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49e congrès de la CGT
Pour le bien de la CGT,
Bernard Thibault doit renoncer et partir !
Jean-Pierre PAGE
décembre 2009

On sent chez certains comme une certaine fébrilité à quelques jours de l'ouverture du 49e Congrès de la CGT. On dit même que Nicolas Sarkozy s'en inquiète ! Pourtant ce congrès, tout comme les précédents, semblait bouclé d'avance tant la conception démocratique de l'équipe dirigeante en place consiste à tout régler avant que les délégués se réunissent ! Depuis que Bernard Thibault est secrétaire général, cette méthode a été perfectionnée par la bureaucratie de Montreuil, l'autisme et l'arrogance ont fait le reste ! Il n' y a donc guère de place laissée à la spontanéité et encore moins aux surprises. Pour ceux qui pourraient avoir encore quelques illusions sur le déroulement des travaux prévus, Nantes sera sans aucun doute une déconvenue amère. Des délégués viendront avec l'intention de participer à une discussion et à des décisions. Or celles-ci ont déjà été prises : ailleurs ! Dans la vision rénovée de la démocratie syndicale et ouvrière de Bernard Thibault, il y a ceux qui décident et ceux qui appliquent !

Certes les spectres ne hantent pas encore les nuits de Bernard Thibault et son équipe. Il peut chercher à se rassurer en sachant que le tri et le choix des délégués a battu cette fois tous les records de duplicité. Il serait d'ailleurs intéressant de connaître la véritable nature et le contenu du mandat confié par les syndiqués de la CGT à chacun des délégués du 49e Congrès, et si ces derniers ont pris réellement connaissance et en totalité des textes d'orientation comme de la composition de la future direction ou encore du futur « secrétaire général décidé par avance » et dont l'élection par le congrès devrait être en principe une pure formalité. Une semaine avant le congrès, la presse vient d'ailleurs de donner la composition du bureau confédéral et confirmer l'élection de Bernard Thibault. Les délégués sont infantilisés et le congrès national des syndicats réduit à servir de caisse d'enregistrement !

Donc en apparence, tout est réglé mais pourtant, on est sûr de rien ! On traque maintenant les délégués de syndicats qui pourraient faire désordre et déranger le bel ordonnancement prévu. Depuis quelques semaines, on a battu le rappel d'anciens dirigeants confédéraux, ils ont refait surface « pour aider Bernard ». Cela ne suffit pas à le rassurer, même si l'on sait par ailleurs que Sarkozy, Darcos, Parizot et Chérèque ainsi que les médias feront tout de leur côté pour lui faciliter la tache et lui éviter les tensions, Bernard Thibault est inquiet. Alors pourquoi ?

Comme on vient de le voir, il arrive que certains journalistes fassent leur travail sérieusement. Certes les délégués n'ont pas le nez dans le Nouvel Observateur ou dans Marianne pour se forger une idée, mais si les révélations non démenties de ces derniers jours ne sont pas nouvelles, elles apportent un nouvel éclairage sur l'hypocrisie des relations sociales, comme sur les connivences et les complicités de tous ordres entre le MEDEF, le gouvernement et les syndicats, CGT compris ! Tout cela en dit long sur « les liaisons dangereuses » de Bernard Thibault et sur la façon dont ce dernier a au fond bradé l'indépendance de la CGT, sans que d'ailleurs cela soulève beaucoup de réactions dans l'organisation. Il serait donc inconcevable que les délégués ne se posent pas de questions après avoir expérimenté dans leurs luttes « l'étendue de la solidarité confédérale » ! Cette situation devrait susciter des réactions et pourrait compliquer la « vision d'un syndicalisme rassemblé et apaisé », dont Bernard Thibault et la CES se sont fait les chantres et les promoteurs. Au moins André Bergeron, l'ancien secrétaire général de FO, pouvait se prévaloir « de grains à moudre » pour justifier sa collaboration étroite avec les patrons et les gouvernements de l'époque ! Qu'en est-il de Bernard Thibault dont le bilan revendicatif est un véritable désastre, bilan qui s'accorde avec la perte d'adhérents CGT qui se poursuit année après année presque inexorablement ?

Certains s'interrogent naïvement sur sa stratégie et sa vision . En serait-il dépourvu ? Venant de fins observateurs de la vie syndicale française, cette remarque pourrait prêter à sourire ! A ces questions, il faut répondre sans hésiter : OUI ! Bernard Thibault à une stratégie. Il a d'ailleurs été mis en place pour mettre en oeuvre celle-ci. Voici presque 10 ans, sa feuille de route lui a été confié par son prédécesseur Louis Viannet et ses parrain et marraine, Nicole Notat et Emilio Gabaglio. Elle a consisté a faire en sorte que la CGT en rabaisse non seulement sur ses objectifs et son identité, ce qui n'était déjà pas si mal, mais qu'en se réformant elle-même, la CGT contribue à recentrer le syndicalisme français afin de le rendre compatible et soluble avec le syndicalisme européen, la construction européenne façon Lisbonne et la mondialisation capitaliste revue et corrigée. Voici une quinzaine d'années, et dans un fameux rapport devant la direction de la CES au sujet de l'affiliation de la CGT se concluant par « celle-ci est prématurée », Nicole NOTAT soulignait que la différence fondamentale entre la CGT et le syndicalisme européen était de nature culturelle. « Nous avons, disait elle, une culture de propositions et de négociations, la CGT a une culture de confrontation. » Depuis, le temps a passé et il n'est pas sans signification qu'un responsable de la CGT vienne de se faire élire secrétaire général adjoint de la CES. Cet événement, que les syndicats ignorent, n'est pas seulement pour services rendus, et il en a rendu, mais vient confirmer 10 ans après son affiliation, l'immersion complète de la CGT dans le syndicalisme réformiste européen. Est-il utile ici de rappeler que le nouveau promu avait été proposé en son temps au poste de secrétaire de la CES par la CFDT ? Comment s'étonner alors qu'avec son compère JC Le Duigou, il ait soutenu l'approbation de la CGT au projet de Constitution Européenne, rejeté pourtant par la CGT à la grande déconvenue de Bernard Thibault ?

Depuis que Bernard  Thibault assume cette mission de recentrage avec un talent discutable, on est passé dans les rangs de la CGT de l'étonnement à l'incompréhension, à la critique ouverte ! Elle s'est depuis plusieurs mois radicalisée. De nombreuses luttes ont mis en évidence cette fracture entre la base et le sommet. En 2009, la direction de la CGT a ainsi délibérément conduit les luttes dans l'impasse, consacrant souvent plus d'énergie à démontrer l'irréalisme de ceux qui se battaient, qu' à les encourager en contribuant à l'élargissement des luttes. Aux yeux de Bernard Thibault, le développement de celles-ci devenait anachronique et rentrait en contradiction avec la stratégie étroitement concertée avec la CFDT ! Soyons clairs : le syndicalisme rassemblé, ce n'est rien d'autre que la construction d'une alliance durable avec la CFDT avant de devenir organique, et dont l'évolution de la CGT est une des conditions. Ce n'est donc pas par incompétence ou par manque de fermeté que la CGT est pour beaucoup de travailleurs atone, inaudible et impuissante, mais tout simplement parce que la vision de la direction de la CGT/CES est tout autre. Il est donc parfaitement illusoire de croire et penser que la direction de la CGT va convenir avec un tel bilan catastrophique qu'elle s'est fourvoyée, et à partir de là, faire son autocritique et corriger le tir. Par conséquent, poursuivre avec Bernard Thibault, c'est donc faire le choix de l'isolement et de l'affaiblissement de la CGT, donc c'est faire le choix du désarmement et de la capitulation du monde du travail face à la politique du Capital que mettent en oeuvre Sarkozy et le MEDEF. Il ne servirait à rien de faire l'autruche, ou d'attendre vainement des jours meilleurs. Va-t-on prendre la responsabilité d'attendre encore alors que le temps est compté ? Une seule solution s'impose donc : Bernard Thibault doit renoncer et partir. C'est une solution responsable et elle s'impose d'elle même ! Elle est possible, le Congrès peut décider la mise en place d'une direction provisoire et convoquer un Congrès extraordinaire, cette fois réellement démocratique parce que pris en charge par les syndicats eux mêmes.

Ce qui est sans précédent dans la CGT, si l'on tient compte de son histoire, de sa culture, de ses pratiques, c'est la perte considérable d'autorité et de crédibilité du secrétaire général de la CGT comme des principaux dirigeants qui l'entourent ! Ce à quoi l'on assiste, c'est au rejet de plus en plus systématique d'orientations et de conceptions importées d'ailleurs, c'est à dire des bureaux de la CES à Bruxelles et qu'on cherche à imposer contre la volonté des syndiqués de la CGT. Ce sont ces orientations qui suscitent de la colère et sont vécues comme incompatibles avec ce que souhaitent les adhérents de la CGT. Il faut donc en tirer les conséquences ! En fait, ce que l'on appelle la contestation est un mouvement beaucoup plus profond qu'il n' y parait, un peu comme un iceberg dont on ne verrait que la partie immergée.

Il faut donc se féliciter qu'un dirigeant de la CGT, représentatif par ailleurs, Jean-Pierre Delannoy, ait le courage de prendre la parole au nom de tous ceux qui en sont privés, pour dire tout haut ce que nombreux pensent tout bas. C'est une première qui en dit long et qui porte un espoir parce qu'elle sert à révéler ce qui n'est plus supportable dans la CGT et témoigner ainsi que rien ne sera plus comme avant. L'attitude méprisante, les caricatures et les arguties pseudo-statutaires pour contester cette initiative montrent, si il le fallait, que l'usage à haute dose de la méthode Coué pourrait finir par se retourner contre ceux qui ont cherché à s'approprier la CGT en abusant de leur position, qui pour quelques uns est devenu rente de situation.

Certes la crise de représentativité du syndicalisme français sur fond de faillite du syndicalisme européen et international n'est pas nouvelle. Le désastre des récentes élections prud'homales, avec 25 % de participation pour toutes les organisations et malgré les moyens mobilisés, en dit long. Il est d'ailleurs pitoyable de voir Bernard Thibault se glorifier d'un résultat alors que chez toute personne censée et responsable, cette déroute devrait provoquer une prise de conscience. Il n'est pas dit que la messe doit dite, la CGT conserve à travers ses militants, des capacités de dévouement et d'intelligence innombrables. Raison de plus pour exiger le départ sans délais de Bernard Thibault.


Jean-Pierre Page

ancien membre de la commission exécutive confédérale et responsable du département international de la CGT