Vous avez la parole, mais
à la condition de dire ce que nous avons envie d’entendre…
Où l’histoire
navrante, mais pourtant révélatrice, d’une interview manquée
pour le bulletin du PS.
Jacques Sapir, Directeur d’Études à
l’EHESS
Ceci se passe en France,
et non en un quelconque pays où l’on pratique, nous dit-on, la
censure et la désinformation. C’est bien en effet d’un petit cas
de censure qu’il s’agit. Un cas parmi d’autres bien sur, car
ils sont finalement plus nombreux qu’on ne le croit.
L’histoire est
navrante, mais elle vaut d’être contée…
Acte I.
Sollicité par courriel,
puis par téléphone, de donner une interview au bulletin du PS, j’ai
la faiblesse d’accepter. Il est vrai qu’agir autrement me ferait
à raison une réputation de sectaire, et que l’on ne risque rien à
entamer un débat. Après tout, c’est bien une règle de la
démocratie que de parler à tous sans rien renier de ses propres
convictions. Du moins c’était ce que je croyais.
Rendez-vous téléphonique
est donc pris pour le vendredi 15 mai à 11h. À l’heure dite ma
correspondante appelle, me remercie d’avoir accepté de lui
répondre, et commence par me poser une question sur le problème des
délocalisations induites par les écarts salariaux qui existent
entre les nouveaux entrants de l’Europe et les pays du noyau
originel.
Je m’exécute de bonne
grâce et, comme mes lecteurs le savent déjà, explique la
différence qui existe entre les délocalisations pures, la
conception et la production de produits destinés à être
« localisés » dans ces pays à bas coûts, l’entrée
d’entreprises de services localisées dans ces dits pays sur nos
marchés, et enfin les conséquences directes et indirectes sur les
travailleurs dans nos économies. L’interview se déroule de
manière très courtoise, et j’ai même l’occasion de rappeler à
ma correspondante les cas bien connus d’entreprises qui ont remis
en cause la législation française du travail sous la menace de
délocalisations. J’ai donc l’impression de trouver une oreille
attentive, et pour tout dire fort intéressée par mon propos.
Les choses se gâtent
quand il est question des solutions. À la question qui me fut posée
sur la possibilité de faire passer une directive européenne
harmonisant les conditions sociales et rendant ainsi impossible le
« dumping » social et salarial, j’eu le tort de
répondre avec ma franchise habituelle – et je reconnais ne pas
être de ceux qui font la roue pour plaire ou qui manient la litote :
que je tenais une telle proposition pour une illusion, au mieux, et
au pire une hypocrisie.
On ne voit pas comment ni
pourquoi ces pays accepteraient de sacrifier cet avantage qu’ils
ont sur nous et qui est le produit du « grand marché »,
tel qu’il fut obtenu par l’acte unique. La règle de l’unanimité
rend impossible un tel projet. D’ailleurs, les dévaluations
auxquelles ces pays se livrent, et qui ont été tout à fait
significatives ces dernières semaines, entraînent une nouvelle
baisse du coût du travail qui ne correspond à aucune baisse de la
productivité, bien au contraire.
C’est alors que mon
interlocutrice me coupe la parole pour me dire qu’il était
impossible de passer dans son journal une telle réponse. Elle était
certes prête à conserver la première partie de mon interview, mais
en aucun cas elle ne publierait la seconde, car elle était
contradictoire avec la position du PS. Quand je lui fis remarquer
que, n’étant pas militant ni sympathisant de ce parti, je pouvais
avoir les positions qu’il me plaisait d’avoir ce qu’elle
n’était pas sans ignorer au début de l’interview, elle me
répondit qu’elle n’était point là pour faire de l’information
mais de la communication.
On admirera le cynisme de
la formule.
On y trouve cependant
plus de profondeur qu’on ne pourrait le croire à première vue.
Je passe les détails de
la – grosse – colère qui me saisit et qui ne m’a point quitté
et je mis fin à l’entretien en disant que soit, elle passait la
totalité de mes propos soit elle n’en passerait aucun. Ce qu’elle
fit, en me disant que jamais ses « supérieurs » ne
sauraient les accepter.
Acte II.
La morale de cette triste
et navrante histoire est double et mérite notre attention. Car, si
l’on n’y prend garde, elle se répètera.
Sur la forme, en premier
lieu, il y a donc bine des choses à dire. Nous sommes ainsi passés
de la société de l’information à celle de la communication. Car,
il faut prendre au sérieux la réponse qui me fut faite. Il s’agit
bien de communiquer et non d’informer.
Si tel avait été le
cas, on peut penser que le PS pouvait tolérer, et même, pourquoi
pas, (mais si, mais si…) solliciter des avis différents, voire
divergents. Mes positions sont connues et je n’en ai point
changées. Mais, après tout, rien n’empêchait à un journaliste
de ce parti de conclure en rappelant les positions qui sont défendues
par le PS à l’occasion des élections européennes.
J’ai déjà donné des
interviews sur le même sujet dans de nombreux journaux, dont
certains défendent des positions qui ne sont pas les miennes. S’il
est bien un principe qui avait toujours – jusque-là – été
respecté c’était bien celui de ne pas altérer les idées e la
personne que l’on a interviewée.
Ici, et pour la première
fois, on demande à un interlocuteur que l’on sait pertinemment ne
pas être membre, de près ou de loin, du PS, de bien vouloir
reprendre les positions de ce parti ou de se taire. C’est inouï,
et à plusieurs titres.
Cela signifie d’abord
un profond mépris pour les opinions de son interlocuteur, qu’elles
soient justes ou fausses. Cela signifie ensuite qu’on tient son
interlocuteur pour un être vil, prêt à tout pour se voir publié.
Cela signifie, enfin, un égal et non moins profond mépris pour ses
propres lecteurs, que l’on considère incapable de se faire une
opinion par eux-mêmes.
Je n’en veux pas tant à
la malheureuse personne qui m’a interviewé, et qui manifestait une
certaine sympathie pour mes propos, qu’à ceux qu’elle a désignés
pas le joli mot de ses « supérieurs ». Si c’est ainsi
qu’ils conçoivent leur métier de journalistes en confondant
celui-ci et la « communication », nous sommes donc rendus
bien bas. Mais, si cela veut dire qu’ils considèrent que la presse
partisane, dans le sens originel du terme soit la presse d’un
parti, comme se devant de n’avoir qu’un visage et qu’un verbe à
la gloire de ce dit parti, nous sommes en fait encore rendu plus bas.
Dans ce cas, cela traduit
une profonde dérive anti-démocratique de ce parti.
Nous savions la Droite
inféodée au pouvoir de l’argent. Nous connaissions les figures
imposées de la presse stalinienne, même si aujourd’hui il s’agit
d’un passé heureusement révolu. Que de telles pratiques soient le
fait d’un parti qui a toujours prétendu conjuguer socialisme et
démocratie est un triste spectacle. Même si ce parti n’a sans
doute plus rien à voir avec le socialisme, on pouvait croire à son
attachement à la démocratie. On s’est trompé. Le stalinisme
n’est pas mort, mais il a migré vers d’autres cieux politiques.
C’est bien à un cas exemplaire de ce que j’ai appelé le
« libéral-stalinisme » que l’on est confronté.
Mais cet incident est
tout aussi révélateur sur le fond.
De quoi s’agissait-il
donc ?
On n’a pas supporté
que je qualifie d’illusion ou d’hypocrisie le mythe de l’Europe
« sociale » que l’on nous présente comme le saint
Graal que l’on atteindra – encore un effort camarade – quand
nous aurons une majorité de gauche au Parlement Européen. Que cette
majorité se soit souvent montrée plus libérale que la droite, avec
qui elle communie dans le culte de la concurrence « libre et
non faussée », et que le groupe socialiste au Parlement
Européen ne soit même pas d’accord en son sein pour savoir s’il
faut garder Barroso ou le virer, est évidemment passé sous silence.
Il s’agit donc d’une
illusion, je le dis et je me répète. Il faut se réveiller.
Quelle unanimité
espère-t-on réaliser entre les 27 pays de l’Union ? Les
cultures, mais aussi les rythmes politiques, sont par trop
différents. Et d’abord, les structures économiques et sociales
sont bien trop divergentes pour que l’on puisse trouver une base
d’accord commune. Le principe du « grand marché », il
faut quand même le dire, propose la mise en concurrence de tout, des
produits comme du travail. C’est lui qui a organisé la mise en
concurrence des travailleurs. À terme, il ne laisse qu’une
solution : c’est l’harmonisation par le bas, avec la
garantie que les rythmes politiques seront bien trop différents pour
que l’on puisse espérer un sursaut commun et simultané. Cette
Europe sociale, qui est certes désirable, se révèle comme la ligne
d’horizon. Elle s’enfuit dés lors que l’on s’en s’approche.
Elle est inatteignable. Elle n’aura pas lieu, comme le dit si bien
un livre récent(1).
Où alors, il s’agit
bien d’une hypocrisie. Le ralliement à l’Europe sert à masquer
le vide conceptuel et programmatique dans lequel le PS se complait et
se débat. On sait très bien que réclamer plus d’Europe sociale,
une harmonisation fiscale, et bien d’autres choses, n’a aucun
sens dans la situation actuelle et par la voie parlementaire
européenne. Mais, cela permet de jeter le voile de Noé sur
l’absence de toutes proposition concrète en France même. L’Europe
est devenu un alibi à l’immobilisme, et c’est cette hypocrisie
là qu’il ne faut en rien toucher, et surtout pas dénoncer.
François Mitterrand
disait avoir deux ambitions, la construction de l’Europe et la
justice sociale. Il a choisi la première et abandonné la seconde.
Jacques Delors s’est chargé, alors, de mettre tout cela en
musique. On sait ce qu’il en advint : la grande régression
sociale des années 1980, et la montée inexorable vers les 3
millions de chômeurs, le tout couronné par la sanctification du
« Franc fort ».
Les chiffres sont cruels.
Ils indiquent de manière
indubitable que cette politique là a bien été en France
l’équivalent de celle d’un Reagan au Etats-Unis ou d’une
Thatcher au Royaume Uni. Ce fut donc bien un « socialiste »,
assurément fort mâtiné de chrétien, qui se chargea d’initier
cette politique. Son coup fait, il partit pour Bruxelles, et laissa
Bérégovoy achever le travail.
Et l’on voudrait nous
faire croire aujourd’hui que l’Europe pourrait être sociale ?
Ceci expliquerait alors
la violence de la réaction. Et il est vrai que la fille de ce
Jacques Delors est aujourd’hui à la tête de ce parti.
Tant que je ne faisais
que décrire un processus qui est aujourd’hui trop évident pour
être nié, c’était acceptable. Mais, que je remette en cause le
fondement de la politique du PS, sans l’Europe sociale point de
salut, et, tout d’un coup, la foudre se déchaîne.
Ma proposition, taxer les
produits en provenance des pays à bas coûts de l’Union Européenne
(et par produits j’entends aussi ceux que l’on assemble dans des
pays où les coûts sont plus élevés), et le faire unilatéralement
s’il le faut pour enclencher un débat, a pour elle de nous sortir
de cet immobilisme, de ces lendemains qui ne chanteront pas.
Acte III.
Je vous laisse donc libre
de choisir entre l’illusion et l’hypocrisie. Quant à moi, cela
fait longtemps que j’ai perdu mes illusions en ce qui concerne le
PS et j’avoue ne pas avoir de réserves suffisantes de patience
pour endurer son hypocrisie. Comme le disait Maurice Clavel en son
temps, Messieurs les Censeurs, bonsoir !
Mais il faut cependant
revenir aux choses sérieuses. La question des protections à adopter
est aujourd’hui urgente.
Le rapport entre les
coûts du travail (eux-mêmes considérablement renforcés par la
réévaluation de l’Euro) et les gains de productivité n’a fait
que se détériorer à notre détriment avec cette crise. Les
pressions à la baisse des salaires, baisse non plus relative mais
absolue, se font jour désormais en France, comme l’atteste la note
de la direction de Hertz à ses salariés. Ne croyons pas qu’il
s’agisse ici d’un acte isolé. Hertz a eu la bêtise de mettre
par écrit ce qui est déjà pratiqué aujourd’hui dans des
dizaines d’entreprises, et ce qui le sera demain dans des
centaines, voire des milliers.
Et pourtant, on remarque
que c’est bien grâce à ses « stabilisateurs automatiques »,
soit l’ensemble du système social, que l’économie française a
plutôt mieux résisté à la crise que ses voisins. Pourtant, ce
sont ces mêmes stabilisateurs automatiques que ce gouvernement veut
remettre en cause, par petits bouts, points par points, toujours au
prétexte de doper notre compétitivité.
Sur le fond, l’Europe a
été le meilleur élève du libre-échange prôné par l’OMC. Ce
faisant nous avons découplé la formation des profits par les
entreprises des conditions du travail telles que l’on peut les
avoir sur un territoire donné. Désormais, le profit se réalise de
manière globale et la mise en concurrence des salariés dans un
vaste marché se fait sous la forme du « moins disant, moins
coûtant ». Les règles du fameux « compromis salarial »
cher aux auteurs de la Théorie de la Régulation ont été mises cul
par dessus tête dans cet évolution. Il n’est pas étonnant,
alors, d’apprendre que se creusent les écarts de salaires et que
les 1 % supérieurs des revenus salariaux accumulent une part
croissante du revenu national. C’est une tendance constante dans
les pays qui se sont ainsi ouverts, sans entraves ni protections, au
commerce international(2).
Seul, un retour au
protectionnisme peut permettre d’inverser ce mouvement. Il faut
tendre à le faire en commun avec des pays qui ont le même niveau de
productivité. De ce point de vue, il y a une logique à chercher des
protections communes avec les pays du noyau originel de l’Europe.
Mais, s’il le faut, nous ne devrions pas hésiter à décider de
mesures unilatérales. Elles seraient, il n’en faut pas douter, ce
que nous appelons entre nous économistes, dans le langage si
particulier de notre corporation, un « optimum de second
rang », ce que l’on peut traduire par un pis-aller.
Cependant, elles seraient préférables à ne rien faire du tout, au
prétexte toujours plus illusoire, de réaliser un jour cette fameuse
« Europe sociale ».
Il est plus que probable
que le choc psychologique que provoquerait de telles mesures
permettrait d’ouvrir le débat et de penser, à l’échelle de 5 à
6 pays, à des protections communes et coordonnées.
Pour cela, il faut faire
tomber le tabou qui pèse aujourd’hui sur de telles mesures
unilatérales. Il faut pouvoir en discuter calmement et de manière
raisonné, en dehors et au-delà de toute invective et de toute
censure. Il faut aussi cesser de les concevoir comme une fin en soi,
pour comprendre que leur statut réel serait d’être d’une part
des mesures conservatoires et d’autres part des bases de départ
pour des négociations devant conduire à une nouvelle Europe.
Acte IV.
Il me faut maintenant
revenir sur ce que cet incident révèle quant aux pratiques du débat
dans notre pays. Ce cas est navrant, mais il n’est pas isolé.
On s’en souvient, le
referendum sur le Traité Constitutionnel Européen avait déjà
donné lieu à pareille pratique. Frédéric Lordon et quelques
autres en ont rendu compte à l’époque(3). Pour ma part j’y suis
revenu à froid dans un ouvrage(4).
On l’avait constaté à
l’époque et ce constat est toujours valable : dès qu’il
est question de l’Europe les principes les plus élémentaires du
débat démocratique sont foulés aux pieds par ceux qu’Hubert
Védrines qualifia « d’européistes ». Ils se révèlent
pour ce qu’ils sont : une poignée de technocrates englués
dans leurs certitudes, aveugles devant les conséquences, sourds à
la colère qui monte.
Mais, aujourd’hui,
cette Europe là dévoile son véritable visage. Les politiques sont
de fait prises par les États. Où donc se trouve le plan de relance
Européen ? Peut-on, là encore, croire un instant dans ces
1 000 milliards d’Euro que l’on voudrait affecter à
une hypothétique relance, et ce alors que des gouvernements, et non
des moindres, ont exprimé leur opposition ?
S’il est vrai que la
droite nous « enfume » dans cette campagne, on voit bien
qu’elle n’est pas la seule.
C’est bien parce que
l’on se rapproche de l’heure de vérité qu’une certaine parole
doit être supprimée. Mais c’est bien aussi à ce moment qu’elle
se trouve être d’autant plus nécessaire.
(1) F. Denord et A.
Schwartz, L’Europe Sociale n’aura pas lieu, Raisons d’Agir,
Paris, 2009.
(2) J.
Bivens, « Globalization, American Wages, and Inequality »,
EPI Working Paper, 6 septembre 2007, Washington, DC.
(3) F. Lordon, « La
procession des fulminants », sur le site
http://www.acrimed.org/article2057.hmtl
(4) J. Sapir, La Fin de
L’Eurolibéralisme, Paris, Le Seuil, 2006.