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Europe
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L'Europe vers un second chemin de croix
Pierre LEVY Bastille-République-Nation
Enfin, on peut redouter les
conséquences qu’aurait la création d’un « président du Conseil » en
lieu et place de l’actuelle présidence tournante. Cependant, désormais
dépouillée de son contexte initial, cette innovation pourrait se retourner
contre la volonté de ses auteurs. Car l’existence concomitante de deux
présidents européens – celui du Conseil, en plus de celui de la Commission – ne
manquerait pas de créer des rivalités de légitimité et d’exercice du pouvoir. Le retour d’éléments rescapés de
feu la constitution constitue certes un danger réel. A contrario, il convient de mesurer ces « avancées » (!)
à l’aune de l’ambition initiale affichée par l’ancien vice-chancelier allemand
Joseph Fischer. Dans son discours de mai 2000, l’initiateur de l’idée
constitutionnelle plaidait pour une fédération en précisant : « cela
veut dire un parlement européen et un gouvernement, européen lui aussi, qui
exercent effectivement le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif au sein de
la Fédération ». Déjà, en décembre 1998, il lançait : « créer un Etat européen unique sur la base
d’une seule constitution, cela constitue la tâche décisive de notre
époque ». Le moins qu’on puisse dire est que ce projet est désormais
en charpie. D’abord
parce que la Constitution est morte. C’était certes évident depuis le 29 mai
2005 au soir – nos lecteurs le savent – mais, pour la première fois, les
dirigeants européens l’ont acté officiellement. L’abandon du terme même constitue
une reconnaissance, de fait, de l’hostilité des peuples. Il ne se trouve plus
un seul dirigeant politique sérieux qui ose encore évoquer les
« Etats-Unis d’Europe ». Si ce n’est peut-être M. Giscard d’Estaing,
qui n’a de toutes façons plus rien à perdre – même l’honneur ; du premier
ministre belge, à qui les électeurs viennent de signifier son congé ; et
peut-être, mezza voce, du président
du Conseil italien, qui a cependant pour l’heure des ennuis intérieurs
autrement plus prenants. Quant à Pierre Moscovici, ancien
ministre socialiste des Affaires européennes, il n’a pu cacher sa
tristesse : « tout ce qui était
positif » dans le traité précédent a disparu « au profit d'une Europe purement
intergouvernementale. (Sarkozy) a
imposé sa vision, celle d'un mini-traité qui correspond à une mini-ambition ».
Pour son collègue Vincent Peillon, « c'est
la substance même de l'Europe qui est en train de disparaître ». Il serait erroné, à cet égard, de
sous-estimer l’abandon de l’hymne ou du drapeau européens. Comme l’a relevé,
très amer, Romano Prodi, ces symboles politiques constituaient le dernier
espoir des européistes pour tenter d’insuffler aux peuples l’improbable
« foi européenne » – ce n’est certes pas le pacte de stabilité qui
est capable d’y pourvoir… La très sainte église apostolique et romaine
serait-elle encore ce qu’elle est si elle se voyait contrainte d’abandonner la
croix ? Très aléatoire L’autre raison pour laquelle les
dirigeants européens auraient tort de se réjouir trop vite tient au très aléatoire
chemin qu’il leur reste à parcourir avant que le traité projeté ne prenne vie.
Certes, l’accord conclu à Bruxelles leur a psychologiquement donné un peu
d’air. Mais à l’issue du sommet, ils se retrouvent en réalité en deçà du point
où ils étaient arrivés le 18 juin 2004, lorsque feu le traité constitutionnel
fut signé. Aujourd’hui, ils ne disposent que d’un « mandat » censé
encadrer les négociations sur un texte à venir. Ce mandat ne prémunit nullement
des contradictions qui pourraient resurgir. Qui dit que Jaroslaw Kaczynski –
que ses partenaires décrivent en soupirant comme « imprévisible » –
ne se ravisera pas, en fonction de tel ou tel aléa entre les Vingt-sept ou sur
sa scène politique intérieure ? Qui peut jurer que le nouveau premier
ministre britannique, notoirement plus « eurosceptique » qu’Anthony
Blair, mettra bien ses pas dans ceux de celui-ci – a fortiori à quelques encablures de ses propres élections où les
conservateurs, plus que jamais adversaires du traité, feront monter la pression
pour un référendum ? Et des surprises ne sont pas à exclure de la part de
tel ou tel autre gouvernement, aux prises avec le « désamour »
européen de son peuple – sans parler d’événements internationaux qui pourraient
venir percuter l’arrangement bruxellois. En outre, les frictions à
venir entre Etats-membres, certes sans rapport direct avec la CIG, pourraient
bien empoisonner son déroulement. Il en va ainsi de l’adhésion de la Turquie.
Le dossier a été mis sous le tapis pour faciliter un accord à Bruxelles, mais
il ressurgit déjà. La foire d’empoigne pourrait aussi être redoutable quand il
va s’agir, en 2008, de réexaminer le budget européen. La perspective d’un
repartage du gâteau n’est pas propre à calmer les esprits. Enfin et surtout, à supposer que
la CIG débouche sur un traité en bonne et due forme, il restera à faire
ratifier celui-ci par les vingt-sept pays : juridiquement, le processus
est à reprendre à zéro. Cela pourrait bien annoncer un second chemin de croix,
pour reprendre une image utilisée dans ces colonnes en juin 2004. Les
dirigeants danois n’échapperont sans doute pas à un référendum, leurs collègues
irlandais sûrement pas – et peut-être les Néerlandais non plus. On sait que ces
pays ne disent pas toujours Oui. En outre, prétendre que tous les parlements
marcheront comme un seul homme serait bien présomptueux. En France même, l’hôte de
l’Elysée ne dispose pas mécaniquement de la majorité suffisante (trois
cinquième des députés et sénateurs) pour voter une modification
constitutionnelle – d’autant moins qu’au sein de l’UMP se trouvent encore
quelques partisans du Non. Dès lors, qui peut prédire ce que seront les jeux de
politique intérieure dans un an ? Comme l’a noté Anthony Blair,
« cet accord nous donne une chance
d'avancer ». On ne saurait être plus prudent. Pour sa part, le chef de
la diplomatie luxembourgeoise, Jean Asselborn, avait prédit, juste avant le
sommet : « avec beaucoup de
vaseline politique, nous pouvons trouver une solution ». La formule,
assez leste, illustre sans doute le type de rapports que les dirigeants
européens entendent avoir entre eux – à moins que ce ne soit vis à vis de leur
peuple. Pour la suite, on ne sait si Bruxelles a constitué des stocks
suffisants de lubrifiant. Le terrain, en tout cas, pourrait s’avérer glissant. Pierre LEVY
Bastille-République-Nation, 8, rue du Faubourg Poisonnière, 75010 PARIS juin 2007 |
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