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Etats-Unis
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Une necroentreprise Monsanto, l'agent orange et les guerres
américaines Raoul-Marc JENNAR, chercheur URFIG/Fondation Copernic Les nécrotechnologies ne sont pas une nouveauté chez Monsanto. Avec six autres firmes américaines, cette entreprise a fabriqué une des plus terribles armes chimiques : l'agent orange. VIES BRISEES Liên,
Hông et Nga. Trois Vietnamiennes qui ne prononceront
jamais leur nom. Pas davantage que leurs frères, Hung et Manh.
Tous les cinq
sont nés entre 1971 et 1985. Tous les cinq sont
congénitalement sourds-muets et
frappés de déficiences mentales. Long, leur mère,
et But, leur père, étaient
des combattants pendant la guerre. Elle désamorçait les
mines. Il faisait
partie d'une unité régulière. Tous deux ont
été exposés aux herbicides déversés
par l'aviation américaine. A l'hôpital Tu Du d'Ho Chi Minh Ville, depuis 1988, 30 % des
nouveaux nés souffrent de malformations : bras ou jambes atrophiés ou déformés,
palais fendu, spina bifida, enfants trisomiques. 1988, 17 ans après l'arrêt des
largages de défoliants, les substances toxiques se retrouvent désormais dans
les fruits et les légumes cultivés dans des sols gorgés de la dioxine produite
chez Monsanto. Une deuxième génération née après la guerre est victime des
armes chimiques utilisées par les Américains. « Ce ne sont pas des bébés
qui naissent, ce sont des monstres » s'indigne le Dr Le Diem Huong après
avoir donné naissance à un garçon dont les organes génitaux émergent du visage. Le Capitaine Tom Nesbitt pilotait un des hélicoptères Bell
Huey de la 114e Compagnie d'Assaut basée à Vinh Long, dans le delta du Mékong.
Au début de 1971, il partit en mission pulvériser du défoliant au-dessus de la
forêt de U Minh. Après chaque passage, lorsqu'il faisait demi-tour, des
centaines de gouttelettes pénétraient l'intérieur de l'appareil. Nesbitt comme
ses co-équipiers ne portaient aucune protection particulière. Vingt ans plus
tard, il souffre de troubles psychologiques et physiques. Son médecin lui
déconseille fortement d'avoir des enfants, car ceux-ci pourraient être
gravement handicapés. Beaucoup de soldats, exposés comme lui, ont souffert bien
davantage encore. Beaucoup sont morts depuis la fin de la guerre. AGENT ORANGE Pendant la deuxième guerre mondiale, alors que les forces
américaines repoussent difficilement l'armée japonaise, l'idée est avancée
d'affamer le Japon en détruisant les récoltes de riz au moyen d'un herbicide
puissant. Des recherches sont financées par le gouvernement. Elles débouchent
sur une combinaison de deux herbicides : le 2,4-D et le 2,4,5-T. Cette
combinaison restera dans l'histoire sous le nom d'agent orange. Lors de la
fabrication du second herbicide, qui entre pour 48,75 % dans la
composition de ce défoliant, un produit dérivé apparaît : le TCDD, mieux
connu sous le nom de « dioxine ». Selon les fabricants, cette
« impureté » ne peut être éliminée. Plus le taux de l'herbicide
2,4,5-T est élevé dans la composition du défoliant, plus le taux de dioxine est
important. L'agent orange est testé sur un atoll du Pacifique. Sa
nocivité est telle que le président Roosevelt décide d'y renoncer et interdit à
l'armée américaine de s'en servir. Ses successeurs n'ont pas les mêmes
scrupules. Le Président Eisenhower autorise en 1959 la mise au point de la
technologie aérienne permettant l'épandage du défoliant. Début des années soixante, Monsanto et six autres firmes
américaines (Dow Chemicals, Diamond Shamrock Corporation, Hercules Inc,
Uniroyal Inc, T-H Agricultuial & Nutrition Company et Thomson Chemical
Corporation) produisent des herbicides contenant du TCDD alors que les
recherches médicales établissent de manière incontestable son triple
caractère : il provoque le cancer, il cause des malformations congénitales
chez le fœtus et il est à l'origine de modifications génétiques. PENDANT LA DEUXIEME GUERRE D'INDOCHINE Le 30 novembre 1961, le président John F. Kennedy donne le
feu vert à des actions aériennes en vue de défolier la forêt vietnamienne.
Quelques mois plus tard, il signe l'ordre d'utiliser les mêmes moyens pour
détruire les récoltes agricoles. L'opération « Ranch Hand » est
lancée. Le 12 janvier 1962, un bimoteur Hercules C-123 décolle pour la première
mission de la plus grande guerre chimique jamais menée dans l'histoire de
l'humanité. Pour la première fois, la destruction de l'environnement
devient un objectif de guerre. Il faut empêcher que la forêt et le maquis
puissent dissimuler l'adversaire, ses caches et ses déplacements. Il faut
détruire les récoltes qui servent à nourrir des populations mal contrôlées et
inciter les paysans à fuir les campagnes infiltrées par la guérilla. Pendant dix ans, l'aviation américaine a déversé 72 millions
de litres d'herbicides dont 41.635.000 litres d'agent orange sur une superficie
totalisant, dans les trois pays touchés, près de 2 millions d'hectares de
forêts et de rizières dont 34 % ont été arrosés plus d'une fois et
12 %, au moins, l'ont été à trois reprises. Les territoires ciblés
s'étendent sur les 16.000 km de la piste Ho Chi Minh au Laos et au
Cambodge, sur la zone qui s'étend dans le delta du Mékong jusqu'à la péninsule
de Camau, au Sud-Vietnam, sur les zones en bordure du Cambodge et du Laos, sur
la zone spéciale baptisée Rung Sat, qui contrôle toutes les rivières conduisant
à Saigon, et sur la zone démilitarisée au sud du 17e parallèle,
frontière entre les deux Vietnam. BILAN HUMAIN Impossible à chiffrer de manière précise. Des dizaines de
milliers de paysans ont été exposés aux herbicides. Des milliers de combattants
vietnamiens et américains également. Au Vietnam, le taux de concentration en dioxine détecté chez
les adultes, mais aussi chez les enfants nés après la guerre est anormalement
élevé dans les régions où fut déversé l'agent orange. Alors que dans le reste de l'Asie du Sud-Est, la fréquence
du choriocarcinome – une variété de cancer de l'utérus - est de 1 à 2 pour
mille, au Vietnam du Sud elle est de 6 pour cent. Après la guerre, des milliers de soldats américains,
australiens, coréens, néo-zélandais ayant servi au Vietnam ont été et sont
encore victimes de maladies de la peau, de tumeurs, de différentes formes de la
maladie d'Hodgkins, de cancers du poumon, du larynx, de la trachée, de la
prostate. Le taux des enfants malformés physiquement ou mentalement, nés d'un
père ayant servi au Vietnam, est anormalement élevé. La mort subite chez les
bébés de soldats exposés à l'agent orange est quatre fois plus fréquente que
chez les autres nourrissons. Le taux de mortalité prématurée est beaucoup plus
élevé chez les vétérans du Vietnam exposés aux défoliants que chez les autres
anciens combattants. Il n'y a aucune raison de penser que ces caractéristiques
plus aisément décelées dans les pays riches ne se retrouvent pas dans les trois
pays indochinois victimes de l'agent orange. Bilan écologique et agricole du fait des seuls herbicides
(auxquels il faut ajouter les dégats provoqués par les bombardements, au napalm
en particulier) : - 43 % des régions cultivées sont empoisonnés. - 60 % des plantations d'hévéas sont détruits - 44 % de la forêt sont détruits - 36 % des forêts de palétuviers sont détruits et il
faudra plus de cent ans pour les reconstituer - 6.250 km², dans le Sud du Vietnam, restent impropres
à la culture 30 ans après. - au Cambodge, 150.000 ha de forêts et de plantations
d'hévéas sont détruits - au Laos, 160.000 ha de forêts sont détruits - pollution massive des eaux (en 1995, une rivière du centre
du Vietnam contient un taux de dioxine un milliard de fois plus élevé qu'une
rivière du Canada en zone industrielle) et des sols provoquant pour de
nombreuses décennies un empoisonnement de l'ensemble de la chaîne alimentaire. Pendant ces mêmes années soixante, 75.700 litres d'agent
orange ont été également déversés sur la zone démilitarisée qui borde la
frontière entre les deux Corée. UN DES PLUS GRANDS CRIMES CONTRE L'HUMANITE Pendant la première guerre mondiale, une trentaine d'agents
chimiques avaient été employés, dont les gaz utilisés par les troupes
allemandes en avril 1915 dans la région d'Ypres (Belgique). Les risques que de
telles armes faisaient courir aux soldats des deux camps et aux populations
civiles incita les gouvernements à adopter ce qui est devenu « le
Protocole de Genève de 1925 ». Celui-ci interdit l'usage de substances solides, liquides ou
gazeuses susceptibles d'avoir un effet toxique sur les plantes, les animaux et
les êtres humains. Le Protocole prohibe en outre l'usage comme arme de guerre
de toute substance dont les effets ne sont pas connus. L'herbicide employé à
des fins militaires entre dans la catégorie des armes chimiques Le Protocole de 1925 constitue le droit international en
vigueur en ce qui concerne les armes chimiques lorsque commence l'intervention
américaine au Vietnam. En autorisant l'usage de l'agent orange pour détruire
les forêts et les rizières, le président des Etats-Unis l'a délibérément violé. L'agent orange comme tous les autres défoliants contenant du
TCDD provoque des malformations physiques et/ou mentales chez le nouveau-né et,
chez l'adulte, des dysfonctionnements physiques et/ou mentaux pouvant entraîner
la mort. C'est une arme chimique d'une nocivité extrême. Pour avoir fabriqué un herbicide à forte teneur en dioxine
et pour l'avoir massivement utilisé comme arme chimique, sept firmes
américaines - dont Monsanto - et le gouvernement des Etats-Unis partagent la responsabilité
d'un des plus grands crimes contre l'humanité. Un crime qui produit aujourd'hui
encore ses effets. Un crime resté impuni. Raoul Marc JENNAR chercheur URFIG/Fondation Copernic
Sources : - Cecil B. Currey, Residual
Dioxin in Viet Nam, Charlottesville, University of Virginia, The Sixties
Project, 1992. - Croix Rouge du Vietnam - Fonds des victimes de l'agent
orange, Hanoi, 1999. - Hutchinson Encyclopedia,
Chemical Warfare, Washington DC, Helicon Publishing, 1999. - Institute of Medecine, Veterans
and Agent Orange, Washington DC, National Academy Press, 1999. - Pepall Jennifer, Comment reboiser le Vietnam?, Québec,
CRDI Explore, Centre de Recherches pour le Développement International, 1995. - Solomon Kane & Franck Altobelli, Les nouvelles générations
sacrifiées de la guerre américaine au Vietnam, Bruxelles, De Morgen, 27
novembre 1998. - US Department of Veterans
Affairs, Agent Orange and related issues, Washington DC, 1997. - William A. Buckingham Jr,
Ph.D., Operation Ranch Hand. Herbicides in Southeast Asia, 1961-1971.
Washington DC, US Government Printing Office, 1982. |
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