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Chine
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La Chine, le Tibet et le Dalaï Lama Domenico LOSURDO L'Ernesto, Rivista comunista novembre-décembre 2003 Traduit de l'italien par Marie-Ange Patrizio Publié par Center for
Research on Globalization. www.globalresearch.ca Source : http://www.mondialisation.ca/index.php?context=viewArticle&code=LOS20080322&articleId=8416 Mais qui est réellement le Dalaï Lama ? Disons déjà, pour commencer, qu'il n'est pas né dans le Tibet historique, mais dans un territoire incontestablement chinois, très exactement dans la province de Amdo qui, en 1935, année de sa naissance, était administrée par le Kuomintang. En famille, on parlait un dialecte régional chinois, si bien que notre héros apprend le tibétain comme une langue étrangère, et est obligé de l'apprendre à partir de l'âge de trois ans, c'est-à-dire à partir du moment où, reconnu comme l'incarnation du 13ème Dalaï Lama, il est enlevé à sa famille et enfermé dans un couvent, pour être soumis à l'influence exclusive des moines qui lui enseignent à se sentir, à penser, à écrire, à parler et à se comporter comme le Dieu-roi des Tibétains, c'est-à-dire comme Sa Sainteté. 1. Un « paradis » terrifiant Je tire ces informations d'un
livre (Heinrich Harrer, Sept ans au Tibet, diverses éditions en français
autour du film de J-J. Annaud, je reprends ici la notation des pages de
l'auteur de l'article dans la version italienne du livre, chez Mondadori, NdT)
qui a même un caractère semi-officiel (il se conclut sur un
« Message » dans lequel le Dalaï Lama exprime sa gratitude à
l'auteur) et qui a énormément contribué à la construction du mythe hollywoodien.
Il s'agit d'un texte, à sa façon, extraordinaire, qui réussit à transformer
même les détails les plus inquiétants en chapitres d'histoire sacrée. En 1946,
Harrer rencontre à Lhassa les parents du Dalaï Lama, qui s'y sont transférés
désormais depuis de nombreuses années, abandonnant leur Amdo natal. Cependant,
ceux-ci ne sont toujours pas devenus tibétains : ils boivent du thé à la
chinoise, continuent à parler un dialecte chinois et, pour se comprendre avec
Harrer qui s'exprime en tibétain, ils ont recours à un
« interprète ». Certes leur vie a changé radicalement : « C'était
un grand pas qu'ils avaient réalisé en passant de leur petite maison de paysans
d'une province chinoise reculée au palais qu'ils habitaient à présent et aux
vastes domaines qui étaient maintenant leur propriété ». Ils avaient
cédé aux moines un enfant d'âge tendre, qui reconnaît ensuite dans son
autobiographie avoir beaucoup souffert de cette séparation. En échange, les
parents avaient pu jouir d'une prodigieuse ascension sociale. Sommes-nous en
présence d'un comportement discutable ? Que non. Harrer se dépêche
immédiatement de souligner la « noblesse innée » de ce couple (p.
133) : Comment pourrait-il en être autrement puisqu'il s'agit du père et de la
mère du Dieu-roi ? Mais quelle société est donc celle
sur laquelle le Dalaï Lama est appelé à gouverner ? Un peu à contrecœur,
l'auteur du livre finit par le reconnaître : « La suprématie de
l'ordre monastique au Tibet est absolue, et ne peut se comparer qu'avec une
dictature. Les moines se méfient de tout courant qui pourrait mettre en péril
leur domination ». Ce n'est pas seulement ceux qui agissent contre le
« pouvoir » qui sont punis mais aussi « quiconque le met en
question » (p. 76). Voyons les rapports sociaux. On dira que la
marchandise la plus bon marché est celle que constituent les serfs (il s'agit,
en dernière analyse d'esclaves). Harrer décrit gaiement sa rencontre avec un
haut-fonctionnaire : bien que n'étant pas un personnage particulièrement
important, celui-ci peut cependant avoir à sa disposition « une suite
de trente serfs et servantes » (p.56). Ils sont soumis à des labeurs
non seulement bestiaux mais même inutiles : « Environ vingt hommes
étaient attachés à la ceinture par une corde et traînaient un immense tronc, en
chantant en cœur leurs lentes mélopées, et avançant du même pas. En nage, et
haletants, ils ne pouvaient pas s'arrêter pour reprendre leur souffle, car le
chef de file ne l'autorisait pas. Ce travail terrible fait partie de leur
impôt, un tribut de type féodal ». Ç'aurait été facile d'avoir recours
à la roue, mais « le gouvernement ne voulait pas la roue » ;
et, comme nous le savons, s'opposer ou même seulement discuter le pouvoir de la
classe dominante pouvait être assez dangereux. Mais, selon Harrer, il serait insensé
de vouloir verser des larmes sur le peuple tibétain de ces années-là :
« peut-être était-il plus heureux ainsi » (p.159-160). Un abîme incommensurable séparait les serfs des patrons. Pour les gens ordinaires, on ne devait adresser ni une parole ni un regard au Dieu-roi. Voici par exemple ce qu'il advient au cours d'une procession : « Les portes de la
cathédrale s'ouvrirent et le Dalaï Lama sortit lentement (...) La foule
dévote s'inclina immédiatement. Le cérémonial religieux aurait exigé que l'on se
jetât par terre, mais il était impossible de le faire à cause du manque de
place. Des milliers de gens se courbèrent donc, comme un champ de blé sous le
vent. Personne n'osait lever les yeux. Lent et compassé, le Dalaï Lama commença
sa ronde autour du Barkhor (...) Les femmes n'osaient pas respirer ». La procession finie, l'atmosphère change radicalement : « Comme réveillée soudain
d'un sommeil hypnotique, la foule passa à ce moment-là de l'ordre au chaos
(...) Les moines soldats entrèrent immédiatement en action (...) A
l'aveuglette, ils faisaient tourner leurs bâtons sur la foule (...) mais
malgré la pluie de coups, les gens y revenaient comme s'ils étaient possédés
par des démons (...) Ils acceptaient maintenant les coups et les fouets
comme une bénédiction. Des récipients de poix bouillante tombaient sur eux, ils
hurlaient de douleur, ici le visage brûlé, là les gémissements d'un homme roué
de coups ! » (p.157-8). Il faut noter que ce spectacle est suivi par notre auteur avec admiration et dévotion. Le tout, ce n'est pas un hasard, est compris dans un paragraphe au titre éloquent : « Un dieu lève la main, en bénissant ». Le seul moment où Harrer a une attitude critique se trouve quand il décrit les conditions d'hygiène et de santé dans le Tibet de l'époque. La mortalité infantile fait rage, l'espérance de vie est incroyablement basse, les médicaments sont inconnus, par contre des médications assez particulières ont cours : « souvent les lamas font des onctions à leurs patients avec leur salive sainte ; ou bien tsampa ( ? NdT) et beurre sont mélangés avec l'urine des saints hommes pour obtenir une sorte d'émulsion qui est administrée aux malades ». (p.194). Ici, même notre auteur dévot et tartuffe a un mouvement de perplexité : même s'il a été « convaincu de la réincarnation du Dieu Enfant » (p. 248), il n'arrive cependant pas à « justifier le fait qu'on boive l'urine du Buddha vivant », c'est-à-dire du Dalaï Lama. Il soulève la question avec celui-ci, mais sans trop de résultats : le Dieu-roi « ne pouvait pas combattre seul de tels us et coutumes, et dans le fond, il ne s'en préoccupait pas trop ». Malgré cela, notre auteur, qui se contente de peu, met de côté ses réserves, et conclut imperturbable : « En Inde, du reste, c'était un spectacle quotidien de voir les gens boire l'urine des vaches sacrées ». (p.294). A ce point, Harrer peut continuer
sans plus d'embarras son oeuvre de transfiguration du Tibet prérévolutionnaire.
En réalité, celui-ci est lourd de violence, et ne connaît même pas le principe
de responsabilité individuelle : les punitions peuvent aussi être
transversales, et frapper les parents du responsable d'un délit même assez
léger voire imaginaire (p. 79). Qu'en est-il des crimes considérés comme plus
graves ? « On me rapporta l'exemple d'un homme qui avait volé une
lampe dorée dans un ces temples de Kyirong. Il fut déclaré coupable, et ce que
nous aurions nous considéré comme une sentence inhumaine fut exécutée. On lui
coupa les mains en public, et son corps mutilé mais encore vivant fut entouré
d'une peau de yak mouillée. Quand il arrêta de saigner, il fut jeté dans un
précipice » (p. 75). Pour des délits mineurs aussi, par exemple,
« jeu de hasard » on peut être puni de façon impitoyable s'ils sont
commis les jours de festivité solennelle : « les moines sont à ce sujet
inexorables et inspirent une grande crainte, parce que plus d'une fois il est
arrivé que quelqu'un soit mort sous la flagellation de rigueur, la peine
habituelle » (p. 153). La violence la plus sauvage caractérise les
rapports non seulement entre « demi-dieux » et « êtres
inférieurs » mais aussi entre les différentes fractions de la caste
dominante : on « crève les yeux avec une épée » aux
responsables des fréquentes « révolutions militaires » et
« guerres civiles » qui caractérisent l'histoire du Tibet
prérévolutionnaire (la dernière a lieu en 1947) (p.224-5). Et pourtant, notre
zélé converti au lamaïsme ne se contente pas de déclarer que « les
punitions sont plutôt drastiques, mais semblent être à la mesure de la
mentalité de la population » (p.75). Non, le Tibet prérévolutionnaire
est à ses yeux une oasis enchantée de non-violence : « Quand on
est depuis quelques temps dans le pays, personne n'ose plus écraser une mouche
sans y réfléchir. Moi-même, en présence d'un tibétain, je n'aurais jamais osé
écraser un insecte seulement parce qu'il m'importunait » (p.183). Pour
conclure, nous sommes face à un « paradis » (p.77). Outre Harrer,
cette opinion est aussi celle du Dalaï Lama qui dans son « Message »
final se laisse aller à une poignante nostalgie des années qu'il a vécues comme
Dieu-roi : « nous nous souvenons de ces jours heureux que nous
passâmes ensemble dans un pays heureux » (happy) soit, selon la
traduction italienne, dans « un pays libre ». 2. Invasion du Tibet et tentative de démembrement de la
Chine Ce pays « heureux » et « libre », ce « paradis » est transformé en enfer par l'« invasion » chinoise. Les mystifications n'ont pas de fin. Peut-on réellement parler d'« invasion » ? Quel pays avait donc reconnu l'indépendance du Tibet et entretenait avec lui des relations diplomatiques ? En réalité, en 1949, dans un livre qu'il publie sur les relations Usa-Chine, le Département d'Etat américain publiait une carte éloquente en elle-même : en toute clarté, aussi bien le Tibet que Taiwan y figuraient comme parties intégrantes du grand pays asiatique, qui s'employait une fois pour toutes à mettre fin aux amputations territoriales imposées par un siècle d'agression colonialistes et impérialistes. Bien sûr, avec l'évènement des communistes au pouvoir, tout change, y compris les cartes géographiques : toute falsification historique et géographique est licite quand elle permet de relancer la politique commencée à l'époque avec la guerre de l'opium et, donc, d'aller vers le démantèlement de la Chine communiste. C'est un objectif qui semble sur le point de se réaliser en 1959. Par un changement radical en regard de la politique suivie jusque là, de collaboration avec le nouveau pouvoir installé à Pékin, le Dalaï Lama choisit la voie de l'exil et commence à brandir le drapeau de l'indépendance du Tibet. S'agit-il réellement d'une revendication nationale ? Nous avons vu que le Dalaï Lama lui-même n'est pas d'origine tibétaine et qu'il a été obligé d'apprendre une langue qui n'est pas sa langue paternelle. Mais portons plutôt notre attention sur la caste dominante autochtone. D'une part, celle-ci, malgré la
misère générale et extrême du peuple, peut cultiver ses goûts de raffinement
cosmopolite : à ses banquets on déguste « des choses exquises provenant
de tous les coins du monde » (p.174-5). Ce sont de raffinés parasites
qui les apprécient, et qui, en faisant montre de leur magnificence, ne font
assurément pas preuve d'étroitesse provinciale : « les renards
bleu viennent de Hambourg, les perles de culture du Japon, les turquoises de
Perse via Bombay, les coraux d'Italie et l'ambre de Berlin et du Königsberg »
(p.166). Mais tandis qu'on se sent en syntonie avec l'aristocratie parasite de
tous les coins du monde, la caste dominante tibétaine considère ses serviteurs
comme une race différente et inférieure ; oui, « la noblesse a ses
lois sévères : il n'est permis d'épouser que quelqu'un de son rang »
(p. 191). Quel sens cela a-t-il alors de parler de lutte d'indépendance
nationale ? Comment peut-il y avoir une nation et une communauté nationale
si, d'après le chantre même du Tibet prérévolutionnaire, les
« demi-dieux » nobles, loin de considérer leurs serviteurs comme
leurs concitoyens, les taxent et les traitent d'« êtres inférieurs »
(p. 170 et 168) ? D'autre part, à quel Tibet pense le Dalaï Lama quand il commence à brandir le drapeau de l'indépendance ? C'est le Grand Tibet, qui aurait du rassembler de vastes zones hors du Tibet proprement dit, en annexant aussi les populations d'origine tibétaine résidant dans des régions comme le Yunnan et le Sichuan, qui faisaient partie depuis des siècles du territoire de la Chine et qui furent parfois le berceau historique de cette civilisation multiséculaire et multinationale. C'est clair, le Grand Tibet représentait et représente un élément essentiel du projet de démantèlement d'un pays qui, depuis sa renaissance en 1949, ne cesse de déranger les rêves de domination mondiale caressés par Washington. Mais que serait-il arrivé au Tibet
proprement dit si les ambitions du Dalaï Lama s'étaient réalisées ?
Laissons pour le moment de côté les serfs et les « êtres inférieurs »
à qui, bien entendu, les disciples et les dévots de Sa Sainteté ne prêtent pas
beaucoup d'attention. Dans tous les cas, le Tibet révolutionnaire est une
« théocratie » (p.169) : « un européen est difficilement
en mesure de comprendre quelle importance on attribue au plus petit caprice du
Dieu-roi ». Oui, « le pouvoir de la hiérarchie était illimité »
(p.148), et il s'exerçait sur n'importe quel aspect de l'existence :
« la vie des gens est réglée par la volonté divine, dont les
interprètes sont les lamas » (p.182). Evidemment, il n'y a pas de
distinction entre sphère politique et sphère religieuse : les moines
permettaient « aux tibétaines les noces avec un musulman à la seule
condition de ne pas abjurer » (p.169) ; il n'était pas permis de
se convertir du lamaïsme à l'Islam. Comme la vie matrimoniale, la vie sexuelle
aussi connaît sa réglementation circonspecte : « pour les
adultères, des peines très drastiques sont en vigueur, on leur coupait le nez »
(p. 191). C'est clair : pour démanteler la Chine, Washington n'hésitait
pas à enfourcher le cheval fondamentaliste du lamaïsme intégriste et du Dalaï
Lama. A présent, même Sa Sainteté est obligé d'en prendre acte : le projet sécessionniste a largement échoué. Et voilà apparaître des déclarations par lesquelles on se contenterait de l'« autonomie ». En réalité, le Tibet est depuis pas mal de temps une région autonome. Et il ne s'agit pas que de mots. En 1988 déjà, tout en formulant des critiques, Foreign Office, la revue étasunienne proche du Département d'Etat, dans un article de Melvyn C. Goldstein, avait laissé passer quelques reconnaissances importantes : dans la Région Autonome Tibétaine, 60 à 70 % des fonctionnaires sont d'ethnie tibétaine et la pratique du bilinguisme est courante. Bien sur, on peut toujours faire mieux ; il n'en demeure pas moins que du fait de la diffusion de l'instruction, la langue tibétaine est aujourd'hui parlée et écrite par un nombre de personnes bien plus élevé que dans le Tibet prérévolutionnaire. Il faut ajouter que seule la destruction de l'ordre des castes et des barrières qui séparaient les « demi-dieux » des « êtres inférieurs » a rendu possible l'émergence à grande échelle d'une identité culturelle et nationale tibétaine. La propagande courante est l'envers de la vérité. Tandis qu'il jouit d'une ample
autonomie, le Tibet, grâce aussi aux efforts massifs du gouvernement central,
connaît une période d'extraordinaire développement économique et social.
Parallèlement au niveau d'instruction, au niveau de vie et à l'espérance
moyenne de vie, s'accroît aussi la cohésion entre les différents groupes
ethniques, comme confirmé entre autres par l'augmentation des mariages mixtes
entre hans (chinois) et tibétains. Mais c'est justement ce qui va devenir le
nouveau cheval de bataille de la campagne anti-chinoise. L'article de B. Valli
sur La Repubblica du 29 novembre 2003 en est un exemple éclatant. Je me
bornerai ici à citer le sommaire : « L'intégration entre ces deux
peuples est la dernière arme pour annuler la culture millénaire du pays du toit
du monde ». C'est clair, le journaliste s'est laissé aveugler par l'image d'un Tibet à l'enseigne
de la pureté ethnique et religieuse, qui est le rêve des groupes
fondamentalistes et sécessionnistes. Pour en comprendre le caractère régressif,
il suffit de redonner la parole au chroniqueur qui a inspiré Hollywood. Dans le
Tibet prérévolutionnaire, en plus des tibétains, et des chinois, « on
peut rencontrer aussi des ladaks, des boutans (orthographe non garantie,
NdT), des mongols, des sikkimais, des kazakhs, etc. ». Les népalais
sont aussi largement présents : « Leurs familles demeurent presque
toujours au Népal, où eux-mêmes rentrent de temps en temps. En cela ils se
différencient des chinois qui épousent volontiers des femmes tibétaines, et
mènent une vie conjugale exemplaire ». (p. 168-9). La plus grande
« autonomie » qu'on revendique, on ne sait d'ailleurs pas très bien
si pour le Tibet à proprement parler ou pour le Grand Tibet, devrait-elle
comporter aussi la possibilité pour le gouvernement régional d'interdire les
mariages mixtes et de réaliser une pureté ethnique et culturelle qui n'existait
même pas avant 1949 ? 3. La cooptation du Dalaï Lama en Occident et dans la race blanche et la dénonciation du péril jaune L'article de Repubblica est
précieux car il nous permet de cueillir la subtile veine raciste qui traverse
la campagne anti-chinoise actuelle. Comme il est notoire, dans sa recherche des
origines de la race « aryenne » ou « nordique » ou
« blanche », la mythologie raciste et le Troisième Reich ont souvent
regardé avec intérêt l'Inde et le Tibet : c'est de là qu'allait partir la
marche triomphale de la race supérieure. En 1939, à la suite d'une expédition
de SS, l'autrichien Harrer arrive en Inde du Nord (aujourd'hui Pakistan) et, de
là, pénètre au Tibet. Lorsqu'il rencontre le Dalaï Lama, il le reconnaît
immédiatement, et le célèbre, comme membre de la race supérieure blanche :
« Sa carnation était beaucoup plus claire que celle du tibétain moyen,
et par certaines nuances plus blanche même que celle de l'aristocratie
tibétaine » (p. 280). Par contre, les chinois sont tout à fait
étrangers à la race blanche. Voilà pourquoi la première conversation que Sa
Sainteté a avec Harrer est un événement extraordinaire : celui-ci se
trouve « pour la première fois seul avec un homme blanc » (p.
277). En tant que substantiellement blanc le Dalaï Lama n'était certes pas
inférieur aux « européens » et était de toutes façons « ouvert
aux idées occidentales » (p. 292 et 294). Les Chinois, ennemis mortels
de l'Occident, se comportent bien autrement. C'est ce que confirme à Harrer un
« ministre-moine » du Tibet sacré : « dans les écritures
anciennes, nous dit-il, on lisait une prophétie : une grande puissance du
Nord fera la guerre au Tibet, détruira la religion et imposera son hégémonie au
monde » (p.114). Pas de doute : la dénonciation du péril jaune
est le fil conducteur du livre qui a inspiré la légende hollywoodienne du Dalaï
Lama. Revenons à la photo de groupe qui a mis un terme à son voyage en Italie. On peut considérer comme physiquement absents mais bien présents du point de vue des idées Richard Gere et les autres divas de Hollywood, inondés de dollars pour la célébration de la légende du Dieu-roi, venu du mystérieux Orient. Il est désagréable de l'admettre mais il faut en prendre acte : tournant le dos depuis quelques temps à l'histoire et à la géographie, une certaine gauche se révèle désormais capable de ne plus s'alimenter que de mythes théosophiques et cinématographiques, sans plus prendre de distances même avec les mythes cinématographiques les plus troubles. Publié dans L'Ernesto. Rivista Comunista, n° 5,
novembre/décembre 2003, p. 54-57. © Copyright Domenico Losurdo,
L’Ernesto. Rivista Comunista, n° 5, novembre/décembre
2003, 2008 |
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