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Le Manifeste du Parti communiste (1847) En introduction, il faut rappeler plusieurs éléments. Tout d'abord, cet opuscule est rédigé par Marx et Engels à la demande de la Ligue des communistes réunie à Londres en congrès en novembre 1847. L’objectif est de produire un texte théorique et pratique. Ce texte est le produit de la collaboration des deux hommes – Engels ayant confié à Marx des éléments écrits, non finalisés. Il est aussi le reflet des discussions et des réflexions au sein de la Ligue des communistes avec d'autres responsables politiques. A l'époque où il rédige le Manifeste, Marx est réfugié à Bruxelles, où il coordonne les comités de correspondance communiste. Ce petit livre est écrit par Marx alors qu'il a moins de 30 ans. Il ne s'agit pas d'un document finalisé où nous pourrions retrouver finalisés les principaux éléments de sa réflexion. Il est le reflet d'un moment de la construction philosophique et théorique de Marx, moment où il s'affirme communiste et où il travaille à élaborer une doctrine construite. Au moment de sa parution, l’ouvrage n'a eu qu'un faible retentissement. Il a été publié à diverses reprises, avec plusieurs préfaces qui permettent d'en éclairer la postérité. En France, malgré une traduction peu de temps après sa publication, il ne sera pas publié avant 1885. Le
livre se décompose en trois parties : BOURGEOIS ET PROLETAIRES La lutte des classes, moteur de l'histoire « L'histoire de toute société, jusqu'à nos jours, n'a été que l'histoire de la lutte des classes ». Par classe sociale, on entend un ensemble de gens qui dans la production jouent un rôle similaire, sont à l'égard d'autres hommes dans des rapports identiques. L'idée centrale défendue par Marx – qui ne découvre pas les classes sociales, c'est une réalité déjà pointée par d'autres – est qu'à toutes les époques de l'histoire, le moteur de l'histoire a été l'opposition entre les classes sociales. Depuis l'Antiquité, le Moyen Age, etc., on retrouve cette opposition entre les classes sociales. Marx cerne parfaitement que celles-ci ont évolué dans l'histoire : l'esclave et le maître de l'Antiquité ont disparu, de même que le seigneur et le serf du Moyen Age. Mais la société du milieu du 19e siècle n'a pas fait disparaître les classes sociales, elle en a substitué de nouvelles aux anciennes. Cette affirmation reste parfaitement valable pour aujourd'hui. Pour Marx, le 19e siècle apporte une simplification à cet affrontement, dans lequel il ne distingue plus qu’une opposition « en deux grandes classes, la bourgeoisie et la prolétariat ». Cette affirmation reste valable aujourd'hui. Bien entendu, le prolétariat d'hier n'a pas la même physionomie que le prolétariat actuel. Il n’est pas stricto sensu composé de la seule classe ouvrière : s’y adjoignent les travailleurs des services, le tertiaire précarisé, etc. Il faut souligner que Marx ne définit pas le prolétariat dans le Manifeste. Il n'y met pas un signe d'égalité avec la classe ouvrière. A plusieurs reprises, il explique que des éléments déclassés des classes moyennes rejoignent le prolétariat. La bourgeoisie, une classe en évolution constante Marx s'attache ensuite à la naissance de la révolution industrielle : découverte de la circumnavigation, développement du commerce colonial, développement industriel, qui induisent le développement de la bourgeoisie moderne. Il cerne un élément essentiel en termes de pouvoir : « A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique ». La bourgeoisie a réussi à supplanter les autres classes dirigeantes jusqu'à obtenir une situation où « le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière ». Il exprime déjà en germe l'idée que l'Etat n'est que l'expression de la classe dominante. Et Marx ajoute : « [...] à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques (durant la période féodale, NDA), elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ». Il faut nuancer cette affirmation. La bourgeoisie, tout autant que les classes dominantes qui l’ont précédée, a mis en place une idéologie lui permettant de justifier et de maintenir sa domination économique. Cette idéologie a connu des variations dans le temps. Dans les circonstances actuelles, avec la crise profonde qui vient d’éclater, nous voyons à quel point cette idéologie se trouve en difficulté. Puis, Marx aborde la question de l'évolution constante des modes d'exploitation, qui est une notion toujours pertinente pour notre époque. Car la bourgeoisie, explique-t-il, ne peut maintenir son exploitation que si elle découvre sans cesse de nouveaux modes de production. « La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les conditions de la production, c'est à dire tous les rapports sociaux ». Nous sommes donc dans une vision dialectique du rôle de la bourgeoisie, vue par Marx comme une classe en constante adaptation, condition sine qua none de sa survie. Les seigneurs féodaux se sont contentés de maintenir de génération en génération une situation d’exploitation jusqu'à être supplantés par la bourgeoisie, ce qui explique l’effondrement du féodalisme. La bourgeoisie, elle, se maintient grâce à une dynamique constante. « Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes ». Nous sommes bien dans ce que décrit Marx : la « révolution informationnelle », pour ne citer qu'elle, s'inscrit parfaitement dans cette analyse. Marx ajoute : « Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir des relations partout » Là encore, rien qui ne s’adapte à notre époque. Au contraire, la bourgeoisie est arrivée à un stade de développement international tel qu'elle recherche sans arrêt de nouveaux horizons : les pays d'Europe de l'Est, les pays dits émergents, la Chine, etc. Et Marx souligne une réalité parfaitement vérifiée aujourd'hui : les industries à base nationale disparaissent. Les productions se réalisent grâce à des produits importés. Elles ne sont pas forcément destinées au marché intérieur, elle sont bien souvent exportées. L'interdépendance des nations ne se limite pas aux productions matérielles : elle se vérifie également pour les productions intellectuelles. Enfin, la bourgeoisie ne se limite pas aux pays industriels avancés, elle « force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, ie à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. » C'est ce que nous vivons actuellement, sous divers aspects : production, commerce, culture, éducation, vision politique, etc. Marx souligne les conséquences de l'emprise de la bourgeoisie au niveau du développement des Etats centralisés dont elle a économiquement besoin. Un développement non maîtrisé Mais Marx souligne aussi que le développement économique n'est pas maîtrisé par la bourgeoisie. Régulièrement, on constate la révolte des forces productives et des crises commerciales qui reviennent périodiquement, avec un problème récurrent, la surproduction. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées en son sein. La bourgeoisie surmonte ces crises en détruisant par la violence une masse des forces productives et en conquérant de nouveaux marchés. Mais la conséquence est de préparer des crises plus générales. La première guerre mondiale correspond très exactement à cette description de Marx. Nous sommes dans un cas de figure analogue actuellement : une crise de surproduction avec peu de perspectives pour la bourgeoisie sauf à détruire des forces productives par la violence – ce sont les guerres de « moyenne intensité » que nous vivons régulièrement depuis l’effondrement des pays de l’Est : première guerre d’Irak, guerres de Yougoslavie, guerre d’Afghanistan, deuxième guerre d’Irak, et les « conflits localisés » que subit notamment l’Afrique ; la conquête de nouveaux marchés – l’Europe de l’Est dans les années 90, la Chine et les pays dits émergents comme l’Inde, le Brésil, etc. peut être demain un Tiers-monde rendu solvable ; ou l'exploitation renforcée des marchés les plus anciens : c’est ce que nous vivons actuellement en Europe, avec les privatisations des services publics, la destruction de l’économie productive, etc. Et Marx souligne une contradiction : la bourgeoisie forge les armes pour sa destruction, ainsi que les hommes qui la détruiront, les prolétaires. Le prolétariat Marx dénonce une situation où le producteur devient « un simple accessoire de la machine ». Cette partie-ci est beaucoup plus datée que le reste du Manifeste car travail salarié s’est beaucoup transformé depuis le milieu du 19e siècle. La notion selon laquelle le travail étant moins intéressant, le salaire baisse est une théorie que Marx va abandonner lorsqu'il se penchera sur la notion de la plus-value extorquée au travail salarié. Il dénonce déjà l'augmentation des cadences. Il met en lumière toute la chaîne des « profiteurs » : propriétaires, détaillants, prêteurs sur gages... et il souligne aussi que « le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population » ie tous ceux qui n'ont pas pu rester dans la classe moyenne parce qu'ils n'avaient pas les capitaux nécessaires pour se maintenir comme acteurs de la grande bourgeoisie. « Le prolétariat passe par différentes phases d'évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même. » Mais dans certaines périodes de l'histoire, le prolétariat mène des combats qui ne sont pas les siens propres, où il combat pour la bourgeoisie contre l'ordre ancien, comme par exemple au moment de la Révolution française. Le développement de l'industrie accroît le nombre de prolétaires et les concentre en masses ; leur force augmente et ils en prennent conscience. En même temps, on constate le nivellement par le bas au sein de cette classe, la précarité de sa situation. Du coup, tout affrontement individuel contre le patron prend des allures d'affrontements de classes. Et Marx observe que les ouvriers s'organisent pour mieux se défendre. Grâce aux moyens de communication, l'organisation nationale peut se mettre en place beaucoup plus vite qu'au Moyen Age par exemple. A chaque échec des organisations ouvrières, renaissent d'autres organisations plus puissantes. Or, la bourgeoisie s'appuie sur le prolétariat pour l'aider dans les nombreuses luttes qu'elle mène : elle lui donne, du coup, les éléments d'éducation dont il a besoin pour s'organiser. Sans compter la classe moyenne déclassée et une fraction de la bourgeoisie qui ont rejoint le prolétariat. Les classes moyennes peuvent combattre la bourgeoisie à certains moments de l’histoire, mais elles ne sont pas révolutionnaires, contrairement au prolétariat. Celui-ci ne peut donc compter que sur lui-même. Marx fait deux constats : les prolétaires n'ont pas à reprendre à leur compte les préjugés bourgeois – lois, morale, religion. Ils devront abolir le mode d'appropriation bourgeois car ils n'ont rien à sauvegarder. Marx conclut : « Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle ». Il souligne aussi que si le prolétariat ne s'inscrit pas dans une lutte nationale, son combat revêt pourtant ce caractère puisque le prolétariat de chaque pays va se dresser contre sa bourgeoisie nationale. Marx souligne une contradiction : dans les modes de production antérieurs, la classe des oppresseurs assurait le minimum vital aux classes opprimées. Ce n'est plus le cas dans la relation entre le prolétariat et la bourgeoisie qui enfonce le prolétaire dans une pauvreté toujours plus importante. Cette relation rend le système insupportable au prolétariat : « l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatible avec celle de la société ». L'existence de la domination bourgeoise a pour condition l'accumulation du capital, ce qui signifie l'existence du salariat qui repose sur la concurrence des ouvriers entre eux. Mais les progrès de l'industrie favorisent l'organisation révolutionnaire des ouvriers, ce qui est un instrument de sape pour la bourgeoisie. D'où la contradiction qui permet à Marx de conclure que « la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables ». Marx devait penser à un horizon révolutionnaire proche. Or, nous ne sommes pas dans ce cas de figure. En Europe, le prolétariat a réussi à force de combats à imposer à la bourgeoisie plus que la simple reproduction de sa force de travail, en arrachant des salaires, des avantages, des acquis sociaux, etc., De ce point de vue, nous sommes actuellement dans une phase de régression où la bourgeoisie, pour maintenir son taux de profit, reprend bout par bout tout ce qu’elle a du céder : acquis sociaux, services publics, retraites, etc. Ceci étant, même si Marx s’est trompé sur la perspective historique à court et moyen terme, l'idée que la bourgeoisie contribue – ou du moins a contribué – à l'émergence d'un prolétariat mieux formé, mieux organisé reste valable. PROLETAIRES ET COMMUNISTES Les buts des communistes « Les
communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux
points: Pour
Marx, les buts sont les suivants : 1-constitution
des prolétaires en classe 2-renversement de la domination bourgeoise
3-conquête
du pouvoir politique par le prolétariat. Et il souligne que les conceptions théoriques du communisme sont l'expression des conditions réelles de la lutte de classes existante. Mais pour Marx « L'abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du communisme. » C'est l'abolition de la propriété bourgeoise qui l'est, car elle est l'expression des rapports d'exploitation. Il s'agit d'abolir le capital, qui n'est pas une puissance personnelle mais une puissance sociale. « si le capital est transformé en propriété commune (...) il perd son caractère de classe. » Autre aspect, les communistes ne veulent pas abolir ce que tire le prolétaire de son travail pour reproduire sa force de travail, ils veulent abolir le mode d'appropriation de la bourgeoisie. L'opposition de la bourgeoisie aux principes des communistes La bourgeoisie défend le principe de la « liberté » ie de l'individualisme bourgeois ; pour les communistes, il s'agit d'abolir cette « liberté bourgeoise ». L'essence même du communisme, c'est d'ôter à la bourgeoisie le pouvoir d'asservir au moyen de l'appropriation du travail d'autrui. Marx défend les communistes des accusations de la bourgeoisie : destruction de la famille, de la culture, de l'éducation, mise en commun des femmes, abolition de la patrie et de la nationalité. A chacune de ces accusations, il met la bourgeoisie en face de ses contradictions : la famille, la culture, l 'éducation... autant de produits de la société bourgeoise auxquels les prolétaires n'ont de toute manière pas droit parce qu'ils ne reçoivent de leur travail que le strict nécessaire pour reproduire leur force de travail. Concernant la patrie, Marx explique que les démarcations nationales et les antagonismes entre peuples, qui tendent à s'affaiblir avec le développement du marché mondial, auront complètement disparu avec le renversement de la bourgeoisie : « Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation ». Cela reste un des principes fondateurs de l’internationalisme. Le matérialisme historique Puis Marx introduit la notion de matérialisme historique : « Que démontre l'histoire des idées, si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? » Il termine sur un programme immédiat en dix mesures, « la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie » dont l’expropriation de la propriété foncière, un impôt fortement progressif, l’abolition de l'héritage, la centralisation du crédit entre les mains de l'Etat au moyen d'une banque nationale, la centralisation de tous les moyens de transport entre les mains de l'Etat, un plan d'ensemble pour multiplier les lieux de production industrielle et améliorer la production agricole, le travail obligatoire pour tous, l’abolition du travail des enfants et l’éducation publique et gratuite. Enfin, il conclut que lorsque le prolétariat aura pris le pouvoir politique, en même temps qu'il détruira l'ancien régime de production, il détruira les conditions de l'antagonisme de classes, donc les classes en général, donc sa propre domination de classe. Mais il n'aborde pas la question de la nécessaire disparition de l'Etat. LITTERATURE SOCIALISTE ET COMMUNISTE Dans cette dernière partie, Marx fait un rapide panorama des courants de pensée socialistes qui ont permis d'aboutir à la naissance du courant communiste. Il dénonce d'abord le socialisme réactionnaire. Ce socialisme, basé sur une vision nostalgique quand il s'agit du socialisme féodal ou une vision sociale condescendante, prône soit un retour à l'état d'avant l'avènement de la bourgeoisie, soit des solutions irréalistes comme le retour à la fabrique et au régime patriarcal. Marx s'en prend également à ce qu'il appelle le « socialisme et le communisme critico-utopiques ». Leurs intellectuels perçoivent l'antagonisme de classe, mais ils ne comprennent pas que la prolétariat est en train de s'organiser dans un mouvement politique qui lui est propre. Marx leur reproche de repousser l'action politique et l'action révolutionnaire de la classe ouvrière parce qu'ils ont l'orgueil de penser que seul leur exemple peut permettre à cette classe d'améliorer sa situation. Par rapport à ces différents mouvements, dont Marx explique également qu'ils ont des raisons historiques d'exister, il oppose la position des communistes, qui « combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière ». «
[…] les
communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire
contre l'ordre social et politique existant. « Les communistes … proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de l'ordre social passé. […] » Et il termine par cette phrase : « PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ VOUS ! » Caroline ANDREANI, avril 2009 Les citations du Manifeste sont en gras entre guillemets. Pour consulter le texte intégral du Manifeste et les préfaces successives, cliquez ici. |
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