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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
LA LONGUE AGONIE DU PCF Caroline ANDREANI Une des nombreuses thèses censée expliquer l'état actuel du
PCF voudrait que le Parti communiste ait amorcé son déclin depuis la fin de la
deuxième guerre mondiale. Pas d'explication, pas d'analyse, une constatation :
depuis 1945, le PCF perd des voix à chaque élection. L'échec de 2002 serait
donc le résultat d'une loi historique, une des dernières étapes d'une
dégringolade inscrite dans la longue durée. En dehors du fait que cette constatation simpliste n'apporte
pas d'élément d'explication - il n'y a pas eu de chute régulière de l'influence
électorale du Parti depuis 1945, mais des périodes d'influence et des périodes
de recul, des échecs frappants comme lors du référendum de 1958, et des
poussées électorales à d'autres moments -, les promoteurs de cette thèse ont la
part belle. L'échec n'est plus celui de la mutation : il s'inscrit dans la
fatalité de l'Histoire. Qui aurait pu y résister ? Certains font remonter l'effondrement du Parti à Georges
Marchais. C'est effectivement sous sa direction qu'un certain nombre de
pratiques et de dérives se sont mises en place. Mais n'exonérons pas l'équipe
actuelle de sa responsabilité : les Robert Hue, Buffet, Gayssot, leurs
conseillers, leurs entourages, leurs clientèles, sont pleinement responsables.
Ce sont eux qui dirigent le Parti depuis des années et qui ont impulsé la
stratégie qui a conduit à la situation que nous connaissons. Dans le cadre de
la préparation du congrès, les mêmes acceptent de discuter de tout, mais se
refusent à aborder les questions qui fâchent. Aujourd'hui, il n'y a qu'une seule constatation qui
vaille : après dix ans de mutation, après cinq années de participation
gouvernementale, le Parti communiste français est à l'agonie. La direction du
PCF peut se féliciter d'avoir sauvé le groupe parlementaire communiste à
l'Assemblée nationale : cela n'enrayera pas le processus en cours. Comment
se propose-t-elle de redresser la situation ? Ou est-elle tellement sourde
et aveugle qu'elle persévérera jusqu'à la complète disparition du Parti ? Depuis les années 90, avec l'effondrement du bloc
communiste, le Parti communiste français est en pleine dérive. Deux phénomènes
se sont nourris l'un de l'autre : la perte de repères idéologiques et la
sclérose de l'appareil, qui s'est recentré autour de ses permanents et de ses
élus. L'appareil en est venu à s'auto reproduire et à défendre ses intérêts
propres. L'effondrement des pays de l'Est a accéléré le processus. Au lieu de
tirer le bilan de l'expérience de l'Union soviétique, de réfléchir aux raisons
de l'effondrement, et de mesurer les conséquences de sa disparition pour
élaborer une stratégie politique dans des conditions nouvelles, les dirigeants
du PCF se sont contentés de reprendre à leur compte certaines thèses
anti-communistes. Nos dirigeants ont ensuite collaboré à la grande mascarade
de promotion du Livre Noir du Communisme (participant à leur échelle à
la criminalisation de l'expérience communiste au 20ème siècle),
fait acte de repentance (on se demande à quel titre), écrit et laissé écrire
n'importe quoi sur l'histoire du PCF. Jusqu'au moment où ils se sont rendus
compte qu'ils étaient en porte-à-faux : on défend publiquement l'idée que
le communisme est une vaste entreprise criminelle ? La contradiction était de taille. Ils se sont alors lancés à
corps perdu dans la recherche d'un nouveau dogme. Il fallait substituer une
nouvelle idéologie au marxisme, qui puisse servir de boussole à la mutation.
Ses promoteurs ont recherché une articulation à quelques idées généreuses, tout
en gommant les références au marxisme et à la classe ouvrière jusque dans le
vocabulaire. Cela a donné naissance à la proclamation d'un humanisme
bêlant teinté de thèmes à la mode - anti-racisme, féminisme, antihomophobie,
écologie. -, et à la dénonciation sans analyse de certaines absurdités
manifestes de notre temps. Mais sans remettre en cause les fondements même du
système, le capitalisme. Ce conglomérat ne constitue évidemment pas un ensemble
idéologique cohérent sur lequel s'appuyer pour proposer un changement de
société. Quant aux perspectives, elles se sont révélées à la hauteur
du corpus idéologique : dépassement du capitalisme et autogestion, en
mettant l'homme au centre des préoccupations, le tout sur fond de
« révolution informationnelle ». A défaut de révolution tout court. On
pourrait sourire et parler de tentative malheureuse. Mais
elle répond à une réalité sociologique et
à une volonté. La réalité
sociologique, c'est que les cadres du Parti - ses permanents, ses
dirigeants,
ses élus - ne sont plus issus de la classe ouvrière. Ils
revendiquent toujours
un passé ouvrier, en prétendant sans crainte du ridicule
être cheminots,
tourneurs-fraiseurs ou conducteurs de travaux. Or, pour la très
grande majorité
d'entre eux, ils n'ont jamais travaillé. Leur parcours est
généralement
linéaire : permanent de la JC ou de l'UEC, passage
éventuel par une
collectivité territoriale ou comme assistant parlementaire,
avant de devenir
permanent ou d'être élu. Ils sont donc issus d'un
même moule, d'un même milieu
protégé. Ils n'ont jamais été
confrontés aux réalités économiques et
sociales.
Leur univers mental et politique n'est plus celui de la classe
ouvrière mais de
la petite bourgeoisie. Ils en ont donc déduit que la classe
ouvrière n'existait
plus : ils ont même tenté de le
théoriser ! D'où leur volonté de
transformer le Parti, de l'adapter à ce qu'ils sont, les
héritiers réformistes
d'un parti révolutionnaire. Parallèlement au marasme idéologique, nous avons assisté au
cassage du Parti. Le Parti communiste français est, à ma connaissance, le seul
parti dont les dirigeants ont volontairement sabordé l'appareil militant. Pour
quelles raisons ? Très certainement pour prévenir les résistances à la
mutation. Personne ne prétend que les réunions de cellules étaient très
palpitantes. Mais l'organisation en cellules d'entreprise ou de quartier, outre
qu'elle faisait l'originalité et l'efficacité du Parti, permettait des
discussions, des débats, des échanges de vue. Or, les promoteurs de la mutation
ont eu peur des résistances : les communistes à la base risquaient de
renâcler, voire même de s'opposer, aux tentatives de transformations impulsées
par le haut. Plutôt que de faire face à une opposition, la direction a donc
préféré détruire l'appareil militant et se replier sur une structure
restreinte, vers une espèce de syndicat d'élus. C'était oublier que l'influence
du PCF a toujours été liée à sa capacité à défendre ses convictions et à
l'efficacité de ses militants. Un Parti communiste sans idéologie révolutionnaire
et sans militants n'est plus qu'une coquille vide ! L'Humanité Dimanche a été un des premiers
laboratoires de la mutation. La vente de ce journal, chaque semaine, était un
moment fort de la vie des cellules. Cela permettait de rencontrer régulièrement
les adhérents, de discuter avec les sympathisants, et de maintenir la présence
du Parti. Quand la direction de L'Huma a décidé - avec le succès que
l'on sait - d'en faire un nouveau Libé, les cercles de diffusion ont été
« bazardés », ainsi que le réseau des correspondants de L'Huma.
Pour de nombreux camarades attachés à cet aspect de la vie du Parti, cela a
constitué une véritable rupture : nombreux sont ceux qui ont cessé de
militer. A l'époque, la direction du Parti n'a rien fait pour les retenir. Elle
souhaitait qu'ils laissent la place au nouveau militant dont elle avait forgé
le profil idéal, le militant à la carte de type associatif, un
« bo-bo » généreux prêt à s'engager sur des batailles ponctuelles. Les directions de sections et de fédérations ont alors
expliqué aux camarades que tout ce qu'ils avaient fait durant les années
précédant la mutation relevait du suivisme et que l'organisation en cellules
était dépassée. Il fallait changer, supprimer les cellules archaïques pour des
réseaux dynamiques réunissant communistes et non-communistes - le but ultime
étant d'arriver à ce que les non-communistes définissent la politique des
communistes. La direction du Parti s'est alors résolument lancée sur de
nouveaux terrains, non plus politiques mais « sociétaux », pour être
en phase avec le « mouvement social ». Mais les camarades étaient toujours
sollicités pour verser aux souscriptions et pour servir de piétaille lors des
batailles électorales. Débats creux et absence d'analyse politique ont découragé
les communistes auxquels on ne proposait plus aucune perspective concrète. Peu
à peu, ils ont déserté les réunions inutiles où l'autosatisfaction remplaçait
les analyses. Dans le même temps où les communistes désertaient, la direction
du PCF n'a pas réussi à attirer les militants qui devaient se substituer à la
« vieille garde ». Par contre, elle a mené tambour battant une politique de
promotion des cadres, insolite, en mettant à la direction du Parti et en
faisant élire des « personnalités » non-communistes. Ainsi, à la
veille du congrès de Martigues, des hommes et des femmes inconnus, provenant
essentiellement des milieux associatifs, ont pris leur carte pour se retrouver
propulsés dirigeants d'un Parti qu'ils ne connaissaient pas, avec lequel ils
n'avaient ni histoire commune ni communauté d'idéologie. Si l'on rajoute à cela le mépris à peine dissimulé de ces
nouveaux dirigeants pour les camarades, les déclarations à l'emporte-pièce du
secrétaire national (Robert Hue), les coups médiatiques fumeux comme le défilé
Prada ou la rave-party place du Colonel Fabien pour fêter les 80 ans du
PCF, on comprend mieux que le divorce entre les attentes des militants et la
direction du Parti était inévitable. L'hémorragie des adhérents communistes,
comme des électeurs, n'est pas née de rien. En parallèle du cassage de l'appareil militant, la direction
a mené le bradage des possessions du Parti. Pour subvenir à ses besoins
financiers, elle n'a pas hésité à vendre, morceau par morceau, les biens Parti.
Or, elle en était le dépositaire, pas le détenteur. Elle a abusé de la
confiance des communistes en dilapidant ce qui avait été acquis par le
dévouement et la générosité de milliers de militants durant des décennies. Elle
a vendu les biens immobiliers évidemment, mais également d'autres pans du
patrimoine. Qui sait par exemple que le fonds photographique de L'Huma a
été vendu à une des plus importantes agences photographiques de la place de
Paris ? Les gens qui ont pris cette décision se sont bien gardés d'en
faire la publicité. Pour de l'argent, ils ont dépossédé les communistes d'un
patrimoine historique qui leur appartenait en propre. Les années 90 ont vu l'aggravation - poussée parfois jusqu'à
la caricature - d'un autre phénomène, la « notabilisation » des élus.
Nos élus, les hommes et les femmes que nous avons contribué à faire élire par
notre implication militante, les élus du peuple, se sont peu à peu coupés de la
masse des adhérents du Parti. Ils sont devenus des petits notables, jouant de
leur position pour peser dans les discussions politiques internes. Calquant
leur comportement sur celui des élus socialistes et des élus de droite, ils ne
rendent plus de comptes, ni à leurs camarades ni à leurs électeurs. Les élus
ont pris un poids considérable dans le Parti, ce qui dénote une véritable
dérive. Au lieu d'être au service du Parti et des luttes, ils se sont érigés en
dirigeants, pesant de tout leur poids pour transformer le Parti en un outil
visant simplement à assurer leur réélection. Autre phénomène, le développement de véritables réseaux
clientélistes. Pour maintenir leur pouvoir, élus et permanents ont développé
des clientèles, en truffant tous les échelons de leurs obligés, y compris leur
propre famille. C'est ainsi qu'au Parti, il existe de véritables dynasties familiales.
On est le fils ou la fille de, le mari ou la femme de. On obtient un poste ou
un emploi parce que l'on est dans les petits papiers d'un ou d'une telle.
Nominations et promotions se font sur les appuis et la capacité à savoir redire
avec conviction le credo du moment. Une stricte orthodoxie, conjuguée à un
suivisme sans faille, constituent une voie de promotion assurée. Ce qui se
traduit inévitablement par une médiocrité qui étonne toujours ceux qui ne
connaissent pas notre mode de fonctionnement. Mais une telle politique des
cadres a toujours un coût. A promouvoir des permanents et des élus médiocres,
sans envergure, et rarement travailleurs, non seulement le Parti se discrédite
vis-à-vis de l'extérieur, mais il le paye au prix fort. Le manque d'analyse
politique, les décisions à courte vue, les stratégies à court terme sont la
conséquence de l'indigence intellectuelle de nos dirigeants. Cette médiocrité des permanents et des élus a des
répercussions. Par exemple, on s'étonne que nous perdions des villes. Mais par
manque d'initiative et de perspectives, nous les gérons sans grande différence
avec les autres partis politiques, et qui plus est sans générosité et sans
courage. Les élus communistes sont devenus les loyaux gestionnaires du système.
Etant communistes, ils sont persuadés qu'ils ne peuvent pas se tromper
ils sont devenus encore plus sourds que les autres aux attentes des habitants
parce qu'ils croient faire le bien. Ce qui est vrai dans les villes, l'est à
chaque niveau : conseils généraux, conseils régionaux, Assemblée
nationale, Sénat. Elus et permanents du Parti partagent le même travers. Ils sont complètement coupés des réalités économiques, sociales et politiques actuelles. Enfermés dans leur bulle, gonflés de leurs certitudes, ils ne comprennent rien à la société qui les entoure. La meilleure illustration en est la participation gouvernementale : les dirigeants du PCF se sont persuadés que le peuple était majoritairement d'accord avec la politique libérale de la Gauche plurielle. Ce n'est pas faute d'avoir tiré la sonnette d'alarme : de nombreux communistes ont dénoncé les compromissions des ministres communistes et ont prévenu que notre suivisme vis-à-vis du Parti socialiste se paierait cher. C'est très exactement ce qui est arrivé : les 3,37 % de Robert Hue aux élections présidentielles ne sont pas un accident de parcours, ni l'échec d'un homme. Ils sont le résultat de la cécité politique de la direction du Parti. Le PCF a été sanctionné par le peuple parce qu'il ne le représente plus et qu'il ne défend plus ses intérêts. Et au lieu de leur servir de leçon, ce résultat plonge nos dirigeants dans l'incrédulité et la consternation. Les explications oiseuses fusent : nous n'avons pas su gérer notre participation gouvernementale, les gens ne nous ont pas compris, c'est la faute de l'extrême gauche, etc. La direction du PCF n'a pas tiré les leçons de ses échecs.
Elle ne défend plus la mutation. Peut être mettra-t-elle Robert Hue, son
promoteur, au pilori. Peut-être même laissera-t-elle s'exprimer quelques
timides critiques sur la participation gouvernementale des communistes. Mais
fondamentalement, elle est enferrée dans une situation dont elle est incapable
de se sortir. Elle est actuellement focalisée sur les prochaines échéances
électorales. Plutôt que de réfléchir à comment redresser la barre, elle
perd son énergie en tractations politiciennes. Après le refus catégorique de
l'extrême gauche à ses propositions d'alliances aux élections législatives,
elle se retrouve dans un tête à tête avec le Parti socialiste. Or, elle est en
position de faiblesse pour négocier des places. Son seul horizon se borne
désormais à limiter la casse en préservant un maximum de postes d'élus pour
assurer la survie de l'appareil. Elle place ses espoirs dans les prochaines
élections présidentielles, en misant sur une hypothétique victoire du Parti
socialiste qui ouvrirait la voie à une non moins hypothétique participation
gouvernementale des communistes. Le prochain congrès est-il celui de la dernière chance comme
plusieurs camarades, à la gauche du Parti, le pensent ? Les résultats du
vote sur les textes préparatoires montrent en tout cas qu'il reste dans le
Parti des communistes attachés à une idéologie révolutionnaire. Mais
pourrons-nous – et saurons-nous - peser et inverser la situation
actuelle ? Aux deux
précédents congrès, nous avons assisté à de mini-coups de force : les
mutants ont très systématiquement
éliminé à chaque niveau de discussion - conférences de sections et conférences
fédérales - les opposants de gauche. Fragilisés, déstabilisés par les récents
résultats électoraux, ils s'arriment sur leurs positions : les tripatouillages
durant la consultation sur les textes ne laissent rien augurer de bon. Si ce
congrès est la réédition des deux précédents, si la gauche du parti est laminée
et ne peut pas s'exprimer, si elle se retrouve écartée des instances
dirigeantes, la direction du Parti continuera dans la voie qu'elle a
forgée : la longue agonie du PCF et à terme, sa disparition. Caroline
Andreani 12 mars 2003 |