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Approches Marxistes
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LE CAS MARTY
ET LA QUESTION DU STALINISME

Pierre Martin

Il y a cinquante ans paraissait, après des mois de silence, l’ouvrage d’André Marty, L’Affaire Marty.

André MartyPlus qu’un ouvrage dû aux circonstances, ce livre témoigne de la réaction désespérée d’un homme face à un système qui cherche à le broyer, autant qu’à le déshonorer. Marty fut d’abord un homme d’engagement, un acteur important de la lutte du courant révolutionnaire français au début du vingtième siècle.

Héros de la Mer Noire, où il participe à la révolte des marins en soutien à la révolution russe (1). Héros de la guerre d’Espagne où il organise les Brigades Internationales (2), Rol-Tanguy a (tardivement) rendu hommage à l’homme qui le commanda, et récemment les historiens ont fait fi de l’accusation reprise par Ernest Hémingway dans son célèbre ouvrage Pour qui sonne le Glas de la légende du « boucher d’Albacète » qui aurait stoppé la débandade anarchiste à la mitrailleuse. Au contraire, dans ce réquisitoire contre la direction stalinienne du parti, Marty rend hommage au courant du syndicalisme révolutionnaire dont il est issu. Réfugié durant la seconde Guerre mondiale, sur ordre du parti, en Algérie auprès du gouvernement provisoire, il y défend une intéressante conception d’un gouvernement national à tendance révolutionnaire. Il y affirme notamment sa volonté de transmettre aux nouveaux cadres communistes issus de la résistance toute l’autorité. Pour lui, seuls ceux qui ont participé à la Résistance ont l’autorité nécessaire pour construire la société nouvelle. Thorez ne le lui pardonnera pas.

C’est un ouvrage intéressant, car il comporte en son sein des traces de questionnement du modèle que les partis communistes staliniens avaient de la rupture révolutionnaire, et donc de ses limites et ses échecs futurs. Même si cet ouvrage ne traite que du modèle français, cette affaire aujourd’hui encore reste exemplaire de la confusion qui continue de régner, entre appréciation de ce qu’est le stalinisme quand il s’oppose à d’autres points de vue communistes (trotskisme, conseillisme, anarchisme etc.) et de son lien ambivalent tant avec le point de vue révolutionnaire qu’avec son contraire, le réformisme.

Réédité au milieu des années 70 par une maison d’édition marxiste-léniniste pro-albanaise (Norman Béthune), ce pamphlet se veut exemplaire de la résistance au réformisme au nom du marxisme-léninisme. Alors qu’il comporte selon nous, tout autant d’idées servant à dénoncer la dimension réformiste, que ce même marxisme-léninisme en contient en lui-même, par essence.

Mais d’abord, revenons sur la nature et les ambiguïtés du modèle qui a porté le mouvement communiste international pendant des années, le modèle de rupture stalinien avec le système capitaliste.

Le stalinisme est il une idéologie contre révolutionnaire ? Empêche-t-il de faire la révolution ?

A regarder l’histoire de plus près, on peut aujourd’hui tenter un premier bilan. Le stalinisme comme phénomène russe est bien l’histoire d’un reflux révolutionnaire se transformant en contre-révolution.

En effet, là où existait la démocratie ouvrière directe, il renforce le poids des directions et de l’encadrement. L’Etat comme appareil répressif, mais aussi idéologique, devient tout puissant. Le socialisme dans un seul pays donne au phénomène d’institutionnalisation des organisations politiques, syndicales, associatives un poids déterminant, d’où un développement inusité jusqu’alors de bureaucratisation du système. Les travailleurs, les producteurs perdent l’initiative au profit des hommes de l’appareil (les apparatchiks). Staline (qui le reconnaît d’ailleurs) est bien d’abord l’homme de « la pause » dans la marche au socialisme (demandée par la majorité du peuple russe), il est l’homme du compromis entre des tendances opposées (droite, gauche) qui n’arrivent pas à imposer un rapport de forces suffisant pour l’emporter. D’où son caractère particulier, lié à la situation instable qu’il occupe (centrisme), et qui le pousse à trouver des substituts idéologiques. C’est lui qui fixe désormais le rythme de la lutte des classes sur le territoire russe, c’est lui qui décide de transformer la police en régulateur de cette même lutte des classes. La collectivisation forcée, la déportation de peuples d’Asie centrale, les procès de masse, etc. ne sont pas l’expression d’une lutte politique franche entre groupes sociaux antagonistes, mais les reflets déformés de cette même réalité par un appareil d’Etat ayant un dictateur paranoïaque à sa tête.

L’idéologie stalinienne est bien une idéologie centriste née des circonstances historiques russes. Le collectivisme comme phénomène de socialisation, au début de la révolution (phase conseilliste) y connaît une véritable poussée, puis recule au profit du capitalisme d’Etat, par institutionnalisation du mouvement ouvrier transformant ses cadres en bourgeoisie d’Etat.

A ce schéma objectivement contre-révolutionnaire, ne manque plus que la restauration du capitalisme « privé » comme parachèvement du processus. Nous avons assisté en direct à cette restauration. Tous les leaders des « gauches » avaient annoncé un tel phénomène, même s’il aura pris plus de temps que prévu.

L’histoire a suivi ce processus dans tous les pays « socialistes » excepté Cuba et la Corée du Nord (cette dernière n’arrivant à maintenir son mode d’organisation stalinien que par un isolement total qui a des conséquences dramatiques pour son peuple). Deux modèles qui représentent à nos yeux deux phases contradictoires du socialisme d’Etat, la phase populaire révolutionnaire (que Cuba tente de préserver), la phase bureaucratique encore que stalinienne ou révolutionnaire. Mais surtout, il doit être étatiste (dénonciation de l’autogestion yougoslave, des communes populaires chinoises, etc.).

Thorez, stalino-révolutionnaire ou stalino-réformiste ?

Dans ces conditions il redevient intéressant de s’interroger sur le cas français.

Thorez, derrière son stalinisme affiché, est-il réformiste ou révolutionnaire ? Cela dépend. En effet, si on s’intéresse à la dimension populaire révolutionnaire du processus, on peut considérer qu’il est passé d’une position « révolutionnaire » d’avant guerre (36) à une position réformiste de la Libération (parti de gouvernement). Mais si on s’intéresse aux résultats escomptés et à la nature du socialisme qui aurait pu être mis en place, c’est bien à un capitalisme d’Etat que l’on aurait aboutit.

Quant au fond,  Thorez a très bien compris Staline : si on peut éviter le moment révolutionnair,e pourquoi s’en priver, dans la mesure où c’est un modèle basé sur les seules nationalisations des trusts qui est visé ? Une bonne entente avec l’aile radicale du socialisme devrait suffire pour assurer le passage pacifique et pour mettre en place l’étatisation, ce à quoi la petite bourgeoisie comme la bureaucratie ouvrière ont tout intérêt.

Ce qui est intéressant dans l’ouvrage d’André Marty, c’est que l’on assiste à la prise de conscience d’un homme qui n’est pas un théoricien du socialisme. C’est un praticien qui a montré qu’il avait des valeurs (révolte de la Mer Noire, guerre d’Espagne, conception du gouvernement de la Libération de la France) et aussi un grand tribun populaire qui a l’instinct de sa classe. Il ne comprend pas tous les tenants et aboutissants des grandes options qui s’affrontent, mais il voit bien que le Parti communiste est passé de l’autre côté de la barrière. Comme sa conception du socialisme est encore imprégnée du stalinisme d’avant-guerre, il met en avant la disparition du moment populaire du projet de transformation que le parti défend désormais et notamment sa défense des nationalisations comme seul moment de transformation objective du système. (Ce passage est pour nous extrêmement éclairant sur la conscience qu’avait dès le début  certains dirigeants du parti sur les limites intrinsèques aux nationalisations). Dans les derniers moments de sa vie, Marty renouera avec ces camarades du Monde Libertaire et avec les trotskistes.

Nous n’avons pas traité ici du « procès » fait à Marty ni des méthodes employées. Tout ceci a été bien rapporté dans de nombreux ouvrages, le stalinisme est un totalitarisme. Non. Il nous est plus fondamentalement apparu nécessaire de mettre en avant la part d’ambiguïté que contient le stalinisme et qui peut donner à croire qu’il est porteur d’un modèle de développement révolutionnaire, parce qu’il participe dans son premier moment de la volonté populaire de renverser l’ordre ancien. En ce sens, il est aussi révolutionnaire qu’une « contre révolution » qui elle aussi bouleverse en se basant sur une action de masse. Mais quant à son résultat, il instaure bien un capitalisme d’Etat.

C’est pourquoi le marxisme-léninisme, une fois le bilan effectué du « socialisme ayant réellement existé », apparaît bien comme étant une idéologie « révolutionnaire – conservatrice », par la soumission qu’elle effectue à la toute puissance de « L’Etat-nation ».

Ce que montre le camarade Marty avec son brio habituel, c’est que le mouvement communiste n’a pas pour objet de se battre simplement pour la nationalisation et l’Etat-nation par essence. Il le fait dans le cadre d’un premier moment révolutionnaire, parce qu’il se bat d’abord contre sa bourgeoisie nationale, mais son objectif réel, son objectif ultime, est de se battre pour le communisme, pour une socialisation collectiviste et une classe ouvrière qui sont par essences transnationales. Dès lors, en rester au socialisme dans un seul pays, c’est offrir à la contre-révolution les moyens de se refaire une santé en se servant de la bourgeoisie d’Etat et conduire tout naturellement à la restauration du capitalisme privé, beaucoup plus efficace aux yeux de tous les bourgeois.
 


L’AFFAIRE MARTY (extraits)

Marty héros de la Mer Noire (1)

Le 28 mars 1954

D’un vieux militant révolutionnaire

La vérité, la voici.

Les dirigeants locaux (Isère) du Parti communiste français, par ordre supérieur et avec un mois de retard, me jugent indigne d’appartenir au PCF.

Indigne ? J’ai été un de ceux de la Révolte de la Mer Noire (mutinerie en armes du croiseur Guichen, à bord duquel on s’est battu au corps à corps, le 15 juin 1919 contre les Sénégalais armés jusqu’aux dents, envoyés pour la répression ; ce sont ces mutineries qui arrêtèrent en moins de 5 mois la guerre contre les soviets).

Aujourd’hui on voudrait s’opposer à la guerre en se contentant de signatures et de palabres avec Daladier et voilà pourquoi, depuis bientôt 8 ans, la guerre dure au Vietnam.

Indigne ? J’ai été l’animateur du premier Comité de défense qui arracha la libération d’Henri Martin mais pas en allant aux vins d’honneur dans les salons de l’hôtel Normandy à Grenoble.

Indigne ? Pour avoir dit et écrit que c’est une infamie de mener une campagne aussi abominable contre André Marty et d’employer à son égard des procédés dignes de la pire police de Pétain.

André Marty qui compte plus de 40 ans d’action révolutionnaire, 7 ans ½ de bagne et de prison et que la direction du Parti communiste français a qualifié de policier.

C’est pour cela que j’ai écrit à Marcel Cachin : Il y a des traîtres à la direction du Parti communiste français et ce ne sont pas ceux qui sont traînés dans la boue par la presse communiste de France.

Camarades, aujourd’hui comme hier et encore demain, avec Virgile Vuillemin, avec d’autres anciens soldats et marins de la Mer Noire, qui ont par lettres manifesté leur solidarité à André Marty, avec tous les travailleurs trompés, par une infâme campagne de calomnies, et à ceux qui ont peur et qui se taisent, je leur dis bien haut, la conscience tranquille,

Non, André Marty n’est pas un traître ! Non, André Marty n’est pas un policier !

Chenaz Joseph


 Marty héros de la guerre d’Espagne (2)

13 mars 1939

Mon Cher André Marty,

A l’heure où la campagne de la réaction fasciste se déchaîne contre toi, je veux affirmer une fois de plus ma solidarité entière vis-à-vis de toi. Je l’ai exprimée l’autre jour devant la chambre correctionnelle du Tribunal de la Seine. Je l’exprime à nouveau aujourd’hui.

Je me suis trouvé bien souvent en contact avec les volontaires des Brigades Internationales et notamment la 14e brigade « La Marseillaise » et j’ai pu constater personnellement combien tant à Barcelone qu’à Valence, à Madrid, dans les dépôts d’Albacète et de Mahora, comme sur les fronts de l’Elbre et autour d’Escurial, les combattants avaient pour toi la confiance que tu mérites.

Le rôle éminent que tu as joué dans l’organisation, la constitution des Brigades Internationales, tu peux la revendiquer avec fierté, avec la conscience d’un Français, fidèle à la grande tradition révolutionnaire de notre peuple.

Je te serre la main affectueusement, ton camarade Jean Zyromsky.


Chapitre « Pour que ça change »

(pp. 234 – 247)

« Le secrétariat du PCF a prétendu que j’aurai voulu la prise du pouvoir par le prolétariat en septembre-octobre 1944 ; c’est faux, elle n’était pas possible à ce moment-là, les conditions étant encore loin d’être réalisées. Mais comme nous l’avions établi à Alger, je demandais simplement que la participation ministérielle s’effectuât sur les bases des décisions du 7e congrès de l’Internationale Communiste. C’est à dire en développant l’action des masses populaires et en s’appuyant sur elles, comme je l’exposais publiquement sans cesse. Rappelez-vous ! C’était le seul moyen d’enlever des avantages décisifs pour la classe ouvrière. Jamais je n’ai appelé à la révolution socialiste, mais à soutenir les communistes membres du gouvernement pour faire appliquer le programme du Conseil National de la Résistance. »

[…]

« Subitement, sans qu’on explique pourquoi, dans les premiers jours de novembre, cette directive fut enterrée ; on n’en parla plus jusqu’au mot d’ordre exactement contraire lancé par Thorez peu après son arrivée (décembre 44) de Moscou : « Un seul Etat, une seule police, une seule armée ». Cela voulait dire suppression des Comités de Libération, transformation des comités d’usines (ou comités de gestion) en comités d’entreprise « de collaboration de classe ».

Les ouvriers furent appelés à des efforts exceptionnels pour remettre en marche les usines et les chemins de fer, ce qui était juste. Seulement le mot d’ordre « Produire ! Produire ! » restait seul répété pendant des mois des années ; il remplissait les poches des exploiteurs, calmait leur peur tandis que les ouvriers et leurs familles ne pouvaient vivre qu’au marché noir, ce rationnement par l’argent, donc le plus injuste. Tout mouvement révolutionnaire était freiné. Ce n'était pas le programme de la Résistance cela, le développement d’une « politique démocratique et sociales galvanisant les énergies populaires ». Ce n’était même pas l’égalité des sacrifices et encore moins le châtiment des traîtres ! »

[…]

« La France en marche vers le socialisme »

« Rappelons ce que disait Pierre Sémard : « La nationalisation des banques, des entreprises et branches d’industrie, qui s’effectue parfois dans les pays capitalistes bourgeois, est réalisée non pas contre les monopoles, mais à leur profit… En Angleterre, la nationalisation des mines a permis d’indemniser généreusement les rois anglais du charbon, puis de faire supporter par la nation la modernisation et la rénovation d’équipements démodés.

Il est donc mensonger de présenter les nationalisations, ce capitalisme d’Etat, comme « un progrès dans la voie du socialisme » comme « l’intégration dans le socialisme par d’autres voies (françaises) pacifiques ».

Cette affirmation, contraire à la vérité et à tous les principes socialistes révolutionnaires (marxistes) et léninistes a toujours été dénoncée par les communistes comme une duperie. Les grands capitalistes ne s’y sont pas trompés : il y a eu unanimité à l’Assemblée nationale pour voter ces nationalisations.

Toujours les marxistes, toujours les communistes, ont dénoncé « la conception d’intégration pacifique au socialisme » comme une duperie, comme une des grandes trahisons des dirigeants sociaux démocrates, particulièrement au lendemain de la première Guerre mondiale. C’est justement Otto Bauer et les dirigeants sociaux-démocrates autrichiens qui se disaient vraiment marxistes qui furent dénoncés par l’internationale Communiste. »

[…]

« Cette politique qu’ils menèrent à Vienne et en Autriche (i.e. les nationalisations, le capitalisme d’Etat) rappelée par Dimitrov, comme il est dit plus haut, sauva le capitalisme en 1918, sauva le capitalisme et aboutit finalement à la victoire du fascisme en 1934. C’est la confirmation de la doctrine marxiste-léniniste établissant que le capitalisme ne peut pas se transformer pacifiquement en socialisme. Et voilà que cette position social-démocrate contre-révolutionnaire a été défendue et enseignée aux cadres du PCF par mes calomniateurs, en particulier par Guyot. »

[…]

« En appelant à soutenir le gouvernement Mendès-France de «grands techniciens » (capitalistes), on a livré la classe ouvrière aux pires éléments réactionnaires, militaristes et colonialistes.

En abandonnant même l’évocation de la transformation révolutionnaire, on brise tout élan de la classe ouvrière et on paralyse, on détruit même le parti lui-même. Il s’agit donc du présent et de l’avenir de la classe ouvrière et du peuple français. Voilà tout le sens de l’affaire Marty »

   
Pierre Martin, animateur de Débat Communiste Alternatif