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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
LE CAS MARTY ET LA QUESTION DU STALINISME Pierre Martin
Il
y a cinquante ans paraissait, après des mois de silence, l’ouvrage d’André
Marty, L’Affaire Marty.
Héros
de la Mer Noire, où il participe à la révolte des marins en soutien à la
révolution russe (1). Héros de la guerre d’Espagne où il organise les Brigades
Internationales (2), Rol-Tanguy a (tardivement) rendu hommage à l’homme qui le
commanda, et récemment les historiens ont fait fi de l’accusation reprise par
Ernest Hémingway dans son célèbre ouvrage Pour qui sonne le Glas de la
légende du « boucher d’Albacète » qui aurait stoppé la débandade
anarchiste à la mitrailleuse. Au contraire, dans ce réquisitoire contre la
direction stalinienne du parti, Marty rend hommage au courant du syndicalisme
révolutionnaire dont il est issu. Réfugié durant la seconde Guerre mondiale,
sur ordre du parti, en Algérie auprès du gouvernement provisoire, il y défend
une intéressante conception d’un gouvernement national à tendance
révolutionnaire. Il y affirme notamment sa volonté de transmettre aux nouveaux
cadres communistes issus de la résistance toute l’autorité. Pour lui, seuls
ceux qui ont participé à la Résistance ont l’autorité nécessaire pour
construire la société nouvelle. Thorez ne le lui pardonnera pas. C’est
un ouvrage intéressant, car il comporte en son sein des traces de
questionnement du modèle que les partis communistes staliniens avaient de la
rupture révolutionnaire, et donc de ses limites et ses échecs futurs. Même si
cet ouvrage ne traite que du modèle français, cette affaire aujourd’hui encore
reste exemplaire de la confusion qui continue de régner, entre appréciation de
ce qu’est le stalinisme quand il s’oppose à d’autres points de vue communistes (trotskisme,
conseillisme, anarchisme etc.) et de son lien ambivalent tant avec le point de
vue révolutionnaire qu’avec son contraire, le réformisme. Réédité
au milieu des années 70 par une maison d’édition marxiste-léniniste
pro-albanaise (Norman Béthune), ce pamphlet se veut exemplaire de la résistance
au réformisme au nom du marxisme-léninisme. Alors qu’il comporte selon nous,
tout autant d’idées servant à dénoncer la dimension réformiste, que ce même
marxisme-léninisme en contient en lui-même, par essence. Mais
d’abord, revenons sur la nature et les ambiguïtés du modèle qui a porté le
mouvement communiste international pendant des années, le modèle de rupture
stalinien avec le système capitaliste. Le stalinisme est il une idéologie contre révolutionnaire ? Empêche-t-il de faire la révolution ? A
regarder l’histoire de plus près, on peut aujourd’hui tenter un premier bilan.
Le stalinisme comme phénomène russe est bien l’histoire d’un reflux
révolutionnaire se transformant en contre-révolution. En
effet, là où existait la démocratie ouvrière directe, il renforce le poids des
directions et de l’encadrement. L’Etat comme appareil répressif, mais aussi
idéologique, devient tout puissant. Le socialisme dans un seul pays donne au
phénomène d’institutionnalisation des organisations politiques, syndicales,
associatives un poids déterminant, d’où un développement inusité jusqu’alors de
bureaucratisation du système. Les travailleurs, les producteurs perdent
l’initiative au profit des hommes de l’appareil (les apparatchiks). Staline
(qui le reconnaît d’ailleurs) est bien d’abord l’homme de « la
pause » dans la marche au socialisme (demandée par la majorité du peuple
russe), il est l’homme du compromis entre des tendances opposées (droite,
gauche) qui n’arrivent pas à imposer un rapport de forces suffisant pour
l’emporter. D’où son caractère particulier, lié à la situation instable qu’il
occupe (centrisme), et qui le pousse à trouver des substituts idéologiques.
C’est lui qui fixe désormais le rythme de la lutte des classes sur le
territoire russe, c’est lui qui décide de transformer la police en régulateur
de cette même lutte des classes. La collectivisation forcée, la déportation de
peuples d’Asie centrale, les procès de masse, etc. ne sont pas l’expression
d’une lutte politique franche entre groupes sociaux antagonistes, mais les
reflets déformés de cette même réalité par un appareil d’Etat ayant un
dictateur paranoïaque à sa tête. L’idéologie
stalinienne est bien une idéologie centriste née des circonstances historiques
russes. Le collectivisme comme phénomène de socialisation, au début de la
révolution (phase conseilliste) y connaît une véritable poussée, puis recule au
profit du capitalisme d’Etat, par institutionnalisation du mouvement ouvrier
transformant ses cadres en bourgeoisie d’Etat. A
ce schéma objectivement contre-révolutionnaire, ne manque plus que la
restauration du capitalisme « privé » comme parachèvement du
processus. Nous avons assisté en direct à cette restauration. Tous les leaders
des « gauches » avaient annoncé un tel phénomène, même s’il aura pris
plus de temps que prévu. L’histoire
a suivi ce processus dans tous les pays « socialistes » excepté Cuba
et la Corée du Nord (cette dernière n’arrivant à maintenir son mode
d’organisation stalinien que par un isolement total qui a des conséquences
dramatiques pour son peuple). Deux modèles qui représentent à nos yeux deux
phases contradictoires du socialisme d’Etat, la phase populaire révolutionnaire
(que Cuba tente de préserver), la phase bureaucratique encore que stalinienne
ou révolutionnaire. Mais surtout, il doit être étatiste (dénonciation de
l’autogestion yougoslave, des communes populaires chinoises, etc.). Thorez,
stalino-révolutionnaire ou stalino-réformiste ? Dans
ces conditions il redevient intéressant de s’interroger sur le cas français. Thorez,
derrière son stalinisme affiché, est-il réformiste ou révolutionnaire ?
Cela dépend. En effet, si on s’intéresse à la dimension populaire
révolutionnaire du processus, on peut considérer qu’il est passé d’une position
« révolutionnaire » d’avant guerre (36) à une position réformiste de
la Libération (parti de gouvernement). Mais si on s’intéresse aux résultats
escomptés et à la nature du socialisme qui aurait pu être mis en place, c’est bien
à un capitalisme d’Etat que l’on aurait aboutit. Quant
au fond, Thorez a très bien compris
Staline : si on peut éviter le moment révolutionnair,e pourquoi s’en
priver, dans la mesure où c’est un modèle basé sur les seules nationalisations
des trusts qui est visé ? Une bonne entente avec l’aile radicale du
socialisme devrait suffire pour assurer le passage pacifique et pour mettre en
place l’étatisation, ce à quoi la petite bourgeoisie comme la bureaucratie
ouvrière ont tout intérêt. Ce
qui est intéressant dans l’ouvrage d’André Marty, c’est que l’on assiste à la
prise de conscience d’un homme qui n’est pas un théoricien du socialisme. C’est
un praticien qui a montré qu’il avait des valeurs (révolte de la Mer Noire,
guerre d’Espagne, conception du gouvernement de la Libération de la France) et
aussi un grand tribun populaire qui a l’instinct de sa classe. Il ne comprend
pas tous les tenants et aboutissants des grandes options qui s’affrontent, mais
il voit bien que le Parti communiste est passé de l’autre côté de la barrière.
Comme sa conception du socialisme est encore imprégnée du stalinisme
d’avant-guerre, il met en avant la disparition du moment populaire du projet de
transformation que le parti défend désormais et notamment sa défense des
nationalisations comme seul moment de transformation objective du système. (Ce
passage est pour nous extrêmement éclairant sur la conscience qu’avait dès le
début certains dirigeants du parti sur
les limites intrinsèques aux nationalisations). Dans les derniers moments de sa
vie, Marty renouera avec ces camarades du Monde Libertaire et avec les
trotskistes. Nous
n’avons pas traité ici du « procès » fait à Marty ni des méthodes
employées. Tout ceci a été bien rapporté dans de nombreux ouvrages, le
stalinisme est un totalitarisme. Non. Il nous est plus fondamentalement apparu
nécessaire de mettre en avant la part d’ambiguïté que contient le stalinisme et
qui peut donner à croire qu’il est porteur d’un modèle de développement
révolutionnaire, parce qu’il participe dans son premier moment de la volonté
populaire de renverser l’ordre ancien. En ce sens, il est aussi révolutionnaire
qu’une « contre révolution » qui elle aussi bouleverse en se basant
sur une action de masse. Mais quant à son résultat, il instaure bien un capitalisme
d’Etat. C’est
pourquoi le marxisme-léninisme, une fois le bilan effectué du « socialisme
ayant réellement existé », apparaît bien comme étant une idéologie
« révolutionnaire – conservatrice », par la soumission qu’elle
effectue à la toute puissance de « L’Etat-nation ». Ce que montre le camarade Marty avec son brio habituel,
c’est que le mouvement communiste n’a pas pour objet de se battre simplement
pour la nationalisation et l’Etat-nation par essence. Il le fait dans le cadre
d’un premier moment révolutionnaire, parce qu’il se bat d’abord contre sa
bourgeoisie nationale, mais son objectif réel, son objectif ultime, est de se
battre pour le communisme, pour une socialisation collectiviste et une classe
ouvrière qui sont par essences transnationales. Dès lors, en rester au
socialisme dans un seul pays, c’est offrir à la contre-révolution les moyens de
se refaire une santé en se servant de la bourgeoisie d’Etat et conduire tout
naturellement à la restauration du capitalisme privé, beaucoup plus efficace
aux yeux de tous les bourgeois.
L’AFFAIRE
MARTY (extraits) Marty héros de la Mer Noire (1)
Le
28 mars 1954 D’un
vieux militant révolutionnaire La
vérité, la voici. Les
dirigeants locaux (Isère) du Parti communiste français, par ordre supérieur et
avec un mois de retard, me jugent indigne d’appartenir au PCF. Indigne ?
J’ai été un de ceux de la Révolte de la Mer Noire (mutinerie en armes du
croiseur Guichen, à bord duquel on s’est battu au corps à corps, le 15 juin
1919 contre les Sénégalais armés jusqu’aux dents, envoyés pour la
répression ; ce sont ces mutineries qui arrêtèrent en moins de 5 mois la
guerre contre les soviets). Aujourd’hui
on voudrait s’opposer à la guerre en se contentant de signatures et de palabres
avec Daladier et voilà pourquoi, depuis bientôt 8 ans, la guerre dure au
Vietnam. Indigne ?
J’ai été l’animateur du premier Comité de défense qui arracha la libération
d’Henri Martin mais pas en allant aux vins d’honneur dans les salons de l’hôtel
Normandy à Grenoble. Indigne ?
Pour avoir dit et écrit que c’est une infamie de mener une campagne aussi
abominable contre André Marty et d’employer à son égard des procédés dignes de
la pire police de Pétain. André
Marty qui compte plus de 40 ans d’action révolutionnaire, 7 ans ½ de bagne et
de prison et que la direction du Parti communiste français a qualifié de
policier. C’est
pour cela que j’ai écrit à Marcel Cachin : Il y a des traîtres à la
direction du Parti communiste français et ce ne sont pas ceux qui sont traînés
dans la boue par la presse communiste de France. Camarades,
aujourd’hui comme hier et encore demain, avec Virgile Vuillemin, avec d’autres
anciens soldats et marins de la Mer Noire, qui ont par lettres manifesté leur
solidarité à André Marty, avec tous les travailleurs trompés, par une infâme
campagne de calomnies, et à ceux qui ont peur et qui se taisent, je leur dis
bien haut, la conscience tranquille, Non,
André Marty n’est pas un traître ! Non, André Marty n’est pas un
policier ! Chenaz Joseph 13
mars 1939 Mon
Cher André Marty, A
l’heure où la campagne de la réaction fasciste se déchaîne contre toi, je veux
affirmer une fois de plus ma solidarité entière vis-à-vis de toi. Je l’ai
exprimée l’autre jour devant la chambre correctionnelle du Tribunal de la
Seine. Je l’exprime à nouveau aujourd’hui. Je
me suis trouvé bien souvent en contact avec les volontaires des Brigades
Internationales et notamment la 14e brigade « La
Marseillaise » et j’ai pu constater personnellement combien tant à Barcelone
qu’à Valence, à Madrid, dans les dépôts d’Albacète et de Mahora, comme sur les
fronts de l’Elbre et autour d’Escurial, les combattants avaient pour toi la
confiance que tu mérites. Le
rôle éminent que tu as joué dans l’organisation, la constitution des Brigades
Internationales, tu peux la revendiquer avec fierté, avec la conscience d’un
Français, fidèle à la grande tradition révolutionnaire de notre peuple. Je
te serre la main affectueusement, ton camarade Jean Zyromsky. Chapitre « Pour que ça change »
(pp. 234 – 247)
« Le
secrétariat du PCF a prétendu que j’aurai voulu la prise du pouvoir par le
prolétariat en septembre-octobre 1944 ; c’est faux, elle n’était pas
possible à ce moment-là, les conditions étant encore loin d’être réalisées.
Mais comme nous l’avions établi à Alger, je demandais simplement que la
participation ministérielle s’effectuât sur les bases des décisions du 7e
congrès de l’Internationale Communiste. C’est à dire en développant l’action
des masses populaires et en s’appuyant sur elles, comme je l’exposais
publiquement sans cesse. Rappelez-vous ! C’était le seul moyen d’enlever
des avantages décisifs pour la classe ouvrière. Jamais je n’ai appelé à la
révolution socialiste, mais à soutenir les communistes membres du gouvernement
pour faire appliquer le programme du Conseil National de la Résistance. » […] « Subitement,
sans qu’on explique pourquoi, dans les premiers jours de novembre, cette
directive fut enterrée ; on n’en parla plus jusqu’au mot d’ordre
exactement contraire lancé par Thorez peu après son arrivée (décembre 44) de
Moscou : « Un seul Etat, une seule police, une seule armée ».
Cela voulait dire suppression des Comités de Libération, transformation des
comités d’usines (ou comités de gestion) en comités d’entreprise « de
collaboration de classe ». Les
ouvriers furent appelés à des efforts exceptionnels pour
remettre en marche les
usines et les chemins de fer, ce qui était juste. Seulement le
mot d’ordre
« Produire ! Produire ! » restait seul
répété pendant des
mois des années ; il remplissait les poches des
exploiteurs, calmait leur
peur tandis que les ouvriers et leurs familles ne pouvaient vivre
qu’au marché
noir, ce rationnement par l’argent, donc le plus injuste. Tout
mouvement
révolutionnaire était freiné. Ce n'était
pas le programme de la Résistance
cela, le développement d’une « politique
démocratique et sociales
galvanisant les énergies populaires ». Ce
n’était même pas l’égalité des
sacrifices et encore moins le châtiment des
traîtres ! » […] « La
France en marche vers le socialisme » « Rappelons
ce que disait Pierre Sémard : « La nationalisation des banques, des
entreprises et branches d’industrie, qui s’effectue parfois dans les pays
capitalistes bourgeois, est réalisée non pas contre les monopoles, mais à leur profit…
En Angleterre, la nationalisation des mines a permis d’indemniser généreusement
les rois anglais du charbon, puis de faire supporter par la nation la
modernisation et la rénovation d’équipements démodés. Il
est donc mensonger de présenter les nationalisations, ce capitalisme d’Etat,
comme « un progrès dans la voie du socialisme » comme
« l’intégration dans le socialisme par d’autres voies (françaises)
pacifiques ». Cette
affirmation, contraire à la vérité et à tous les principes socialistes révolutionnaires
(marxistes) et léninistes a toujours été dénoncée par les communistes comme une
duperie. Les grands capitalistes ne s’y sont pas trompés : il y a eu
unanimité à l’Assemblée nationale pour voter ces nationalisations. Toujours
les marxistes, toujours les communistes, ont dénoncé « la conception
d’intégration pacifique au socialisme » comme une duperie, comme une des
grandes trahisons des dirigeants sociaux démocrates, particulièrement au
lendemain de la première Guerre mondiale. C’est justement Otto Bauer et les
dirigeants sociaux-démocrates autrichiens qui se disaient vraiment marxistes
qui furent dénoncés par l’internationale Communiste. » […] « Cette
politique qu’ils menèrent à Vienne et en Autriche (i.e. les nationalisations,
le capitalisme d’Etat) rappelée par Dimitrov, comme il est dit plus haut, sauva
le capitalisme en 1918, sauva le capitalisme et aboutit finalement à la
victoire du fascisme en 1934. C’est la confirmation de la doctrine
marxiste-léniniste établissant que le capitalisme ne peut pas se transformer
pacifiquement en socialisme. Et voilà que cette position social-démocrate
contre-révolutionnaire a été défendue et enseignée aux cadres du PCF par mes
calomniateurs, en particulier par Guyot. » […] « En
appelant à soutenir le gouvernement Mendès-France de «grands techniciens »
(capitalistes), on a livré la classe ouvrière aux pires éléments
réactionnaires, militaristes et colonialistes. En abandonnant même l’évocation de la transformation révolutionnaire, on brise tout élan de la classe ouvrière et on paralyse, on détruit même le parti lui-même. Il s’agit donc du présent et de l’avenir de la classe ouvrière et du peuple français. Voilà tout le sens de l’affaire Marty » |