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Approches Marxistes
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Etat et stratégie

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(fin 2006)

Le PS, gérant loyal du capitalisme

Numéro 10
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Les présidentielles et nous !

PAGES D'HISTOIRE DU STALINISME

Fabien Namrak

    D’abord, il faudrait se mettre d’accord sur la signification du mot : stalinisme. Le stalinisme historique contient des éléments propres à la révolution bolchevique, à l'héritage marxiste sous la forme déformée du « marxisme-léninisme », des spécificités russes et bien sûr, des particularités, mouvement ouvrier de chaque pays, car il y bien aussi un stalinisme propre à chaque pays, le stalinisme à la française étant, certainement, l’un des plus marquants.
    Le fondement idéologique du  stalinisme est une interprétation non démocratique et non marxiste, d’une des bases principales du marxisme qu’est « la dictature du prolétariat ». Dans la réalité stalinienne russe, il s'agit de la dictature d'un seul homme appuyé sur plusieurs appareils : le parti, l'État, la police. Toute la sphère de la vie humaine est politisée, avec des discours autour de l'homme nouveau socialiste.
    Pour la France, par exemple, le secrétaire général domine le parti et a une grande influence sur toutes les organisations « contrôlées » des membres du PCF.
    En 1948, est publié un Plan stalinien de transformation de la nature. Tous les domaines de la pensée sont politisés : esthétique, réalisme socialiste, jdanovisme, science. C'est l'époque du lyssenkisme. Cette aberration aura, bien sûr, ses prolongements en France.
    Le stalinisme, contrairement à la
thèse marxiste du dépérissement de l’État, maintient et renforce l'État, en le justifiant par l'encerclement capitaliste, bien réel (l'État doit être fort pour résister). Il se présente aussi dans la continuité historique de l'État russe. Pendant la seconde guerre mondiale, on réécrit l'histoire de l'Empire russe. En ce qui concerne la Géorgie, le tsarisme est présenté comme une libération pour les musulmans.
    C'est une codification de la terreur et de l'arbitraire, selon le principe stalinien de la relativité du droit par rapport à la «révolution». La légalité se confond avec l'intérêt du Parti-État. La terreur est un moyen de gouvernement, comme on le voit avec les purges des années 1930.
    C'est un volontarisme inhumain. On
choisit une certaine modernisation par un développement forcé de l'industrie lourde, signe extérieur de puissance. On refuse le gradualisme de la NEP, mise en place, en son temps, par Lénine, au profit du volontarisme : le Ier Plan est caractérisé par ses méthodes radicales, la dékoulakisation. Ce sont des travaux titanesques, avec le canal « Lénine », du Don à la Volga. La nature est transformée, on projette de détourner l'Ob vers la mer Caspienne. La ligne de chemin de fer arctique est construite par des prisonniers, et jamais utilisée. Le but à atteindre est plus important que les hommes.
    Le stalinisme russe se place dans la continuité historique de l'Empire tsariste, avec une politique répressive à l'égard des nationalités. L'influence russe cherche à s'accroître et à acquérir des territoires. Ainsi, le pacte germano-soviétique fait gagner, entre autre, 23 millions d'habitants et des millions de kilomètres carrés (Bessarabie, Moldavie, pays baltes). La question polonaise est symptomatique, puisqu’on va jusqu’à liquider la direction du Parti communiste de Pologne. En revanche, les tentatives justes (oui, car dans le stalinisme il a parfois le meilleur qui coexiste avec le pire)des aides à la libération des peuples des « mers chaudes » sont des échecs (soutien à la « Grèce » communiste, aux communistes iraniens et Turques).
    Les purges des années 1930 font disparaître nombre de vieux bolcheviks, de véritables communistes. À la fin des années 1930, 85% des membres du Parti sont russes. On mène une politique de présence russe dans toutes les autres régions fédérées ou autonomes. Il y a toujours un chef local et un chef russe. A la fin des années 30, 80% des dirigeants du Parti bolchevik du temps de Lénine ont disparu physiquement.
    Le 26 mai 1945, Staline fait un discours pour célébrer la fin de la guerre. C'est une assimilation entre le Parti et la Russie. Suit une vigoureuse répression des nationalités, avec la déportation collective des Allemands de la Volga (entre 1 et 2 millions de personnes), des Tatars de Crimée, des Tchétchènes, des Ukrainiens. Les catholiques ukrainiens sont rattachés de force au patriarcat orthodoxe de Moscou. Les pays baltes sont soviétisés et collectivisés en 1946-1949. 400 000 Lituaniens, 150 000 Lettons et 35 000 Estoniens sont déportés.
    C’est dans les années 1930, que l’on peut dater la fondation réelle du stalinisme. Au-delà de la personnalité de Staline, c’est bien la situation particulière des bases matérielles de l’URSS qui permet le développement du stalinisme. Il fait le choix de la planification économique, avec le primat de l'industrie lourde, et des critères objectifs de puissance. La société est encadrée et hiérarchisée au service des objectifs de l'État.
    Dans le domaine agricole, c'est la collectivisation forcée, la dékoulakisation, les multiplications « positives » des kolkhozes et des sovkhozes. Dans le domaine politique, ce sont les purges et l'élimination des opposants, accusés de saboter l’économie et d’être, donc, des agents de l’impérialisme. En 1939, 75% des membres du parti ont adhéré dans les années 1930.
    On impose aussi un système de valeurs, avec le modèle stakhanoviste à l'été 1935, le tableau d'honneur des meilleurs ouvriers dans les usines, (au détriment du rôle normal des syndicats), le puritanisme, la défense des valeurs familiales. L'avortement est interdit, la contraception déconseillée. En 1939, l'école est rendue obligatoire jusqu'à 14 ans, ce qui marque un progrès par rapport aux autres pays dans le monde.
    La seconde guerre mondiale représente la véritable période de la nationalisation du stalinisme. Le discours stalinien et le nationalisme convergent. On mobilise les esprits autour de l'histoire russe : Pierre le Grand, Ivan le Terrible. On assouplit les règles économiques. Face à la bestialité des nazis, et au rôle admirable du peuple russe, du Parti communiste et de l’armée rouge, Staline est confondu et fêté au moment de la libération, comme un héros.
    De 1945 à 1953, c’est la période du développement du culte de la personnalité. Le contexte économique est marqué par le fait que 16% de la population active a péri dans la guerre de libération, la population est composée de 56% de femmes contre 44% d'hommes. Les pertes économiques sont considérables, et la reconstruction entreprise par le IVe Plan (1946-1950) et le Ve Plan (1951-1955) est très importante. On fait appel au volontarisme économique et à la collectivisation. En 1948, le bétail personnel est rendu aux kolkhozes. Une certaine « libéralisation » pendant la guerre a permis aux agriculteurs d'acquérir une certaine aisance par le marché noir. La réforme monétaire de 1947 (10 roubles anciens valent 1 rouble nouveau) fait fondre l'épargne paysanne. Entre 1946 et 1953, 8 millions de ruraux quittent la campagne.  
    Cet exode rural est absorbé par le
dynamisme industriel de la reconstruction. 32 000 entreprises ont été détruites, 65 000 kilomètres de chemin de fer sont hors service. 70 000 villages ont été détruits, les villes ont aussi souffert. Il y a 25 millions de sans-abri.
    En 1954, le niveau de vie de 1928 est rattrapé. 2,7 millions de prisonniers rentrent du front. Seuls 20% réintègrent leur foyer, les autres sont déportés. 1948-1953 voit l'apogée du goulag, avec X millions de prisonniers (problème des estimations, de 4 à 12 millions). Les prisonniers politiques sont dans des camps spéciaux. Les victimes des lois répressives qui traquent les activités «subversives» sont envoyées dans les régions pionnières pour les mettre en valeur, avec une mortalité élevée (mines de Sibérie, chemin de fer de l'Arctique).
    Il existe aussi un stalinisme culturel.
C'est le jdanovisme : l'art est au service de la cause. L'art est à la fois promu et condamné. Prokofiev, Chostakovitch sont critiqués pour leurs goûts dégénérés, oublieux du goût social de la musique. Einsenstein est condamné pour la deuxième partie d'Ivan le Terrible. En 1946, Alexandrov reçoit le prix Staline de littérature; mais en 1947 il est condamné pour déviationnisme, parce que son histoire de la philosophie occidentale n'est pas assez critique.
    On a le goût du colossal. On
représente les ouvriers dans leur vie quotidienne, de façon héroïque. L’architecture dite stalinienne se développe, pas seulement, en URSS. Le réalisme socialiste se développe dans toute l'Europe; par exemple, en France, le parti organise en 1951 une exposition «Au pays des mines». On met aussi en place le culte de Thorez  (avec sa biographie, Fils du peuple, une pièce de théâtre, des chansons, un livre « Celui de France que nous aimons le plus ») ect...
    Les récoltes de 1952 en URSS sont les plus mauvaises récoltes du siècle. Un certain antisémitisme n’est pas absent du « complot des blouses blanches » qui auraient voulu tuer Staline. Après sa mort en 1953, Staline est déifié. «Le coeur du grand Staline a cessé de battre, mais il vivra éternellement», écrit L'Humanité. L'héritage stalinien est ainsi à la fois un système politico-terroriste, une société industrielle, une idéologie univoque et totalisante. Les paysans comme classe sociale sont condamnés. Mais il est aussi à l’échelle mondiale, un formidable espoir pour les peuples opprimés par le capitalisme et l’impérialisme...
    Le 15 mars 1953, on met en place une direction collégiale du pouvoir, avec Malenkov (direction du gouvernement), Béria (direction de la police), Molotov (Affaires Étrangères), Khrouchtchev (Parti).
    On libéralise un petit peu : 16 000 détenus politiques sont libérés, ce sont presque tous des membres du Parti condamnés lors des purges de 1951-1952. En avril 1953, la Pravda dénonce le montage du complot des blouses blanches. En juillet 1953, Béria est arrêté comme espion britannique (selon la Pravda), et il est exécuté officiellement en décembre. Cependant, on continue d’employer les mêmes méthodes arbitraires du temps de Staline.
    Il y a aussi l’enjeu économique : Malenkov est favorable au développement de l'industrie légère, et Khrouchtchev, de l'industrie lourde. En septembre 1953, il propose une forte hausse des prix d'achats aux sovkhozes (hausse de 550% pour la viande, de 200% pour le lait, de 50% pour les céréales).
    La victoire politique de Khrouchtchev est claire au XXe Congrès, en dépit de la forte opposition que sa politique de déstalinisation rencontre au sein même du parti (la majorité des cadres doit sa carrière à Staline). C'est une victoire politique aléatoire, car un certain stalinisme économique persiste.
    On fait toujours appel au
volontarisme, en particulier dans l'agriculture. Au printemps 1954, on lance l'opération Terres Vierges : 37 millions d'hectares sont mis en culture, des records de récoltes sont atteints en 1956. La hausse du niveau de vie est indiscutable. La consommation de fruits frais a augmenté de 340%, celle de poisson de 90%, celle de viande de 80%. La mobilisation agricole s'accentue, avec de campagnes pour le maïs.Les résultats sont d'abord bons, puis catastrophiques. La campagne pour la viande («rattraper les États-Unis» pour la production de viande) aboutit en 1962-1964 à une véritable catastrophe écologique et agricole.
L'URSS a pourtant des allures de modernité, avec le Spoutnik en 1957, Gagarine dans l'espace en 1961. C'est le début d'une relative société d'abondance à la « communiste ». La libéralisation signifie la libre circulation des produits, mais pas des kolkhoziens. La retraite est fixée à 60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes. Les kolkhoziens obtiennent le droit à la retraite en 1964. En 1948, la durée officielle du travail hebdomadaire est de 46 heures (en France, elle est de 48 heures). En 1970, le congé maternité est fixé à 112 jours. Entre 1955 et 1964, le parc immobilier augmente de 80%. En 1960, 40% des soviétiques ont un logement particulier.
    Le XXe Congrès, en 1956, affirme publiquement la rupture avec le stalinisme. En politique extérieure, cela signifie la coexistence pacifique et la pluralité des voies d'accès au communisme. Le VIe Plan marque un infléchissement vers le développement des biens de consommation. Le rapport secret de Khrouchtchev dénonce les crimes de Staline (purges, politique des nationalités, culte de la personnalité...). Mais il ne condamne pas les structures répressives et les relais sociaux du stalinisme. Lors du XXe Congrès, la moitié du Comité central est renouvelé. Les rapports de forces sont complexes (on publie une version corrigée du rapport de Khrouchtchev), on rappelle le rôle constructeur de Staline. Khrouchtchev se débarrasse de Molotov en 1958. Dans le domaine économique, on supprime certains ministères, on crée les sovnarkhozes au niveau régional. On fait toujours appel au volontarisme.
Au niveau culturel, en 1954, Ilya Ehrenbourg, dans Le Dégel, dénonce Staline, et l'on remet en question l'écrivain socialiste. Soljenitsyne écrit dans la revue Novy mir, en 1962 paraît Une journée d'Ivan Denissovitch. Pourtant, en 1957-1958 c'est l'affaire Pasternak, qui doit refuser le prix Nobel de littérature.
    Ces quelques pages sur l’histoire du stalinisme sont, bien sûr, incomplètes, d’autres faits et d’autres analyses doivent être prises en compte pour une étude plus équilibrée et plus juste de la réalité du phénomène stalinien. Le problème est que jamais, tout n’a été noir ou rouge. Pendant ces années, l’un n’a jamais effacé totalement l’autre. On peut écrire assez facilement deux histoires parallèles, celle négative du stalinisme et l’autre positive du communisme. En réalité, c’est d’une histoire croisée dont nous avons besoin pour ne pas commettre demain, les erreurs du passé.

Fabien Namrak