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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
La dérive des communistes italiens Caroline ANDREANI Les Partis
communistes en France
et en Italie partagent des points communs : le premier, avoir
été des
partis de masse au lendemain de la Libération, et avoir eu
une influence
capitale en politique intérieure au cours des 50
années qui ont suivi. Comme le Parti
communiste
français, le Parti communiste italien a connu une baisse
d’influence électorale
à la fin des années 70. Ses dirigeants ont alors
adopté une ligne opportuniste.
Paradoxalement, cette orientation, avec la tentative de coup de force
du
secrétaire général du Pci Achille
Occhetto pour liquider le parti, a permis aux
communistes italiens de cristalliser une opposition et de poursuivre
dans le
cadre de « Rifondazione
comunista »
une action politique se réclamant du communisme. Mais avec
l’arrivée au pouvoir
du gouvernement de Romano Prodi en 2006, la participation de Rifondazione
entraîne les communistes italiens
à avaliser une politique clairement anti-populaire, qui
met à jour des dissensions dans le parti. Et il
n’est pas à exclure que
Rifondazione disparaisse au profit d’une coalition de
tonalité nettement
sociale-démocrate. La disparition du Pci En novembre
1989, Achille
Occhetto, alors secrétaire général du
Parti communiste italien, annonce à la
télévision, sans avoir pris la peine
d’avertir les instances dirigeantes de son
parti ou ses militants, que le Pci va changer de nom (1). Cette annonce
fait l’effet d’une
bombe. Certes le Pci connaît un déclin
électoral depuis la fin des années 70,
mais il attire encore à lui 26,6 % des suffrages
aux élections
législatives de 1987. Il faut évidemment rappeler
le contexte : l’arrivée
au pouvoir de Gorbatchev, la mise en route de la perestroïka,
et la promotion
d’une équipe dirigeante du Pci très
rajeunie, composée essentiellement de
permanents, dont l’objectif est de maintenir un appareil fort
et des positions
électorales. Depuis le 18e
congrès
du Pci, il est question de
« moderniser » le Parti. Les
références au
marxisme sont éclipsées au profit de
références
« sociétales » :
la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
de 1789, la promotion de
« nouvelles valeurs » comme
l’écologie, la volonté de se
démarquer de
l’expérience des pays d’Europe de
l’Est et de l’Union soviétique (on
remarquera
la parenté idéologique avec la
« mutation »). C’est la
logique de la svolta,
le tournant, équivalent français de la
« mutation », lancée
cinq ans
avant la France. Pour Occhetto, le terme même de
« communiste » ou
les emblèmes du parti peuvent être
bazardés comme le serait n’importe quel nom
de marque ! C’était compter sans
l’attachement d’une fraction du parti au
nom, à l’histoire et à
l’idéologie communistes. L’attitude
d’Occhetto a pour
résultat immédiat de
fédérer au sein du Pci une opposition contre la svolta.
L’adhésion à la proposition de
changement de nom est d’autant mieux acceptée que
l’on monte en grade dans
l’organigramme du parti : sur les 52 membres du
secrétariat du Pci, seuls
3 membres s’opposent à cette proposition. Au
comité central, plus de 22 %
des membres votent contre, 10 % s’abstiennent. Parmi
les militants, la
proportion de gens hostiles est plus importante encore. Au
congrès de Bologne
(mars 1990), l’opposition à la ligne de la svolta
représente plus du
tiers des délégués (34 % des
votes sont en faveur des deux motions
d’opposition). Au
congrès de Rimini en février
1991, la direction du Pci est certaine d’obtenir
l’adhésion de la majorité de
l’appareil et des militants à l’abandon
du nom de Parti communiste, et à sa
substitution au profit d’un nouveau parti, le Parti de la
gauche démocratique
(Partido democratico della sinistra, PDS). Mais au cours du
congrès, une petite
centaine de délégués (sur
1 560) lance la création d’un nouveau
parti
communiste : lors d’une conférence de
presse, ils annoncent officiellement
sa création. La majorité, adhérente au
PDS, ne prend pas la mesure de
l’importance du mouvement. Or, les
adhésions affluent :
en quelques jours, 100 000 communistes donnent leur
adhésion. Le nouveau
parti, Parti de la refondation communiste, lors de son
congrès fondateur en
décembre 1991, compte 150 000 adhérents.
Il a attiré à lui également des
militants d’extrême gauche. Mais il part de
rien : pas de locaux, pas de
cadres, pas de permanents… Lors des
élections de 1992,
Rifondazione obtient 5,6 % des suffrages aux
législatives, 35 députés et
6,5 % aux sénatoriales, 20 sénateurs.
C’est la démonstration de
l’implantation du Pci dans la société
italienne. Certes, l’effondrement
électoral est réel (26,6 % des voix aux
législatives de 1987, contre
5,6 % en 1992 plus 16,1 % au PDS), mais ces
résultats électoraux sont
loin d’être négligeables. L’évolution
des héritiers du
communisme italien dans le paysage politique
Le Parti de la
gauche démocratique
(PDS) s’impose dans le paysage politique italien comme une
importante force
sociale-démocrate. En 1996, le PDS obtient plus de
21 % des suffrages dans
le cadre de la coalition de l’Olivier. Mais le PDS ne survit
pas à la chute du
gouvernement Prodi et à l’arrivée au
pouvoir de Berlusconi. En 1998, il donne
naissance aux Démocrates de gauche. Depuis, les
Démocrates de gauche
ne cessent de dériver vers la droite. En avril dernier, lors
de leur congrès
tenu à Florence, ils décident de se dissoudre
pour refonder une alliance avec
le parti de La Marguerite, des
démocrates-chrétiens. Exit donc
l’aventure
droitière du Pci : les observateurs politiques
italiens ont même salué
« la clôture définitive de
l’expérience historique ouverte en 1921
à
Livourne » (équivalent du
Congrès de Tours en France qui a donné naissance
à la SFIC). Parallèlement,
Rifondazione
comunista a réussi à s’implanter
durablement dans la gauche italienne, très
certainement parce qu’elle a constitué durant ces
quinze dernières années une
expérience politique dynamique, en
fédérant en son sein divers courants
politiques. Aux législatives de 2006, Rifondazione et le
Parti des communistes
italiens (2) obtiennent 10 % des suffrages. Lorsque
Prodi devient
Président du conseil en 2006 – dans des conditions
difficiles puisque la gauche
n’obtient la majorité à la Chambre et
au Sénat que de justesse –, Rifondazione
entre dans le gouvernement de coalition. Quant à Fausto
Bertinotti, premier
dirigeant de Rifondazione, il devient président de la
Chambre des Députés. Or Prodi,
ancien président de la
Commission européenne, n’a même rien
d’un réformateur. En acceptant de
participer à un gouvernement dans le cadre d’une
coalition hétéroclite visant
essentiellement à empêcher Berlusconi de conserver
le pouvoir, Rifondazione
s’est inscrite dans un schéma politique
contraignant, avec une marge de
manœuvre quasi inexistante. C’est une situation
plus contraignante encore que
celle de la « gauche plurielle »
de 1997 : toute opposition à
Prodi est immédiatement stipendiée comme risquant
de permettre à Berlusconi de
revenir aux affaires. Chantage permanent autant qu’efficace
si l’on en juge par
l’éviction des élus de Rifondazione qui
se sont opposés par leurs actions ou
par leurs votes aux décisions du gouvernement Prodi. Le
député Salvatore
Cannavò a ainsi été
sanctionné pour avoir participé à la
manifestation contre
l’extension de la base américaine de Vicenza en
tête du cortège : il s’est
vu signifier la suspension du financement de la tendance à
laquelle il
appartient dans Rifondazione, Gauche critique, un moyen comme un autre
de
l’amener à quitter le parti. Le
sénateur Franco Turigliatto, en février
dernier, se voyait tancé par le comité
exécutif de Rifondazione pour s’être
abstenu lors du vote en faveur de la politique
étrangère du gouvernement Prodi.
Ce qui l’a amené à présenter
sa démission du Parlement… Comme les
communistes français
entre 1997 et 2002, les dirigeants de Rifondazione se trouvent
cautionner
toutes les mesures du gouvernement Prodi : sabrage des budgets
sociaux au
profit du financement des entreprises, augmentation des
dépenses militaires,
réforme des retraites, etc. Comme en France, Rifondazione
tente de trouver des
justifications pour se maintenir au pouvoir. Comme en France, il y a
fort à
parier que Rifondazione sera sanctionnée par les
électeurs qui attendaient
certainement une autre attitude des communistes, surtout
après 10 années de
politique libérale. Vers la disparition de
« Rifondazione » ? On aurait tort
de croire que les
dirigeants de Rifondazione ne sont pas capables d’anticiper.
Depuis plusieurs
mois, des discussions sont menées en vue de créer
un nouveau parti.
Rifondazione en serait l’armature, et viendraient
s’y agréger diverses forces
(écologistes, féministes, alter-mondialistes)
ainsi que l’aile gauche des
Démocrates sociaux. On s’achemine donc vers la
recomposition d’un nouveau pôle
social-démocrate. Ce
« Parti de la
gauche » (version italienne du Parti de la gauche
européenne, dont
Bertinotti est par ailleurs Président ?) romprait
avec l’héritage
communiste, c’est une quasi certitude si l’on se
réfère aux déclarations des
dirigeants de Rifondazione. L’objectif de la coalition est
d’attirer à elle, en
additionnant les pourcentages réalisés par chaque
composante lors des
précédents scrutins, 15 % des voix. Ce
type de stratégie de court terme se
révèle généralement
catastrophique, car l’électorat a tendance
à ne pas suivre
ces calculs politiciens… Pour
l’instant, la force la mieux
organisée au sein de Rifondazione pour s’opposer
à cette dérive – qui ne
ménage
d’ailleurs pas ses critiques sur la participation
gouvernementale et sur
l’attitude de Rifondazione vis-à-vis des
mouvements sociaux – semble être la
Gauche critique, une tendance trotskiste. Les dirigeants communistes
historiques paraissent aller sans état
d’âme vers la
« recomposition » qui
n’est finalement pas très
éloignée, ni dans sa
stratégie – le maintien de l’appareil
coûte que coûte –, ni dans ses
modalités
– la substitution d’un parti avec une
identité communiste affirmée par un parti
de coalition d’inspiration centre gauche –, de la
liquidation du Pci en 1991. Espérons
que comme en 1991, une
fraction des communistes saura réagir et empêcher
cette nouvelle étape vers la
liquidation du courant communiste en Italie. Septembre 2007 (1) Lorsque
Robert Hue prend la
succession de Georges Marchais en France, il procède
différemment. Tout en
liquidant un à un les fondements du Parti communiste, il
évite d’affronter les
militants et travaille à
l’éparpillement et à la division des
opposants à la
mutation. Avec succès semble-t-il puisque
aujourd’hui encore, malgré la
succession de déroutes électorales du Parti
communiste et sa lente disparition,
les divers courants de gauche du Pcf restent incapables de
s’organiser pour
travailler ensemble, obérant les perspectives de maintien
d’un mouvement
communiste en France. (2)
PdCI : scission de
droite de Rifondazione, intervenue en 1998 lorsque Rifondazione a
décidé de
retirer son soutien au gouvernement Prodi. Les fondateurs du PdCI ont
alors
scissionné pour maintenir leur soutien à ce
gouvernement. |