![]() |
|
| Retour à la page d'accueil | Approches Marxistes |
|
Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
LA CONSTITUTION EUROPENNE AU COEUR DES DEBATS Gérard Réquigny
Compromise en
décembre dernier à
Bruxelles, les récents changements politiques en Espagne et
l’évolution de la
Pologne remettent à l’ordre du jour le
débat sur le projet de constitution
européenne. Élaborée par la Convention
présidée par Valéry Giscard
d’Estaing
mise en place au sommet de Laeken, en décembre 2001, elle
avait pour « tâche
d’examiner les questions essentielles que soulève
le développement futur de
l’Union et de rechercher les différentes
réponses possibles ». Si les
Quinze et les chefs d’États des dix nouveaux
membres n’avaient réussi à se
mettre d’accord sur le texte d’une constitution,
c’est notamment parce que
l’Espagne et la Pologne s’opposaient à
la remise en cause de la pondération des
voix adoptée au traité de Nice et qui donne
à ces pays quasiment le même poids
que les quatre grands pays de l’UE (Allemagne, France,
Grande-Bretagne et
Italie). Ce refus ne constitue pas un rejet de
l’Euro-libéralisme en marche
mais la crainte de ces deux pays que la perte de leurs
minorités de blocage ne
réduise, dans le même temps,
considérablement leur accès aux fonds
structurels. Certains, ont
cru voir un peu trop
rapidement dans cet échec du 13 décembre 2003, la
fin de la constitution
européenne. C’était sans compter sur
les capacités du capitalisme à
s’adapter,
à surmonter ses propres contradictions et faire avancer un
projet fondamental
pour son avenir… Dans la
période où les forums
sociaux européens essaiment à travers de nombreux
pays, notamment sous la forme
de forums sociaux locaux associant largement les citoyens (mais restant
encore
souvent trop réservés à une
minorité), placer un verrou supra-national est,
pour le capitalisme sous sa version libérale, une
nécessité urgente. C’est
ainsi que moins de six mois après cet échec, le
changement politique en
Espagne, les concessions annoncées par le gouvernement
polonais, permettent à
la constitution européenne de revenir sur le devant de la
scène. Les chefs
d’États réunis fin mars, veulent
d’ailleurs accélérer les choses
puisqu’ils ont
convenu de rouvrir les négociations et entendent avoir
bouclé le texte d’ici au
17 juin ! Tous les pays devront ensuite ratifier le texte.
Certains pays
ont déjà annoncé que cette
ratification se ferait par référendum
(Grande-Bretagne, Danemark, Luxembourg et Irlande),
l’Allemagne considérant
qu’il est dangereux de donner la parole au peuple. En France,
Chirac hésite
ayant encore en mémoire le référendum
sur Maastricht, adopté de justesse… et
pour lequel le résultat officiel n’a jamais
été publié. Le projet
lui-même doit nous interroger. Par son volume tout
d’abord puisque si le texte
de la constitution française comporte une vingtaine de
pages, celui de la
constitution européenne en a près de
300 ! Il va manifestement au delà du
contenu d’une constitution en prévoyant dans le
détail la réglementation
européenne dans de nombreux domaines, ce qui donnera un
poids considérable aux
juges. Mais surtout, il contient des choix en matière
d’organisation économique
et inscrit comme principe constitutionnel des orientations politiques
libérales
(primat du principe de libre concurrence, pacte de
stabilité, stabilité des
prix comme seul objectif de la BCE…) qui videront de tout
contenu les choix
politiques issus des élections. Le Parlement ne disposera en
effet pas de la
possibilité de remettre en cause ces choix
économiques. Celui-ci est privé du
droit d’initiative législative (seule la
Commission a le pouvoir de faire des
propositions de loi) et son pouvoir budgétaire est
réduit. Dans les domaines de
co-décision (qui passent de 37 à 80), il dispose
plus d’un droit de veto (son
vote négatif oblige la Commission à modifier sa
proposition de loi) que d’un
réel pouvoir législatif. Par
ailleurs les parlementaires européens sont de fait
écartés du travail
législatif qui se fait en amont puisque les
négociations se font entre
administrations nationales et avec la Commission, et souvent les
désaccords sur
les intérêts nationaux masquent les
débats sur les orientations politiques. La
« méthode de coordination
ouverte » renforce le pouvoir
technocratique : sur les « grandes
orientations de politique
économique » (GOPE), les retraites,
l’éducation,… la Commission compile
des rapports faits par les différents gouvernements (sans
même qu’il y ait
consultation des parlements nationaux) et prononce, avec le Conseil,
des
orientations, qui n’ont fait l’objet
d’aucun débat démocratique (pour les
GOPE,
le Parlement européen n’a que le droit
d’être informé). Or dans les divers
comités d’experts qui tranchent ces orientations,
ce sont les libéraux qui
occupent toutes les positions de pouvoir. S’il
y a bien extension des
domaines qui relèvent de votes à la
majorité qualifiée, de nombreux domaines
restent soumis à la règle de
l’unanimité : les questions fiscales et
sociales, la politique étrangère et de
défense, le combat contre les
discriminations, les entraves à la libéralisation
des capitaux avec les pays
tiers. Le Royaume-Uni et l’Irlande disposant d’un
pouvoir de blocage contre les
avancées sociales. En outre,
l’intégration de
nouveaux pays de l’Est ayant fait des choix
libéraux renforce la crainte de
dumping fiscal et social, les États se retrouvant
privés de moyens de lutter
contre les paradis fiscaux. Le
traité de Nice (2000) a
accouché d’un système
compliqué de pondération des voix par pays qui
avantage
les pays intermédiaires : la Pologne et
l’Espagne ont quasiment obtenu
autant de voix que les grands pays, permettant à 3 ou 4 pays
de constituer une
minorité de blocage (pour être adoptée,
une décision doit réunir la moitié des
États, 62 % de la population et 72 % des
voix au Conseil). Dans une
UE à 25, cela risque d’aboutir à une
paralysie. Aussi le projet de traité
prévoit une représentation moins importante des
pays intermédiaires et plus
forte des petits pays. Il simplifie la règle de
majorité (50 % des États
et 60 % de la population). Ce sont ces dispositions qui ont
été rejetées par
l’Espagne et la Pologne en décembre dernier. La
possibilité donnée à certains
États d’avancer plus rapidement dans
l’intégration dans certains domaines
existe déjà de facto (zone euro, zone Schengen).
L’adoption de politiques
communes est maintenant codifiée et soumise à une
décision du Conseil à la
majorité qualifiée et un seuil d’un
tiers d’États participants, mais dans le
domaine de la défense et de la politique
étrangère, la procédure est
simplifiée : pas besoin d’autorisation du
Conseil, ni de nombre minimum
(on parle alors de coopération structurée). Dans
l’immédiat, celle-ci concerne
surtout une coopération militaire proposée par la
France, l’Allemagne et le
Royaume-Uni permettant la création d’une
« petite cellule
européenne » au quartier
général de l’OTAN et d’une
autre
« cellule » chargée de
la planification stratégique d’anticipation
pour les « opérations
civico-militaires » au sein de l’UE. La Partie III
reprend tous les
textes qui ont été adoptés dans les
précédents traités (traité
de Rome (1957),
Acte unique européen (1986), traités de
Maastricht (1992), d’Amsterdam (1997)
et de Nice (2000)). Toutes les orientations libérales sont
donc maintenues et
acquièrent ici une portée
constitutionnelle : Ø La
politique économique est encadrée par la monnaie
unique dans une économie où
« la concurrence est libre et non
faussée ». Ø Il y a
primauté des « gGrandes orientations de
politique économique » (GOPE)
et notamment de l’équilibre des finances publiques
sur les autres sujets
investis par l’UE. Ø La BCE,
dont le seul objectif est la stabilité des prix, est
indépendante et
interdiction lui est faite d’accorder des
découverts ou des crédits aux
instances de l’UE. Ø Le Pacte
de stabilité est maintenu bien que les sanctions
prévues par les textes aient
été suspendues par un vote du Conseil Ecofin
(ministres de l’Économie) en
novembre 2003. Ø Le budget
européen, limité à 1,24 % du
PIB européen, est insuffisant : une fois
payés les fonds structurels et les dépenses
agricoles, il ne reste plus rien
pour financer de grands programmes de recherche ou
d’infrastructures,… De plus,
en posant le principe de l’équilibre du budget
européen, l’article 1-53
interdit à l’Union d’emprunter pour
financer des grands travaux. Les services
publics n’ont plus
que pour mission de combler les carences de la libre concurrence alors
qu’ils
devraient être conçus comme moyen de pilotage du
développement économique,
social et culturel, comme outil permettant pour organiser les
territoires,
comme moyen de disposer des leviers d’activités ou
de ressources essentiels
pour l’indépendance de l’Union
européenne. Il faut enfin
ajouter que la
révision du traité constitutionnel
n’est possible qu’à
l’unanimité (un seul
gouvernement sur vingt-cinq peut s’opposer à toute
modification). Ces orientations,
si elles étaient ratifiées, seraient alors
quasiment gravées dans le marbre. Alors
application au niveau de
l’ensemble du continent des dogmes de la mondialisation
libérale, le projet de
traité constitutionnel est-il
« amendable » ?
Insérer un
traité
de l’Europe sociale dans le traité
constitutionnel…
rédiger un préambule, comme
certains le proposent, suffiront-ils à empêcher
l’imposition de la loi du
marché comme modèle unique ? Il est
clair que non,
ce traité
constitutionnel est à rejeter sans
ambiguïté (comme
tous ceux qui prendraient
les peuples en otage). Toute aliénation de nos
libertés,
toute remise en cause
de nos conquêtes sociales est à repousser. Un bon
nombre
de
réformes « française »
(retraites, décentralisation dans
l’éducation,
statut d’EdF, Assurance maladie…)
découlent
déjà d’injonctions de la Commission
et de la BCE. La réponse passe par l’organisation
des
luttes, au niveau
européen notamment comme au niveau national, contre les
politiques de
délocalisations qui vont se multiplier avec
l’entrée de pays
« pauvres » et le
développement de
l’action pour rassembler les
salariés européens sur des objectifs communs.
Mais dans
le même temps, il est
nécessaire de refuser tout cadrage politique contraignant
qui ne
pourrait que
nous entraîner vers de nouvelles régressions. Dans
l’immédiat, il faut exiger
que les Français soient appelés à se
prononcer par référendum, diffuser
largement le texte du projet et mener un débat national sur
les enjeux d’une
telle constitution, et se prononcer clairement pour un NON à
la constitution
européenne. Voir également l’article de Bernard Cassen dans le Monde diplomatique (janvier 2004) |