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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste. Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
L'ORDRE REGNE A BERLIN Rosa Luxemburg ![]() Die Rote Fahne n°14 du 14 janvier 1919 « L'ordre règne à
Varsovie », déclara le ministre Sébastiani, en 1831, à la Chambre
française, lorsque, après avoir lancé son terrible assaut sur le faubourg de
Praga, la soldatesque de Souvorov [1], eut pénétré dans la capitale polonaise
et qu'elle eut commencé son office de bourreau. « L'ordre règne à
Berlin », proclame avec des cris de triomphe la presse bourgeoise, tout
comme les Ebert et les Noske, tout comme les officiers des « troupes
victorieuses » que la racaille petite-bourgeoise accueille dans les rues
de Berlin en agitant des mouchoirs et en criant :
« Hourrah ! » Devant l'histoire mondiale, la gloire et l'honneur
des armes allemandes sont saufs. Les lamentables vaincus des Flandres et de
l'Argonne ont rétabli leur renommée en remportant une victoire éclatante... sur
les 300 « Spartakistes » du Vorwärts. Les exploits datant de la
glorieuse invasion de la Belgique par des troupes allemandes, les exploits du
général von Emmich, le vainqueur de Liège, pâlissent devant les exploits des
Reinhardt [2] et Cie dans les rues de Berlin. Assassinat de parlementaires
venus négocier la reddition du Vorwärts et que la soldatesque gouvernementale a
frappés a coups de crosse, au point que l'identification des corps est
impossible, prisonniers collés au mur, dont on a fait éclater les crânes et
jaillir la cervelle : qui donc, en présence de faits aussi glorieux
pourrait encore évoquer les défaites subies devant les Français, les Anglais et
les Américains ? L'ennemi, c'est « Spartacus » et Berlin est le
lieu où nos officiers s'entendent à remporter la victoire. Et le général qui
s'entend à organiser ces victoires, là où Ludendorff a échoué, c'est Noske,
l' « ouvrier » Noske. Qui n'évoquerait l'ivresse de la meute des
partisans de « l'ordre », la bacchanale de la bourgeoisie parisienne
dansant sur les cadavres des combattants de la Commune, cette bourgeoisie qui
venait de capituler lâchement devant les Prussiens et de livrer la capitale à
l'ennemi extérieur après avoir levé le pied ? Mais quand il s'est agi
d'affronter les prolétaires parisiens affamés et mal armés, d'affronter leurs
femmes sans défense et leurs enfants, ah comme le courage viril des fils de
bourgeois, de cette « jeunesse dorée », comme le courage des
officiers a éclaté, comme la bravoure de ces fils de Mars qui avaient cané
devant l'ennemi extérieur s'est donné libre cours dans ces atrocités bestiales,
commises sur des hommes sans défense, des blessés et des prisonniers !
Cette « Semaine
Spartakiste » de Berlin, que nous a-t-elle apporté, que nous
enseigne-t-elle ? Au cœur de la mêlée, au milieu des clameurs de triomphe
de la contre-révolution, les prolétaires révolutionnaires doivent déjà faire le
bilan des événements, les mesurer, eux et leurs résultats, au grand étalon de
l'histoire. La révolution n'a pas de temps à perdre, elle poursuit sa marche en
avant, - par-dessus les tombes encore ouvertes, par-delà les
« victoires » et les « défaites » - vers ses objectifs
grandioses. Et le premier devoir de ceux qui luttent pour le socialisme
internationaliste, c'est d'étudier avec lucidité sa marche et ses lignes de
force. Pouvait-on s'attendre, dans le présent affrontement, à une victoire
décisive du prolétariat révolutionnaire, pouvait-on escompter la chute des
Ebert-Scheidemann et l'instauration de la dictature socialiste ? Certainement pas, si l'on
fait entrer en ligne de compte tous les éléments qui décident de la réponse. Il
suffit de mettre le doigt sur ce qui est à l'heure actuelle la plaie de la
révolution : le manque de maturité politique de la masse des soldats qui
continuent de se laisser abuser par leurs officiers et utiliser à des fins
contre-révolutionnaires est à lui seul la preuve que, dans ce choc-ci, une
victoire durable de la révolution n'était pas possible. D'autre part, ce manque
de maturité n'est lui-même que le symptôme du manque général de maturité de la
révolution allemande. Les campagnes, d'où est issu
un fort pourcentage de la masse des soldats, continuent de n'être à peu près
pas touchées par la révolution. Jusqu'ici, Berlin est à peu près isolé du reste
du Reich. Certes en province, les foyers révolutionnaires - en Rhénanie, sur la
côte de la mer du Nord, dans le Brunswick, la Saxe, le Wurtemberg – sont corps
et âme aux côtés du prolétariat berlinois. Mais ce qui fait défaut, c'est la
coordination de la marche en avant, l'action commune qui donnerait aux coups de
boutoir et aux ripostes de la classe ouvrière berlinoise une tout autre
efficacité. Ensuite - et c'est de cette cause plus profonde que proviennent ces
imperfections politiques - les luttes économiques, ce volcan qui alimente sans
cesse la lutte de classe révolutionnaire, ces luttes économiques n'en sont
encore qu'à leur stade initial. Il en résulte que, dans la phase actuelle, on ne pouvait encore escompter de victoire définitive, de victoire durable. La lutte de la semaine écoulée constituait-elle pour autant une « faute » ? Oui, s'il s'agissait d'un « coup de boutoir » délibéré, de ce qu'on appelle un « putsch » ! Mais quel a été le point de départ des combats ? Comme dans tous les cas précédents, le 6 décembre, le 24 décembre : une provocation brutale du Gouvernement ! Naguère l'attentat contre les manifestants sans armes de la Chausséestrasse, le massacre des matelots, cette fois le coup tenté contre la Préfecture de Police, ont été la cause des événements ultérieurs. C'est que la révolution n'agit pas à sa guise, elle n'opère pas en rase campagne, selon un plan bien mis au point par d'habiles « stratèges ». Ses adversaires aussi font preuve d'initiative, et même en règle générale, bien plus que la Révolution. Placés devant la provocation violente des Ebert-Scheidemann, les
ouvriers révolutionnaires étaient contraints de prendre les armes. Pour la
révolution, c'était une question d'honneur que de repousser l'attaque
immédiatement, de toute son énergie, si l'on ne voulait pas que la
contre-révolution se crût encouragée à un nouveau pas en avant ; si l'on ne voulait pas
que fussent ébranlés les rangs du prolétariat révolutionnaire et le crédit dont
jouit au sein de l'Internationale [3] la révolution allemande.
Du reste, des masses
berlinoises jaillit spontanément, avec une énergie si naturelle, la volonté de
résistance, que, dès le premier jour, la victoire morale fut du côté de la
« rue ». Or il existe pour la
Révolution une règle absolue : ne jamais s'arrêter une fois le premier pas
accompli, ne jamais tomber dans l'inaction, la passivité. La meilleure parade,
c'est de porter à l'adversaire un coup énergique. Cette règle élémentaire qui
s'applique à tout combat vaut surtout pour les premiers pas de la révolution.
Il va de soi - et pareil comportement témoigne de la justesse, de la fraîcheur
de réaction du prolétariat, - qu'il ne pouvait se satisfaire d'avoir réinstallé
Eichhorn à son poste. Spontanément, il occupa d'autres positions de la
contre-révolution : les sièges de la presse bourgeoise, le bureau de
l'agence d'informations officieuse, le Vorwärts. Ces démarches étaient
inspirées à la masse par ce qu'elle comprenait d'instinct : la
contre-révolution n'allait pas pour sa part se satisfaire de sa défaite, mais
préparer une épreuve de force générale. Là encore nous nous trouvons
en présence d'une de ces grandes lois historiques de la révolution, sur
laquelle viennent se briser toutes les habiletés, toute la
« science » de ces petits révolutionnaires de l'U.S.P. [4], qui dans
chaque lutte ne sont en quête que d'une chose : de prétextes pour battre
en retraite. Dès que le problème fondamental d'une révolution a été clairement
posé – et dans celle-ci c'est le renversement du gouvernement
Ebert-Scheidemann, premier obstacle à la victoire du socialisme - alors ce
problème ne cesse de resurgir dans toute son actualité, et, avec la fatalité
d'une loi naturelle, chaque épisode de la lutte le fait apparaître dans toute
son ampleur, si peu préparée à le résoudre que soit la révolution, si peu
propice que soit la situation. « A bas Ebert-Scheidemann ! » Ce
mot d'ordre jaillit immanquablement à chaque nouvelle crise
révolutionnaire ; c'est la formule qui, seule, épuise tous les conflits
partiels et qui, par sa logique interne, qu'on le veuille ou non, pousse
n'importe quel épisode de la lutte jusqu'à ses conséquences extrêmes. De cette contradiction entre
la tâche qui s'impose et l'absence, à l'étape actuelle de la révolution, des
conditions préalables permettant de la résoudre, il résulte que les luttes se
terminent par une défaite formelle. Mais la révolution est la seule forme de
« guerre » - c'est encore une des lois de son développement - où la
victoire finale ne saurait être obtenue que par une série de « défaites ».
Que nous enseigne toute l'histoire des révolutions modernes et du
socialisme ? La première flambée de la lutte de classe en Europe s'est
achevée par une défaite. Le soulèvement des canuts de Lyon, en 1831, s'est
soldé par un lourd échec. Défaite aussi pour le mouvement chartiste en
Angleterre. Défaite écrasante pour la levée du prolétariat parisien au cours
des journées de juin 1848. La Commune de Paris enfin a connu une terrible
défaite. La route du socialisme - à considérer les luttes révolutionnaires - est
pavée de défaites. Et pourtant cette histoire
mène irrésistiblement, pas à pas, à la victoire finale ! Où en
serions-nous aujourd'hui sans toutes ces « défaites », où nous avons
puisé notre expérience, nos connaissances, la force et l'idéalisme qui nous animent ?
Aujourd'hui que nous sommes tout juste parvenus à la veille du combat final de
la lutte prolétarienne, nous sommes campés sur ces défaites et nous ne pouvons
renoncer à une seule d'entre elles, car de chacune nous tirons une portion de
notre force, une partie de notre lucidité. Les combats révolutionnaires
sont à l'opposé des luttes parlementaires. En Allemagne, pendant quatre
décennies, nous n'avons connu sur le plan parlementaire que des
« victoires » ; nous volions littéralement de victoire en victoire.
Et quel a été le résultat lors de la grande épreuve historique du 4 août
1914 : une défaite morale et politique écrasante, un effondrement inouï,
une banqueroute sans exemple. Les révolutions par contre ne nous ont jusqu'ici
apporté que défaites, mais ces échecs inévitables sont précisément la caution
réitérée de la victoire finale. A une condition, il est
vrai ! Car il faut étudier dans quelles conditions la défaite s'est chaque
fois produite. Résulte-t-elle du fait que l'énergie des masses est venue se
briser contre la barrière des conditions historiques qui n'avaient pas atteint
une maturité suffisante, ou bien est-elle imputable aux demi-mesures, à
l'irrésolution, à la faiblesse interne qui ont paralysé l'action
révolutionnaire ? Pour chacune de ces deux
éventualités, nous disposons d'exemples classiques : la révolution
française de février, la révolution allemande de mars. L'action héroïque du
prolétariat parisien, en 1848, est la source vive où tout le prolétariat
international puise son énergie. Par contre, les navrantes petitesses de la
révolution allemande de mars sont comme un boulet qui freine toute l'évolution
de l'Allemagne moderne. Elles se sont répercutées - à travers l'histoire
particulière de la social-démocratie allemande - jusque dans les événements les
plus récents de la révolution allemande, jusque dans la crise que nous venons
de vivre. A la lumière de cette
question historique, comment juger la défaite de ce qu'on appelle la
« semaine spartakiste » ? Provient-elle de l'impétuosité de
l'énergie révolutionnaire et de l'insuffisante maturité de la situation, ou de
la faiblesse de l'action menée ? De l'une et de l'autre ! Le double
caractère de cette crise, la contradiction entre la manifestation vigoureuse,
résolue, offensive des masses berlinoises et l'irrésolution, les hésitations,
les atermoiements de la direction, telles sont les caractéristiques de ce
dernier épisode. La direction a été
défaillante. Mais on peut et on doit instaurer une direction nouvelle, une
direction qui émane des masses et que les masses choisissent. Les masses
constituent l'élément décisif, le roc sur lequel on bâtira la victoire finale
de la révolution. Les masses ont été à la hauteur de leur tâche. Elles ont fait
de cette « défaite » un maillon dans la série des défaites
historiques, qui constituent la fierté et la force du socialisme international.
Et voilà pourquoi la victoire fleurira sur le sol de cette défaite. « L'ordre règne à
Berlin ! » Sbires stupides ! Votre « ordre »
est bâti sur le sable. Dès demain la révolution « se dressera de nouveau
avec fracas » proclamant à son de trompe pour votre plus grand
effroi : « J'étais, je suis, je serai ! » [5] Rosa Luxemburg Notes[1] Erreur de Rosa Luxemburg
: Souvorov est mort en 1800. Les troupes russes étaient commandées par
Paskevitch. (Note de G.Badia). [2] REINHARDT, Walther
(1872-1930). Officier d'État Major pendant la première guerre mondiale, dernier
ministre prussien de la guerre, il fut nommé en octobre 1919, chef de la
direction de l'armée. Il démissionna en même temps que Noske, après le putsch
de Kapp. [3] Il s'agit encore à ce
moment-là d'une Internationale toute théorique puisque le premier Congrès de la
III° Internationale n'a pas encore eu lieu. (Note de G.Badia). [4] L’U.S.P. était le parti
social-démocrate indépendant au sein duquel militaient notamment Kautsky et
Bernstein. [5] Vers extrait du poème de
F. Freiligrath « La Révolution ». (Note de G.Badia).
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