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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste. Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
JAMAIS DE COMPROMIS Lénine ![]() Extrait de La maladie infantile du communisme, le gauchisme avril 1920
Nous avons vu, dans la citation empruntée à la brochure de
Francfort, sur quel ton décidé les "gauches" lancent ce mot d'ordre.
Il est triste de voir des gens qui, se croyant sans doute des marxistes et
désirant l'être, oublient les vérités fondamentales du marxisme. Voici ce
qu'écrivait, en 1874, contre le manifeste des 33 communards blanquistes, Engels
qui, comme Marx, compte parmi ces rares et très rares écrivains dont chaque
phrase de chacun de leurs grands ouvrages est d'une remarquable profondeur de
substance : « … Nous sommes communistes (écrivaient dans leur
manifeste les communards-blanquistes) parce que nous voulions arriver à notre
but sans passer par les étapes intermédiaires et par les compromis qui ne font
qu'éloigner le jour de la victoire et prolonger la période d'esclavage. »Les communistes allemands sont communistes parce qu'à
travers toutes les étapes intermédiaires et tous les compromis créés non par
eux, mais par le développement historique, ils voient clairement et poursuivent
constamment leur but final : l'abolition des classes et la création d'un
régime social qui ne laissera plus de place à la propriété privée du sol et des
moyens de production. Les 33 blanquistes sont communistes parce qu'ils
s'imaginent que dès l'instant où ils veulent brûler les étapes
intermédiaires et les compromis, l'affaire est dans le sac, et que si
« cela commence » un de ces jours, ce dont ils sont fermement
convaincus, et que le pouvoir tombe entre leurs mains, « le communisme
sera instauré » dès après-demain. Si on ne peut le faire aussitôt,
c'est donc qu'ils ne sont pas communistes. « Quelle naïveté enfantine
que d'ériger sa propre impatience en argument théorique ! » (F.
Engels, Internationales aus dem Volksstaat, 1874, n° 73,
extrait de l'article "Le programme des communards
blanquistes".) Dans ce même article, Engels dit l'estime profonde que lui
inspire Vaillant, il parle des « mérites indiscutables » de Vaillant
(qui fut comme Guesde un des grands chefs du socialisme international, avant
leur trahison du socialisme en août 1914). Mais Engels ne laisse pas d'analyser
en détail une erreur manifeste. Certes, à des révolutionnaires très jeunes et
inexpérimentés, et aussi à des révolutionnaires petits-bourgeois, même d'âge
très respectable et très expérimentés, il paraît extrêmement
« dangereux », incompréhensible, erroné d'« autoriser les
compromis ». Et nombre de sophistes (politiciens ultra ou trop
« expérimentés ») raisonnent précisément comme les chefs
opportunistes anglais mentionnés par le camarade Lansbury : « Si
les bolcheviks se permettent tel ou tel compromis, pourquoi ne pas nous
permettre n'importe quel compromis ? » Mais les prolétaires
instruits par des grèves nombreuses (pour ne prendre que cette manifestation de
la lutte de classe), s'assimilent d'ordinaire admirablement la très profonde
vérité (philosophique, historique, politique, psychologique) énoncée par
Engels. Tout prolétaire a connu des grèves, a connu des « compromis »
avec les oppresseurs et les exploiteurs exécrés, lorsque les ouvriers étaient
contraints de reprendre le travail sans avoir rien obtenu, ou en acceptant la
satisfaction partielle de leurs revendications. Tout prolétaire, vivant dans une
atmosphère de lutte de masse et d'exaspération des antagonismes de classes,
peut se rendre compte de la différence qui existe entre un compromis imposé par
les conditions objectives (la caisse des grévistes est pauvre, ils ne sont pas
soutenus, ils sont affamés et épuisés au-delà du possible), compromis qui ne
diminue en rien chez les ouvriers qui l'ont conclu le dévouement
révolutionnaire et la volonté de continuer la lutte, - et un compromis de
traîtres qui rejettent sur les causes objectives leur bas égoïsme (les briseurs
de grèves concluent eux aussi un « compromis » !), leur lâcheté,
leur désir de se faire bien voir des capitalistes, leur manque de fermeté
devant les menaces, parfois devant les exhortations, parfois devant les aumônes,
parfois devant la flatterie des capitalistes (ces compromis de trahison sont
particulièrement nombreux dans l'histoire du mouvement ouvrier anglais, du côté
des chefs des trade unions, mais presque tous les ouvriers dans tous les
pays ont pu observer, sous une forme ou sous une autre, des phénomènes
analogues).
Les gens naïfs et totalement dépourvus d'expérience
s'imaginent qu'il suffit d'admettre les compromis en général pour que toute
limite soit effacée entre l'opportunisme, contre lequel nous soutenons et
devons soutenir une lutte intransigeante, et le marxisme révolutionnaire ou le
communisme. Ces gens-là, s'ils ne savent pas encore que toutes les
limites dans la nature et dans la société sont mobiles et jusqu'à un certain
point conventionnelles, on ne peut leur venir en aide que moyennant une longue
étude, instruction, éducation, expérience de la vie et des choses politiques.
Il faut savoir discerner, dans les questions de politique pratique qui se
posent à chaque moment particulier ou spécifique de l'histoire, celles où se
manifestent les compromis les plus inadmissibles, les compromis de trahison,
incarnant l'opportunisme funeste à la classe révolutionnaire, et consacrer tous
les efforts pour les révéler et les combattre. Pendant la guerre impérialiste
de 1914-1918 où s'affrontaient deux groupes de pays également pillards et
rapaces, la forme principale, essentielle de l'opportunisme fut le
social-chauvinisme, c'est-à-dire le soutien de la « défense
nationale » qui, dans cette guerre, signifiait en réalité la
défense des intérêts spoliateurs de « sa » bourgeoisie nationale. Après
la guerre, la défense de la spoliatrice « Société des Nations »; la
défense des coalitions directes ou indirectes avec la bourgeoisie de son pays
contre le prolétariat révolutionnaire et le mouvement « soviétique »;
la défense de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme bourgeois contre
le « pouvoir des Soviets », - telles ont été les principales
manifestations de ces inadmissibles compromis de trahison qui ont toujours
abouti, en fin de compte, à un opportunisme funeste au prolétariat révolutionnaire
et à la cause. « ... Repousser de la façon la plus décidée tout
compromis avec les autres partis... toute politique de louvoiement et d'entente »,
écrivent les « gauches »
d'Allemagne dans la brochure de Francfort. Il est bien étonnant qu'avec de pareilles idées Ces gauches
ne prononcent pas une condamnation catégorique du bolchevisme ! Car enfin,
il n'est pas possible que les gauches d'Allemagne ignorent que toute l'histoire
du bolchevisme, avant et après la Révolution d'Octobre, abonde en exemples de
louvoiement, d'ententes et de compromis avec les autres partis, sans en
excepter les partis bourgeois ! Faire la guerre pour le renversement de la bourgeoisie
internationale, guerre cent fois plus difficile, plus longue, plus compliquée
que la plus acharnée des guerres ordinaires entre Etats, et renoncer d'avance à
louvoyer, à exploiter les oppositions d'intérêts (fusent-elles momentanées) qui
divisent nos ennemis, à passer des accords et des compromis avec des alliés
éventuels (fusent-ils temporaires, peu sûrs, chancelants, conditionnels);
n'est-ce pas d'un ridicule achevé ? N'est-ce pas quelque chose comme de
renoncer d'avance, dans l'ascension difficile d'une montagne inexplorée et
inaccessible jusqu'à ce jour, à marcher parfois en zigzags, à revenir parfois
sur ses pas, à renoncer à la direction une fois choisie pour essayer des
directions différentes ? Et des gens manquant à ce point de conscience et
d'expérience (encore si leur jeunesse en était la cause : les jeunes ne
sont-ils pas faits pour débiter un certain temps des bêtises pareilles !)
ont pu être soutenus - de près ou de loin, de façon franche ou déguisée,
entièrement ou en partie, il n'importe ! - par certains membres du Parti
communiste hollandais ! Après la première révolution socialiste du prolétariat,
après le renversement de la bourgeoisie dans un pays, le prolétariat de ce pays
reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie, d'abord
simplement à cause des relations internationales étendues de cette dernière,
puis à cause du renouvellement spontané et continu, de la régénération du
capitalisme et de la bourgeoisie par les petits producteurs de marchandises
dans le pays qui a renversé sa bourgeoisie. On ne peut triompher d'un
adversaire plus puissant qu'au prix d'une extrême tension des forces et à la
condition expresse d'utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus
attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre
« fissure » entre les ennemis, les moindres oppositions d'intérêts
entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou
catégories de la bourgeoisie à l'intérieur de chaque pays, aussi bien que la
moindre possibilité de s'assurer un allié numériquement fort, fut-il un allié
temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n'a pas
compris cette vérité n'a compris goutte au marxisme, ni en général au
socialisme scientifique contemporain. Qui n'a pas prouvé pratiquement,
pendant un laps de temps assez long et en des situations politiques assez
variées, qu'il sait appliquer cette vérité dans les faits, n'a pas encore
appris à aider la classe révolutionnaire dans sa lutte pour affranchir des
exploiteurs toute l'humanité laborieuse. Et ce qui vient d'être dit est aussi
vrai pour la période qui précède et qui suit la conquête du
pouvoir politique par le prolétariat. Notre théorie n'est pas un dogme, mais un guide pour
l'action, ont dit Marx et Engels et la plus grave erreur, le crime le plus
grave de marxistes aussi « patentés » que Karl Kautsky, Bauer et
autres, c'est qu'ils n'ont pas compris, c'est qu'ils n'ont pas su appliquer
cette vérité aux heures les plus décisives de la révolution prolétarienne.
« L'action politique, ce n'est pas un trottoir de la perspective Nevski »
(un trottoir net, large et uni de l'artère principale, absolument rectiligne,
de Petersbourg), disait déjà N. Tchernychevski, le grand socialiste russe de la
période d'avant Marx. Depuis Tchernychevski, les révolutionnaires russes ont
payé de sacrifices sans nombre leur méconnaissance ou leur oubli de cette
vérité. Il faut à tout prix faire en sorte que les communistes de gauche et les
révolutionnaires d'Europe occidentale et d'Amérique, dévoués à la classe
ouvrière, ne payent pas aussi cher que les Russes retardataires l'assimilation
de cette vérité. Jusqu'à la chute du tsarisme, les social-démocrates
révolutionnaires de Russie recoururent maintes fois aux services des libéraux
bourgeois, c'est-à-dire qu'ils passèrent quantité de compromis pratiques avec
ces derniers. En 1901-1902, dès avant la naissance du bolchevisme, l'ancienne
rédaction de l'Iskra (faisaient partie de cette rédaction Plékhanov,
Axelrod, Zassoulitch, Martov, Potressov et moi) avait conclu (pas pour
longtemps, il est vrai) une alliance politique formelle avec le leader
politique du libéralisme bourgeois, Strouve, tout en soutenant sans
discontinuer la lutte idéologique et politique la plus implacable contre le
libéralisme bourgeois et contre les moindres manifestations de son influence au
sein du mouvement ouvrier. Les bolcheviks ont toujours suivi cette politique.
Depuis 1905, ils ont systématiquement préconisé l'alliance de la classe
ouvrière et de la paysannerie contre la bourgeoisie libérale et le tsarisme,
sans toutefois refuser jamais de soutenir la bourgeoisie contre le tsarisme (par
exemple, au scrutin de 2e degré ou au scrutin de ballottage) et sans cesser la
lutte idéologique et politique la plus intransigeante contre le parti paysan
révolutionnaire bourgeois, les « socialistes révolutionnaires »,
qu'ils dénonçaient comme des démocrates petits-bourgeois se prétendant
socialistes. En 1907, les bolcheviks constituèrent, pour peu de temps, un bloc
politique formel avec les « socialistes révolutionnaires » pour les
élections à la Douma. De 1903 à 1912, nous avons séjourné avec les mencheviks,
parfois pendant plusieurs années, nominalement dans le même parti
social-démocrate, sans jamais cesser de les combattre sur le terrain
idéologique et politique comme agents de l'influence bourgeoise sur le
prolétariat et comme opportunistes. Nous avons conclu pendant la guerre une
sorte de compromis avec les « kautskistes », les mencheviks de gauche
(Martov) et une partie des « socialistes révolutionnaires »
(Tchernov, Nathanson) ; nous avons siégé avec eux à Zimmerwald et Kienthal,
publié des manifestes communs ; mais nous n'avons jamais cessé ni relâché
notre lutte idéologique et politique contre les « kautskistes », les
Martov et les Tchernov. (Nathanson est mort en 1919, étant « communiste
révolutionnaire » populiste très proche de nous, presque solidaire avec
nous.) Au moment même de la Révolution d'Octobre, nous avons constitué un bloc
politique, non point formel, mais très important (et très réussi) avec la
paysannerie petite-bourgeoise, en acceptant en entier, sans y rien
changer, le programme agraire des « socialistes révolutionnaires » ;
c'est-à-dire que nous avons consenti un compromis indéniable, afin de prouver
aux paysans que, loin de vouloir nous imposer, nous désirions nous entendre
avec eux. Nous avons proposé en même temps (et nous réalisions peu après) un
bloc politique formel - avec participation au gouvernement - aux
« socialistes révolutionnaires de gauche » qui dénoncèrent ce bloc au
lendemain de la paix de Brest-Litovsk pour en venir ensuite, en juillet 1918, à
une insurrection armée et, plus tard, à la lutte armée contre nous. On conçoit donc que les attaques des gauches d'Allemagne
contre le Comité central du Parti communiste allemand, auquel on reproche
d'admettre l'idée d'un bloc avec les « indépendants » (le
« Parti social-démocrate indépendant d'Allemagne »", les
kautskistes), nous paraissent absolument dénuées de sérieux ; c'est une
démonstration évidente de l'erreur des « gauches ». Il y a eu, en
Russie également, des mencheviks de droite (ils firent partie du gouvernement Kérensky)
qui correspondaient aux Scheidemann d'Allemagne, et des mencheviks de gauche
(Martov) en opposition aux mencheviks de droite et correspondant aux
kautskistes allemands. Nous avons pu observer clairement en 1917 le passage
graduel des masses ouvrières, du camp menchevik aux côtés des bolcheviks :
au 1er Congrès des Soviets de Russie, en juin 1917, nous ne
réunissions que 53 % des voix. La majorité appartenait aux socialistes
révolutionnaires et aux mencheviks. Au deuxième Congrès des Soviets (25 octobre
1917, vieux style) nous avions 51 % des suffrages. Pourquoi en Allemagne
le même élan, absolument identique, des ouvriers - de droite vers
la gauche - n'a-t-il pas conduit d'emblée à l'affermissement des communistes,
mais d'abord à celui du parti intermédiaire des « indépendants »,
quoique ce parti n'ait jamais eu aucune idée politique propre, aucune politique
à lui, et n'ait jamais fait que balancer entre les Scheidemann et les communistes ? Une des causes en a été évidemment la tactique erronée des
communistes allemands, qui doivent reconnaître avec loyauté et sans crainte
leur erreur et apprendre à la corriger. Cette erreur consistait à repousser la
participation au parlement réactionnaire, bourgeois, et aux syndicats
réactionnaires; elle consistait en de nombreuses manifestations de cette
maladie infantile dite le « gauchisme », qui enfin s'est extériorisée
et n'en sera que mieux et plus vite guérie, avec plus de profit pour
l'organisme. Le « Parti social-démocrate indépendant
d'Allemagne » manque nettement d'homogénéité : à côté des vieux chefs
opportunistes (Kautsky, Hilferding et, vraisemblablement, dans une large
mesure, Crispien, Ledebour et autres), qui ont prouvé leur incapacité à
comprendre la signification du pouvoir des Soviets et de la dictature du
prolétariat, leur incapacité à diriger la lutte révolutionnaire de ce dernier,
- il s'est formé dans ce parti une aile gauche, prolétarienne, qui suit une
progression singulièrement rapide. Des centaines de milliers de membres de ce
parti (qui en compte, je crois, jusqu'à 3/4 de million) sont des prolétaires
qui, s'éloignant de Scheidemann, marchent à grands pas vers le communisme.
Cette aile prolétarienne avait déjà proposé au congrès des indépendants à
Leipzig (en 1919) l'adhésion immédiate et sans condition à la III°
Internationale. Redouter un « compromis » avec cette aile du parti
serait tout bonnement ridicule. Au contraire, les communistes se doivent de rechercher
et de trouver une forme appropriée de compromis susceptible, d'une
part, de faciliter et de hâter la complète et nécessaire fusion avec cette
aile, et, d'autre part, de ne gêner en rien la campagne idéologique et
politique des communistes contre l'aile droite opportuniste des
« indépendants ». Sans doute ne sera-t-il pas facile d'établir la
forme convenable du compromis, mais il faut être un charlatan pour promettre
aux ouvriers et aux communistes allemands de les conduire à la victoire par un
chemin « facile ». Le capitalisme ne serait pas le capitalisme si le
prolétariat « pur » n'était entouré d'une foule extrêmement bigarrée
de types sociaux marquant la transition du prolétaire au semi-prolétaire (à
celui qui ne tire qu'à moitié ses moyens d'existence de la vente de sa force de
travail), du semi prolétaire au petit paysan (et au petit artisan dans la ville
ou à la campagne, au petit exploitant en général) ; du petit paysan au
paysan moyen, etc. ; si le prolétariat lui-même ne comportait pas de
divisions en catégories plus ou moins développées, groupes d'originaires, professionnels,
parfois religieux, etc. D'où la nécessité, la nécessité absolue pour
l'avant-garde du prolétariat, pour sa partie consciente, pour le Parti
communiste, de louvoyer, de réaliser des ententes, des compromis avec les
divers groupes de prolétaires, les divers partis d'ouvriers et de petits
exploitants. Le tout est de savoir appliquer cette tactique de manière à
élever, et non à abaisser le niveau de conscience général du prolétariat, son
esprit révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vaincre. Notons d'ailleurs
que la victoire des bolcheviks sur les mencheviks a exigé, non seulement avant
mais aussi après la Révolution d'Octobre 1917, l'application d'une tactique de
louvoiement, d'ententes, de compromis, de celles et de ceux, bien entendu, qui
pouvaient faciliter, hâter, consolider, renforcer la victoire des bolcheviks
aux dépens des mencheviks. Les démocrates petits-bourgeois (les mencheviks y
compris) balancent forcément entre la bourgeoisie et le prolétariat, entre la
démocratie bourgeoise et le régime soviétique, entre le réformisme et l'esprit
révolutionnaire, entre l'ouvriérisme et la crainte devant la dictature du
prolétariat, etc. La juste tactique des communistes doit consister à utiliser
ces hésitations, et non point à les ignorer ; or les utiliser, c'est
faire des concessions aux éléments qui se tournent vers le prolétariat, et n'en
faire qu'au moment et dans la mesure où ils s'orientent vers ce dernier, tout
en luttant contre ceux qui se tournent vers la bourgeoisie. Grâce à
l'application de cette juste tactique, le menchevisme s'est de plus en plus
disloqué et se disloque chez nous, isolant les chefs qui s'obstinent dans
l'opportunisme et amenant dans notre camp les meilleurs ouvriers, les meilleurs
éléments de la démocratie petite-bourgeoise. C'est là un processus de longue
haleine, et les « solutions » à tir rapide : « Jamais de
compromis, jamais de louvoiement » ne peuvent qu'être préjudiciables à
l'accroissement de l'influence du prolétariat révolutionnaire et à la montée de
ses effectifs. Enfin, une des erreurs incontestables des
« gauchistes » d'Allemagne, c'est qu'ils persistent dans leur refus
de reconnaître le traité de Versailles. Plus ce point de vue est formulé avec
« poids » et « sérieux », avec « résolution » et
sans appel, comme le fait par exemple K. Horner, et moins cela paraît sensé. Il
ne suffit pas de renier les absurdités criantes du « bolchevisme
national » (Laufenberg et autres), qui en vient à préconiser un bloc avec
la bourgeoisie allemande pour reprendre la guerre contre l'Entente, dans le
cadre actuel de la révolution prolétarienne internationale. Il faut comprendre
qu'elle est radicalement fausse, la tactique qui n'admet pas l'obligation pour
l'Allemagne soviétique (si une République soviétique allemande surgissait à
bref délai) de reconnaître pour un temps la paix de Versailles et de s'y plier.
Il ne suit point de là que les « indépendants » aient eu raison de
préconiser, quand les Scheidemann siégeaient au gouvernement, quand le pouvoir
des Soviets n'était pas encore renversé en Hongrie, quand la possibilité
n'était pas encore exclue d'une révolution soviétique à Vienne qui eût appuyé
les Soviets de Hongrie, - de préconiser dans les conditions d'alors, la
signature du traité de Versailles. Les « indépendants » louvoyaient
et manœuvraient alors déplorablement, car ils assumaient une responsabilité
plus ou moins grande pour la trahison des Scheidemann, ils glissaient plus ou
moins des positions d'une guerre de classe sans merci (et d'un sang-froid
absolu) contre les Scheidemann, à une position « hors-classe » ou
« au-dessus des classes ». Mais il est manifeste aujourd'hui que les communistes
d'Allemagne ne doivent pas se lier les mains en promettant de répudier à toute
force la paix de Versailles au cas où le communisme triompherait. Ce serait
absurde. Il faut dire : les Scheidemann et les kautskistes ont commis une
suite de trahisons qui ont rendu difficile (en partie ruiné net) l'alliance
avec la Russie soviétique, avec la Hongrie soviétique. Nous nous efforcerons
par tous les moyens, nous communistes, de faciliter et de préparer cette
alliance, sans être tenus le moins du monde de dénoncer à tout prix - et
immédiatement - la paix de Versailles. La possibilité de la dénoncer utilement
ne dépend pas seulement des succès du mouvement soviétique en Allemagne, mais
aussi de ses succès dans le monde entier. Ce mouvement a été entravé par les
Scheidemann et les kautskistes; nous, nous le favorisons. Là est le fond de la
question, là est la différence radicale. Et si nos ennemis de classe, les
exploiteurs, leurs valets, les Scheidemann et les kautskistes, ont laissé
échapper mainte occasion de renforcer le mouvement soviétique et en Allemagne
et dans le monde, de renforcer la révolution soviétique en Allemagne comme dans
l'univers, la faute en revient à eux. La révolution soviétique en Allemagne
renforcera le mouvement soviétique international, ce plus fort rempart (le seul
sûr, invincible et universellement puissant) contre la paix de Versailles,
contre l'impérialisme international en général. Faire passer absolument, à
toute force, immédiatement, la libération à l'égard du traité de Versailles avant
le problème de l'affranchissement des autres pays opprimés du joug de
l'impérialisme, c'est du nationalisme petit-bourgeois (digne des Kautsky, des
Hilferding, des Otto Bauer et Cie) et non de l'internationalisme
révolutionnaire. Renverser la bourgeoisie dans tout grand Etat européen, y
compris l'Allemagne, serait un tel avantage pour la révolution internationale
que l'on pourrait et devrait consentir – si besoin était - à proroger
l'existence de la paix de Versailles. Si la Russie a pu à elle seule
supporter, avec profit pour la révolution, pendant plusieurs mois, le traité de
Brest-Litovsk, il n'y a rien d'impossible à ce que l'Allemagne soviétique,
alliée à la Russie soviétique, supporte avec profit pour la révolution une plus
longue existence du traité de Versailles. Les impérialistes de France, d'Angleterre, etc., provoquent
les communistes allemands, leur tendent ce piège : « Dites
que vous ne signerez pas le traité de Versailles. » Et les communistes
de gauche, au lieu de manœuvrer habilement contre un ennemi perfide et à
l'heure actuelle plus puissant, au lieu de lui dire : « Maintenant
nous signerons le traité de Versailles », tombent dans le piège comme
des enfants. Se lier les mains d'avance, dire tout haut à un ennemi qui, pour
l'instant, est mieux armé que nous, si nous allons lui faire la guerre et à
quel moment, c'est pure sottise et non ardeur révolutionnaire. Accepter le
combat lorsqu'il est manifestement avantageux à l'ennemi, et non à nous, c'est
un crime; et ceux-là ne valent rien, parmi les politiques de la classe
révolutionnaire, qui ne savent pas procéder par « louvoiement, ententes et
compromis », afin de se soustraire à un combat pertinemment désavantageux. Notes [1] Toute classe, même dans les conditions du pays le
plus éclairé, même si elle est la plus avancée et si les circonstances du
moment ont suscité en elle un essor exceptionnel de toutes les facultés
mentales, compte toujours et comptera nécessairement, - tant que les classes
subsistent et que ne sera pas complètement affermie, consolidée et développée
sur ses propres fondements la société sans classes, - des représentants qui ne
pensent pas et sont incapables de penser. Le capitalisme ne serait pas le
capitalisme oppresseur des masses, s'il en était autrement. La maladie infantile du
communisme, le gauchisme, avril 1920 |