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Approches Marxistes
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L'OPPOSITION OUVRIERE

Alexandra Kollontaï

Extraits de la brochure parue en 1921

Alexandra Kollontaï

Qu'est ce que l'Opposition ouvrière ? Faut-il, du point de vue de notre parti et de la révolution ouvrière internationale, se féliciter de son existence, ou bien est-ce au contraire une chose nuisible et de nature à dissocier notre parti, un phénomène "politiquement dangereux" comme l'a déclaré dernièrement Trotsky pendant la discussion publique sur les syndicats ? Pour répondre à ce doute, qui intéresse et trouble beaucoup de nos camarades, ouvriers et ouvrières, il faut avant tout se poser les deux questions suivantes : De quoi est composée l'Opposition Ouvrière et comment elle s'est constituée ? En quoi consiste au fond le différend entre nos camarades des centres directeurs du parti et l'Opposition Ouvrière ? Un fait très caractéristique et sur lequel on ne saurait trop attirer l'attention de nos dirigeants, c'est que parmi les communistes, l'Opposition groupe la portion avancée des prolétaires organisés. L'opposition comprend presque uniquement des professionnalistes ; les noms dont sont signées les thèses de l'Opposition sur le rôle des syndicats en sont la preuve. Or que sont les professionnalistes ? Ce sont des ouvriers, la pointe d'avant-garde qui tient la tête du prolétariat russe, qui a supporté tout le fardeau de la lutte révolutionnaire et qui , au lieu de se disperser à travers les administration d’État en perdant sa liaison avec les masses ouvrières est restée au contraire liée à ses masses. Être professionnaliste, conserver des relations fortes et vivantes avec son syndicat, c'est à dire avec les ouvriers de sa branche d'industrie, au cours de ces années d'orage où le centre de gravité de la vie sociale et politique s'est transporté par-delà le terrain professionnel, c'est là la chose qui n'était ni facile ni simple. La vague révolutionnaire a saisi et emporté bien loin des syndicats les éléments les meilleurs, les plus capables et les plus actifs du prolétariat industriel, abandonnant l'un sur le front, l'autre dans telle ou telle administration, asseyant le troisième devant le tapis vert de quelque bureau ou devant des monceaux de "pièces sortantes" de "devis" et de "projets". Les syndicats sont dépeuplés. Seuls les ouvriers les plus solides les plus pénétrés d'esprit prolétarien, la fleur véritable de la classe révolutionnaire ascendante, résistant à la corruption du pouvoir, aux mesquineries de la vanité, à la tentation des "carrières administratives", en un mot à tout le "bureaucratisme soviétiste", a gardé son union intime avec les masses, avec les ouvriers, avec ses "couches inférieures" dont elle est elle-même sortie, et a su défendre son attachement organique avec ces couches contre les hauts postes de l'État soviétiste.

Dès que la situation est devenue calme sur les fronts et que le balancier de la vie a penché d'avantage du côté de l'organisation économique, ces prolétaires typiques et inébranlables, ces représentants les plus fermes et les plus marquants de leur classe, se sont hâtés de jeter bas l'habit militaire et de remettre au rancart "les pièces sortantes" ou "entrantes" pour répondre à l'appel tacite de leurs frères de classe, les ouvriers des usines, les millions de prolétaires russes qui traînent encore, dans la république soviétiste du travail, une existence misérable et honteuse de bagnards… Avec leur instinct de classe, ces camarades qui sont à la tête de l'Opposition ouvrière ont compris que quelque chose clochait. Ils ont compris ceci qu'en trois ans de révolution, nous avons sans doute édifié l'État soviétiste et affirmé le principe de la République ouvrière et paysanne des travailleurs, mais que la classe ouvrière elle-même, en tant que classe, en tant qu'unité sociale indivisible et douée de besoins, d'intérêts et de buts unanimes et homogènes, et possédant par conséquent une politique une, constante, claire et distincte, joue un rôle dans la république soviétiste de moins en moins important, colore de plus en plus faiblement les mesures de toutes sortes prises par son propre gouvernement, dirige de moins en moins la politique, influe de moins en moins sur l'action et sur les organes centraux du pouvoir. Au début de la révolution, qui donc aurait parlé de couches "inférieures" ou "supérieures" ? Les masses, c'est-à-dire les masses ouvrières et les centres directeurs du parti ne faisaient qu'un.

Les aspirations, la vie et la lutte faisaient naître en bas de l'échelle, trouvaient leur expression plus exacte, leur formule plus nette et plus solidement appuyée dans les centres dirigeants du parti. Il n'y avait pas d'antagonisme entre le sommet et la base, et il ne pouvait pas y en avoir. Aujourd'hui, cet antagonisme existe, et aucun artifice de propagande, aucun procédé d'intimidation ne chassera de la conscience des masses cette idée que les sommets de l'administration soviétiste et du parti communiste sont devenus une nouvelle "couche sociale" bien caractérisée. Les professionnalistes, qui sont le noyau essentiel de l’opposition ouvrière, ont bien compris cela, ou plutôt l’ont senti grâce à leur sûr instinct de classe.

Leur premier souci a été de se lier avec ces masses, d’entrer dans l’organe naturel de leur classe, les syndicats, celui qui, de tous les organes, a le moins souffert de l’influence dissolvante des intérêts de toutes sortes étrangers au prolétariat (provenant de la classe paysanne et des éléments bourgeois adaptés au régime soviétiste), de ces intérêts qui déforment nos administrations d’État et détournent notre politique de la rectitude de son lit prolétarien, dans le marais de l’opportunisme…

Ainsi l’Opposition ouvrière, ce sont avant tout les prolétaires demeurés attachés à l’établi où à la mine, la chair de la chair de la classe ouvrière.

L’Opposition ouvrière, étonne parce qu’elle ne possède pas de grand leaders en vedette, de ce qu’on est convenu d’appeler les « chefs ». Comme tout mouvement sain et découlant nécessairement des rapports sociaux, elle est sortie du sein même des masses ouvrières, et aussitôt elle a jeté de profondes racines dans toutes les directions, même dans ces coins de Russie soviétiste où la nouvelle de l’existence d’une opposition n’était pas encore parvenue.

« Chez nous, on n’avait pas idée qu’il y avait à Moscou des désaccords et des discussions sur le rôle des syndicats, disait un délégué sibérien au congrès des mineurs, et déjà nous étions troublés par ces mêmes questions qui se posent ici. »Derrière l’Opposition ouvrière se dressent les masses prolétariennes, ou mieux encore ; l’Opposition ouvrière, c’est la partie la plus cohérente, la plus consciente, la plus ferme en tant que classe, de notre prolétariat industriel, celle qui estime qu’il n’est pas permis, au moment où l’on construit l’édifice économique communiste, de substituer à la grande force créatrice du prolétariat l’enseigne toute extérieure de la dictature de la classe ouvrière. Plus on s’élève sur l’échelle des postes de l’État soviétiste ou du parti communiste, moins on rencontre de partisans de l’Opposition. Plus on pénètre profond dans les masses, plus le programme de l’Opposition ouvrière trouve d’écho.

C’est là un fait caractéristique et significatif dont les centres dirigeants de notre parti doivent tenir compte. Si les masses s’éloignent des « sommets » si une brèche, une fissure se creuse entre les centres dirigeants et les couches inférieures, c’est signe que dans les sommets tout ne va pas bien, surtout si les masses ne restent pas silencieuses, mais réfléchissent, agissent, se défendent, font triompher leurs idées. Les sommets ne peuvent détourner les masses du droit chemin qui conduit à la victoire du communisme que si les masses se taisent, se soumettent, suivent passivement et aveuglément les chefs. C’est ce qui s’est produit en 14, au début de la guerre mondiale, lorsque les ouvriers crurent les chefs et décidèrent « Ils savent mieux que nous les voies de l’histoire. Notre instinct de protestation contre la guerre nous égare, réprimons-le, taisons nous et écoutons les anciens ». Mais au contraire, quand la masse s’agite, fait travailler son cerveau, critique, quand elle vote opiniâtrement contre des chefs aimés et qu’elle doit pour cela combattre le sentiment de sympathie qu’elle éprouve à leur égard, alors le cas devient sérieux. Alors le devoir du parti est de ne pas dissimuler le différend, de ne pas chercher à déconsidérer l’Opposition ouvrière en lui accolant des épithètes que rien ne justifie et qui n’expliquent rien, mais au contraire de se demander en toute sincérité où et en quoi réside le fond du désaccord et ce que veut la classe ouvrière, interprète du communisme et son unique créateur…

Ainsi l’Opposition ouvrière est la partie avancée du prolétariat qui n’a pas rompu sa liaison vivante avec les masses ouvrières organisées en syndicats, et qui ne s’est pas dispersée à travers les administration d’État.