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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! Numéro 11 (mi 2007) Pour une V° Internationale Numéro 12 (fin 2007) Le communisme et ses fondements marxistes sont-ils dépassés ? Numéro 13 (début 2008) Et demain pour le PCF ? L'enjeu de 2008 Numéro 14 (mi 2008) Radiographie de l'élection municipale d'Aubervilliers Numéro 15 (fin 2008) Sur le 34e congrès du Pcf... |
CAPITALISME D'ETAT OU COLLECTIVISME Quelle essence pour une socialisation révolutionnaire aujourd'hui ? Pierre Martin
De l’anti-économisme et de ses conséquences dans la lutte
contre la déviation centriste-droitière dans notre organisation. Intervenir sur une base de
communiste de gauche, dans le débat sur le bilan du mouvement ouvrier, tout
comme sur l’histoire des Etats du « socialisme ayant réellement
existé », oblige à mettre en avant un certain nombre de thèses qui ont été
soit sous-estimées soit déformées soit carrément oubliées ou rejetées du
courant communiste majoritaire, celui de la III° Internationale et de son
système dominant de représentation, le marxisme-léninisme. Cela oblige à survaloriser
un point de vue pour lui redonner toute sa place dans la conjoncture. Il s’agit
de redresser une ligne, en « tordant le bâton dans l’autre sens »,
pour reprendre une métaphore chère à Louis Althusser. Le travail que nous nous
sommes fixé, consiste à rendre à la classe ouvrière son autonomie idéologique
en lui restituant son autonomie pratique et théorique. Nous considérons ainsi
qu’il convient de combattre l’économisme, qui aujourd’hui constitue le point de
vue ultra-dominant de l’approche de la lutte des classes dans notre pays, en
redonnant à l’acte de production et à la conscience de cet acte, toute sa
place. La lutte entreprise est une lutte pour une rectification, elle a donc
l’excès de sa force. Nous souhaitons combattre le marché au nom de la
production, rompre avec le point de vue du salariat au nom de l’activité
productive seule génératrice de plus-value, ceci avant qu’elle ne disparaisse
dans le taux de profit. Ce fameux taux de profit dont Etienne Balibar disait
qu’il est le masque par lequel les droitiers-centristes inoculent le virus du
réformisme. Nous
affirmons la thèse suivante : si la représentation du
groupe sociologique ouvrier n’arrive plus à être perçue comme une classe, tant
par ce groupe lui-même que par une majorité d’organisations communistes, dont
le Parti communiste français, c’est que la déviation économiste poussée jusqu’à
son ultime limite conduit aujourd’hui la majorité de ces forces à n’envisager
le travailleur que du point de vue du salariat, que du point de vue du marché,
que du point de vue de l’achat -vente, de l’offre et de la demande, de la
fameuse réalisation du taux de profit. Dans
cette représentation
l’égalité des personnes passe par
l’égalité « juridique » des
sujets
de droit devant le marché. L’égalité est
rétablie de façon idéaliste par le
marché (et donc favorisé par la péréquation
du taux de profit) et la
confrontation des co-échangistes. Les biens (hommes et
marchandises)
s’échangent à leurs valeurs. Ce qui constitue le travail
productif est nié, au nom d’une homogénéisation salariale, d’un « tous
ensemble » porteur d’espoir, mais véhicule de bien des illusions.
L’humanisme d’une communauté d’intérêts communs, le fait que le travailleur
soit d’abord un « homme » qui en vaut bien un autre,
« victime » d’une abomination à savoir l’aliénation du marché,
l’aliénation de sa force de travail par le salariat, permet de trouver des
terrains de rapprochement avec toutes les autres formes d’aliénation. Toutes
les formes de refus au droit à la différence etc., celle des sexes, celles des
pays comme des régions, celles des âges de la vie. Ainsi peut-on mettre sur le
même plan (ie sur le même « marché », seul lieu de satisfaction des
besoins, besoins naturels, besoins biologiques) lutte de classe et féminisme.
Et déclarer que la question du féminisme est aussi importante, voire plus
importante, que la question de la lutte des classes. C’est à dire remettre en
question tout l’apport des féministes communistes qui se sont battues pour un
féminisme de lutte des classes face à un féminisme bourgeois. Remettre en
question toute la démarche épistémologique et existentielle de Flora Tristan,
première femme féministe qui finit par passer au socialisme et créer le premier
parti ouvrier au monde, justement parce qu’elle jugeait que la question
féministe ne pouvait trouver sa résolution que dans la création d’un parti
ouvrier. Oui, les Buffet et consort devront nous expliquer pourquoi, Flora a
fait le chemin dans ce sens, et non pas, comme nous y invitent les centristes
et les droitiers, dans l’autre sens. La position problématique
de Marx sur la socialisation objective du capitalisme, socialisation qui ne
pourrait connaître son plein aboutissement et épanouissement que sous le
socialisme, a connu bien des déformations de nature social-démocrate. La première est de
considérer que la transformation révolutionnaire se réduirait à une maïeutique
« positiviste », le fameux coup de pousse historique à donner pour
permettre à la révolution d’accoucher, mettant en conformité socialisation
politique et socialisation économique déjà parvenue à maturité. Le parti, suivant à
distance le même chemin que la social-démocratie, se servant également des
mêmes propos sur la réévaluation par Engels du suffrage universel, a fini par
conclure que l’heure des révolutions était terminée. Suivant cette thèse, le mouvement
populaire conscient de lui-même aurait trouvé, grâce à la maîtrise des enjeux
économiques, le moyen de se passer de la violence dans l’histoire. Ce moyen,
c’est la découverte que le capitalisme crée lui-même les bases objectives de la
socialisation via l’apparition de son dernier stade, le capitalisme monopoliste
d’Etat. Dans ce système, intérêts publics et intérêts privés sont tellement
liés qu’il suffit d’un rassemblement électoral majoritaire pour parachever ce
que la vieille taupe à déjà réalisé. Cette thèse n’est pas
nouvelle, comme nous l’évoquions dans le précédent numéro d’Approches Marxistes
à propos des réflexions d’André Marty sur le cours nouveau suivi par notre
parti au lendemain de la seconde Guerre mondiale. En effet, si la nature du système
à mettre en place dans les premiers moments de la phase de transition se
résume, au mieux, à instaurer un capitalisme d’Etat, pourquoi prendre le risque
et assumer le prix à payer d’une rupture révolutionnaire ? Il suffit de
réaliser l’union électorale majoritaire de tous ceux qui ont intérêt à la mise
en œuvre d’un tel système. Mais au fait, qui sont ces alliés rendus objectifs
par le cours de l’histoire ? C’est d’abord la classe
ouvrière réduite à sa dimension corporatiste. Dans une telle approche en effet,
la fonction politique historique de cette classe est niée, elle est niée au nom
de la défense de ses intérêts économiques. Le courant stalino-réformiste va
donc reprendre pour se l’approprier le concept social-démocrate de politique sociale, concept qui a fait
son apparition sous Bismarck en Prusse à la fin du 19e siècle. Qu’est-ce que s’intéresser au
social ? C’est d’abord et avant tout s’intéresser à un seul côté de la
figure ouvrière, celle de la reproduction de la force de travail. C’est donc la
placer volontairement et politiquement en situation de dépendance vis-à-vis du
propriétaire des moyens de production, le seul capable de subordonner cette
force de travail à la création de
valeur. Mais dans l’Etat bismarckien, et plus tard dans tout Etat-social, la
nature juridique de la propriété va devenir moins importante que la forme sous
laquelle elle réussit à subordonner le maximum de force de travail et à en
extraire le maximum de plus-value. En réduisant l’abolition de
la propriété privée des moyens de production à la transformation juridique du
statut de l’entreprise, et en renonçant à s’intéresser à la transformation du
procès de production, on ne se contente pas de maintenir en l’état les liens de
subordination nécessaires à la production, mais on place en état de
subordination pratique, théorique et idéologique le
travailleur qui ne voit pas le lien direct entre conditions de
production et conditions de reproduction de ces mêmes conditions
de production.
La reproduction de la force de travail est encadrée,
contrôlée par des
organismes, des appareils (d’Etat : quand ils fonctionnent
au répressif ou
idéologique d’Etat quand ils fonctionnent à
l’idéologique) chargés d’aider à la
reproduction de cette force. Par exemple, l’école, le
système de santé, le
système de protection vieillesse, la justice (la police), la
culture, etc.,
c’est à dire avec tout ce qui constitue l’appareil
d’État. Or dans une société
capitaliste (privée), l’Etat est un Etat capitaliste. Et
le nombre de ceux qui
concourent à son maintien sont innombrables. Il se crée
donc une solidarité de
fait entre les couches, catégories etc., qui aident au
fonctionnement de l'Etat
et le travailleur, uniquement perçu comme un
élément dépendant, c’est à dire
comme une personne dont la seule activité reconnue est celle
consistant à
reproduire sa force de travail (ie comme salarié-consommateur,
comme
co-échangiste à leurs valeurs d’un certain nombre
de biens nécessaires à la
reproduction de cette même force). Le tour de passe-passe
consiste, dans une politique d’infantilisation du travailleur (le travailleur
ne demande-t’il pas à être protégé !) à lui retirer toute connaissance et
part active dans le processus de production, dans le processus de création, au
nom de l’efficacité de la division sociale et de la division technique du
travail. Nous avons choisi, pour
illustrer nos propos un court extrait de ce qui fut la bible de toute une
génération de militants communistes, « Le traité marxiste d’économie
politique : le capitalisme monopoliste d’Etat ». Il faut se souvenir que
cette théorie réformiste fût construite sur l’exclusion des économistes de
gauche du Pcf, que ceux-ci durant de longues années furent interdits de séjour
dans les publications économiques du Parti et qu’il ne durent leur survie
qu’aux maisons d’éditions alternatives comme François Maspéro, ou les Presses
Universitaires de France (ce fut le cas pour Claude Ravel, Christian Palloix,
Suzanne de Brunhoff, Michel Aglietta, Gérard Dumesnil, etc.) Sans parler des
auteurs ayant rompu avec le parti comme Charles Bettelheim au début des années
50- 60. Pour nous, jeunes militants
de l’aile gauche de l’UEC, la nuit allait tomber sur l’immense travail réalisé
sur le front de l’économie politique. Nos camarades rejoignaient dans la défaite
Louis Althusser et Etienne Balibar avec Lire le capital mais surtout
avec l’article inégalé d’Etienne Balibar, « Plus-value et classes
sociales » (in Cinq études du matérialisme, Maspéro 1973). Article
qui devait fonder une approche anti-économiste (critique de toute économie
politique) au sein des jeunes marxistes que nous étions. Aujourd’hui que l’aile
gauche du parti ressuscite, l’heure de régler nos comptes avec les réformistes
(Herzog, Boccara) a sonné. Tome II du traité, p. 359
et 360 « L’étatisation, c’est
le développement de formes données de cette intervention, propre au système
capitaliste, avec des caractéristiques résultant à la fois de son effort pour
tenter de surmonter sa contradiction fondamentale (entre caractère de plus en
plus social de la production et le caractère privé de l’appropriation des
moyens de production) et son impuissance à y parvenir. C’est précisément ce que
révèle, en particulier, l’expérience des nationalisations. Pour une part en
système capitaliste, nationalisations et étatisations sont assimilables. Mais pour une part
seulement, dans la mesure où elles introduisent une contradiction dans le
système, et où cette contradiction prend corps et s’approfondit par l’action du
mouvement démocratique sur leur contenu. En revanche , sur le fond,
on ne peut assimiler nationalisations démocratiques et étatisation. Entre nationalisations en
système capitaliste et nationalisations démocratiques se situe un changement
d’orientation essentiel, la volonté de mener une politique dont l’objectif
fondamental n’est plus le profit monopoliste, mais la satisfaction progressive
des besoins des travailleurs ; entre les deux se situe, pour atteindre ce
but, la décision non pas de liquider, totalement le système capitaliste, mais
celle d’en finir avec la domination du capital monopoliste. Ce
changement politique effectué, cette orientation adoptée, des nationalisations
démocratiques deviennent possibles. Elles permettent d’utiliser selon les
besoins sociaux les moyens de production et d’échanges déterminants et de
réaliser progressivement les conditions d’un plein emploi et de l’essor des
forces productives. C’est
dans ces conditions seulement qu’on peut commencer à envisager une
participation réelle des travailleurs à la direction et à la gestion des
affaires. » Tout est
ici contenu : évolutionnisme, économisme, réformisme, refus sciemment
justifié de construire une politique de rupture ; et excusez du peu,
« l’autorisation » donnée à la classe ouvrière d’exercer son pouvoir.
Car, voyez vous, ces gens là sont bien braves, mais quant au fond, il faudra
qu’ils attendent la bonne volonté de la direction du parti et des syndicats
pour s’occuper de leurs affaires. Pourtant
nous en sommes convaincus, à l’origine, quand ces travaux apparurent, pour
beaucoup de militants communistes, la dimension contre-révolutionnaire
stalino-réformiste d’un tel projet a dû leur échapper. La constitution d’une
section économique, l’immense travail de recherche entrepris, la mise au
« service » de la classe ouvrière « d’intellectuels
brillants », tout contribuait à masquer à la vue des travailleurs la
véritable nature du discours et donc les effets objectifs contenus dans ces
propos. Et nous même avons dû nous réapproprier, vaille que vaille, les
fondamentaux de la critique de l’économie politique découverts il y a 150 ans
par Marx. C’est
vrai que l’économie est une matière difficile et comme le rappelait si
justement l’économiste trotskiste Pierre Salama dans son excellent petit
ouvrage « La loi de la valeur » (Maspéro, 1972), ce n’est en général
qu’au niveau du doctorat que les jeunes étudiants en économie commencent à
comprendre ce dont cette matière traite vraiment. Avant, les yeux fixés sur le
guidon de la multitude des secteurs que cette « science » entend traiter,
abusés par l’impérialisme des mathématiques qui n’ont pour seul objectif que de
cacher la véritable relation que l’économie entretient plutôt avec la
philosophie, les étudiants sont littéralement gavés de chiffres et de dates,
l’effet réel est de les anesthésier et de leur ôter toute volonté critique. Il faut
croire que ce mauvais coup a réussi car il suffit de voir aujourd’hui les
rayons des librairies pour constater que les études économiques critiques ont
pratiquement disparu, entraînant d’ailleurs les rayons d’ouvrages économiques
dans une chute générale. On a le sort que l’on mérite. Pour ma part, je dois
dire, que je n’éprouve plus aucun attrait pour cette matière. Mais revenons à
nos moutons (noirs), il est temps de « liquider » les liquidateurs. Quel est
l’effet réel de cette série de négations essentielles sur l’ardente obligation
de toute rupture avec l’essence du système capitaliste ? Nous l’avons vu,
le stalino-réformisme nie le lien entre travailleur et acte productif (ou quand
il l’envisage sous Staline, c’est pour le réduire à sa dimension
quantitativiste : stakhanovisme). Il nie le lien de création
(appropriation-destruction) qui existe entre le produit et le travailleur pour
n’envisager que sa dimension de marchandisation. Comme le bourgeois, il survalorise
la valeur d’échange au dépend de la valeur d’usage. Il est victime, lui aussi,
du fétichisme de la marchandise. Victime du taux de profit et des diverses
(pour ne pas dire multiples !) tentatives d’explications de sa baisse
tendancielle, voire de la contrecarrer (politique réduite à l’anti-monopoliste
pour mieux s’opposer à une politique anti-capitaliste conséquente). La
politique sociale, c’est en définitif, la politique qui reste les yeux rivés
sur le marché, la répartition des revenus et leurs effets (redistribution,
impôts etc.). Cette position est par essence réformiste et donc bourgeoise. Elle
atteint son apogée dans la fameuse théorie de la « demande
effective » forgée par l’économiste anglais Keynes, qui est le véritable
théoricien de toute cette mouvance. En effet, le système réformiste issu de la
contre-révolution stalinienne partage donc avec le social-démocratisme la même
volonté de réaliser un compromis entre catégorie sociale ouvrière et catégorie
sociale petite bourgeoisie dépendante de l’appareil d’Etat, sous la domination
idéologique et programmatique de cette dernière. Dès lors,
pourquoi s’attaquer à l’appareil d’Etat, si ce n’est pour se rendre compte que
celui-ci nous est indispensable pour reproduire le système. Car dans quel type
de système est-on quand au nom du socialisme dans un seul pays (ou ce qui lui
correspond : la fameuse voie française au socialisme), on accroît le poids
de la fonction publique, on soutient ses instituts administratifs de gestion
pour ses « cadres », on diffuse des illusions sur leur
démocratisation possible (ENA, Science Po, Polytechnique, ou Gosplan, où est la
différence ?) En
réalité l’apparatchik du capitalisme d’Etat n’est pas plus le
« camarade » du travailleur que le fonctionnaire gestionnaire de
l’entreprise publique du capitalisme monopoliste d’Etat français. Voilà la
vérité ! Et cette vérité, il a fallu que ce soit la femme de Gorbatchev
elle même qui nous la crache à la figure, pour qu’enfin elle nous devienne
audible. Son « Nous ne sommes pas des ouvriers » poussé comme un cri
de désespoir et de haine face à son opportuniste de mari qui continuait à tenir
un pseudo-discours sur la défense des intérêts des travailleurs, fût pour nous
la douche froide salutaire sur un monde dont le degré de pourrissement était
tel qu’il a suffit d’une pichenette pour qu’il s’effondre. Le court
chapitre de l’ouvrage sur le capitalisme monopoliste d’Etat que nous avons
choisi montre bien comment le point de vue marxiste : « le caractère de plus en plus social de la
production et le caractère privé de l’appropriation des moyens de production » est détourné de son caractère
anti-économiste, pour pouvoir mieux le réduire à une politique réformiste. C’est
d’abord la survalorisation de la réforme au nom du consensus. On emploi le mot
« démocratique » à toutes les sauces pour mieux indiquer que le parti
refuse toute politique qui viserait à remettre en cause son parlementarisme. Il
faut un rassemblement majoritaire, dont la seule forme d’action décisive est réduite
à l’expression par le vote, pour que le changement ait lieu. Oui, mais
quel changement peut-on obtenir si les intérêts de cet hypothétique
rassemblement sont contradictoires ? Sûrement pas une politique audacieuse
de choix. Dès lors, on se cale sur les intérêts du groupe social le mieux
préparé, le plus enclin à utiliser l’appareil d’Etat. Car qui tient l’Etat
tient la société (si l’on pense à toutes les révolutions communistes qui ont eu
lieu, au début du siècle, avant que la contre-révolution stalinienne ne les
emporte, ce n’est pas comme cela que celles-ci ont imposé les nouvelles
structures et le nouvel Etat, c’est au contraire en affichant clairement leur
volonté de créer un nouvel Etat disposant d’un nouvel appareil. En Allemagne
comme en Autriche, en Hongrie comme en Russie, elles avaient nom Soviets (ie
conseils ouvriers). Deuxièmement,
on affiche une politique dite « anti-monopoliste ». On remarquera
qu’à l’époque, on ne parle pas de politique « anticapitaliste ». On
s’y oppose même. « Il ne s’agit pas de rompre avec le capitalisme ».
Cela en dit long sur le : « jusqu’où veut-on aller » de la
direction. Mais il faut reconnaître que cette position a au moins le mérite de
la clarté, car nos dirigeants actuels essaient de faire passer la marchandise,
« le dépassement », pour de l’anti-capitalisme, alors que les
réformettes économiques proposées ne s’en prennent même plus aux forces
monopolistiques (en bâtissant par exemple, un vrai projet de nationalisation et
de réorientation de la politique économique de ces groupes). Autre
pomme de discordes, « La satisfaction progressive des besoins des travailleurs » :
La questions des besoins a été au cœur de l’affrontement entre aile droite et
aile gauche de notre parti, au milieu des années 70, l’économisme coulait à flot
Il n’était question à toutes les sauces que de « politique des
besoins ». Ce à quoi
Ravel répondait : « La satisfaction des besoins dans la phase de
transition ne répond ni a une nécessité naturelle ni à un impératif moral, et
ce fétichisme de la nécessité naturelle (comme nécessité des forces
productives) conduit à sous-estimer soit le rôle de la classe ouvrière et de
ses organisations, soit à se poser des objectifs volontaristes (gauchistes). La
production (comme mode) n’est pas un ‘moyen’ de satisfaire des besoins
externes. L’étude précise du système capitaliste montre bien que le premier
besoin, c’est de renouveler les conditions de la production. » Ce à quoi
Nicole-Edith Thévenin, renchérissait : « Le
premier besoin du système, c’est le besoin de « procès » comme procès
de sa propre reproduction, cela veut dire qu’il n’y a pas de consommation
simple individuelle à laquelle la production devrait répondre, mais qu’il y a
avant tout une consommation productive. La question des besoins ne se sépare
pas des conditions de la production ». Ce que
nous montrent ces deux marxistes conséquents, c’est que dans le cadre d’un
système économique, le travailleur n’échappe pas aux conditions sociales de la
production et de la reproduction des rapports de production. Ceci implique que
la consommation individuelle n’échappe pas au procès de production et se
détermine selon elle. Marx, récusant Proudhon dans Misère
de la philosophie, montre que les besoins ne sont pas affaire « d’opinion » (ie de
goût, d’habitus, ou encore de filière s’inversant par manipulation de l’opinion
via la publicité, autant de thèses qui ont fait les beaux jours de la
sociologie) mais affaire « d’organisation de la
production ». La
création d’un besoin dépend de la rentabilité d’un produit. L’appréciation
subjective n’a que peu sa place, seul le lien objectif entre secteur I
(production des biens de production) et secteur II (production des biens de
consommation) et leur dialectique interne fixent la nature des biens jugés
nécessaires, parce que solvables. « Il n’y a pas de besoins « naturels », de besoins « en général », historiciser les besoins selon
l’évolution des forces productives en croyant ainsi démontrer leur origine
sociale, c’est en rester à la dialectique hégélienne. Il ne s’agit pas de
définir, de planifier « de loin » les besoins en tant qu’ils
se donneraient comme une essence à réaliser, mais il s’agit de les analyser
selon l’évolution contradictoire et la structure d’un mode de production. » N.E. Thévenin. D’où les
effets immédiats que cela a sur notre façon d’envisager le socialisme et les
tâches économiques durant cette phase de transition (dont nous avons montré
dans nos précédents articles qu’elle n’était pas un mode de production mais la
lutte à mort entre 2 systèmes, 2 modes de production : le capitalisme et
le communisme). « Au socialisme se pose
précisément le problème de la maîtrise sociale de cette différence : la
planification n’est pas technologie neutre d’une platitude consistant à ajuster
production de période à des besoins positivement définis, selon un schème de
remplissage. Il s’agit en fait d’assumer la contradiction interne de toute
production sociale, c’est à dire de maîtriser un développement dans la
permutations des moyens et des fins de phase à phase ». Claude Ravel Parler de
« la logique des besoins », c’est
aplatir et effacer les contradictions économiques, politiques et idéologiques
pour y substituer une politique rassurante (imaginaire) une « rationalité »
économique escamotant les rapports de production et la lutte des classes. C’est
tomber dans l’imaginaire idéologique des « économistes » modernes
dont Ravel reconnaît qu’ils n’ont rien inventé et qu’ils ne sont que les
modernes continuateurs du populisme russe dans leur représentation d’un temps
économique linéaire. L’Etat
stalino-réformiste n’est en définitive guère différent de l’Etat bismarckien
qui au 19e siècle avait la volonté de passer un compromis historique
avec le mouvement ouvrier en plein essor. En échange d’une gestion étatique de
la reproduction de la force de travail, le travailleur devait renoncer à toute
velléité de transformation de son existence comme producteur. La bourgeoisie
elle-même était prête à sacrifier une partie de ses secteurs économiques à
l’étatisation. On sait que ce fût le cas pour les transports, puis l’habitat
populaire en Allemagne etc. autant de secteurs où le taux de retour sur
investissement était trop faible, mais où la dimension de socialisation
objective par rapport au reste de l’économie était trop forte. On a besoin de
chemins de fer pour transporter les marchandises, mais personne ne veut
supporter le coût d’entretien des installations. La nationalisation est aussi
une béquille du capital. Ce
pseudo-socialisme trouva ses turéfaires, notamment autour du philosophe Hegel,
qui justifia théoriquement les aspirations à la domination de l’Etat prussien.
L’étatisation attira d’abord tous les jeunes radicaux allemands émus par l’état
de la classe ouvrière de leur pays. L’empereur et l’Etat allaient sauver le
peuple allemand du délitement où l’économie capitaliste semblait l’enfoncer. On
sait que les plus radicaux d’entre eux finirent par rompre, en découvrant la
réalité des conditions d’existence de la classe ouvrière ainsi que sa volonté
d’autonomie politique sous l’ influence de l’anarchisme. Tout ceci allait se
terminer dans le célèbre ouvrage de Marx, Critique du programme de
Gotha et d’Erfurt, par une remise en cause radicale de la société où la
destruction de l’Etat est posée avec force. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des
travailleurs eux-mêmes » reconnaît
que la question de l’Etat et donc la question des besoins (besoins de sécurité,
de santé, de formation, de logement, etc.) pose la question du lien de
dépendance du monde du travail avec tous ceux qui travaillent à organiser
rationnellement, c’est à dire à moindre coût, sa reproduction. Dès lors,
deux attitudes sont possibles, ou le maintien ad vitam aeternam de
l’Etat social « des besoins », ou la destruction de l’Etat et le
transfert à des organismes sociaux ouvriers plastiques (conseils ouvriers,
mutuelles, coopératives, etc.) chargés de s’occuper de ces questions en lien
avec la modification de la classe ouvrière au sein de la production. Le premier
point de vue est celui de la social-démocratie, le second celui des communistes
libertaires et des communistes des conseils. Les
léninistes espéraient pouvoir faire le lien entre les deux. Ils espéraient
pouvoir conduire une politique de dépérissement de l’appareil d’Etat, en se
servant de façon motrice des contradiction internes de ce même appareil d’Etat.
La réalité conduit à dire qu’ils ont échoué. Peut-on reprendre ce point de vue,
peut-on lier réforme (maintien de l’Etat) et révolution (bris–destruction,
disparition de tout Etat) en un lien dialectique ? Introduire la
révolution dans la réforme (planification différente, passage progressif du
pouvoir aux travailleurs dans les entreprises etc.), rien n’est moins sûr, car
on constate que tel le phénix, le capitalisme renaît sans cesse de ses cendres.
Non seulement de la base économique, comme nous a appris à nous en méfier le
marxisme et surtout le léninisme, mais aussi renaît de l’étatisme, ce que le
communisme léniniste a été incapable d’envisager. Tous les
marxistes n’ont pas été dupes de ces questions, c’est le cas d’auteurs comme
Antonio Gramsci. C’est pourquoi son analyse, aujourd’hui encore, donne lieu à
un affrontement important entre aile droite et aile gauche du courant
communiste international. L’autonomie relative de l’appareil d’Etat vis-à-vis
de sa base économique laissait entrevoir que l’action de création et de
reproduction des classes sociales n’avait sans doute pas une causalité
univoque, de l’économique vers l’étatique, mais également une action réciproque
de l’étatique vers l’économique. Le débat entre aile gauche et droite consiste
donc à retenir ou à nier son activité et ses réflexions théoriques durant la
première partie de sa vie, celle des Soviets de Turin et de leur théorisation,
par exemple dans son célèbre article « La révolution contre le
Capital » (Le Capital de Marx, dont nous avons vu
qu’une certaine lecture évolutionniste, peut conduire à nier la révolution au
nom d’un fatalisme qui fait de la classe ouvrière, une classe victorieuse par
défaut (ie nécessité ontologique). La question
de l’État, de son rôle, de ses fonctions, plus fondamentalement de sa
disparition, est la question centrale du communisme. Celui à construire pour
notre époque, le 21e siècle. Il a besoin pour cela d’un marxisme
renouvelé, d’un marxisme qui se servant des pierres d’angles que furent
l’apport du marxisme révolutionnaire et du marxisme léninisme, débouche sur la
prise en compte des nouvelles problématiques de notre époque, l’anti-humanisme
théorique et son développement conséquent sur le front de l’anti-économisme
théorique permet plus que tout autre point de vue de restaurer un authentique
humanisme pratique, le respect de l’homme dans sa relation avec la nature, le
respect de l’homme dans sa relation avec le travail. Ce marxisme, le marxisme
alternatif (alliance du rouge et du vert mais aussi du rouge et du noir), pose
que l’Etat et sa disparition sera la question centrale du mouvement ouvrier
dans les décennies à venir. Elle le sera pour autant que les militants
révolutionnaires restent fidèles à la définition du communisme (ie société sans
classes et sans Etat). Pierre Martin, animateur de Débat Communiste Alternatif |