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Approches Marxistes
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CAPITALISME D'ETAT
OU COLLECTIVISME

Quelle essence pour une socialisation
révolutionnaire aujourd'hui ?


Pierre Martin

    De l’anti-économisme et de ses conséquences dans la lutte contre la déviation centriste-droitière dans notre organisation.

Intervenir sur une base de communiste de gauche, dans le débat sur le bilan du mouvement ouvrier, tout comme sur l’histoire des Etats du « socialisme ayant réellement existé », oblige à mettre en avant un certain nombre de thèses qui ont été soit sous-estimées soit déformées soit carrément oubliées ou rejetées du courant communiste majoritaire, celui de la III° Internationale et de son système dominant de représentation, le marxisme-léninisme.

Cela oblige à survaloriser un point de vue pour lui redonner toute sa place dans la conjoncture. Il s’agit de redresser une ligne, en « tordant le bâton dans l’autre sens », pour reprendre une métaphore chère à Louis Althusser. Le travail que nous nous sommes fixé, consiste à rendre à la classe ouvrière son autonomie idéologique en lui restituant son autonomie pratique et théorique.

Nous considérons ainsi qu’il convient de combattre l’économisme, qui aujourd’hui constitue le point de vue ultra-dominant de l’approche de la lutte des classes dans notre pays, en redonnant à l’acte de production et à la conscience de cet acte, toute sa place. La lutte entreprise est une lutte pour une rectification, elle a donc l’excès de sa force. Nous souhaitons combattre le marché au nom de la production, rompre avec le point de vue du salariat au nom de l’activité productive seule génératrice de plus-value, ceci avant qu’elle ne disparaisse dans le taux de profit. Ce fameux taux de profit dont Etienne Balibar disait qu’il est le masque par lequel les droitiers-centristes inoculent le virus du réformisme.

Nous affirmons la thèse suivante : si la représentation du groupe sociologique ouvrier n’arrive plus à être perçue comme une classe, tant par ce groupe lui-même que par une majorité d’organisations communistes, dont le Parti communiste français, c’est que la déviation économiste poussée jusqu’à son ultime limite conduit aujourd’hui la majorité de ces forces à n’envisager le travailleur que du point de vue du salariat, que du point de vue du marché, que du point de vue de l’achat -vente, de l’offre et de la demande, de la fameuse réalisation du taux de profit.

Dans cette représentation l’égalité des personnes passe par l’égalité « juridique » des sujets de droit devant le marché. L’égalité est rétablie de façon idéaliste par le marché (et donc favorisé par la péréquation du taux de profit) et la confrontation des co-échangistes. Les biens (hommes et marchandises) s’échangent à leurs valeurs.

Ce qui constitue le travail productif est nié, au nom d’une homogénéisation salariale, d’un « tous ensemble » porteur d’espoir, mais véhicule de bien des illusions. L’humanisme d’une communauté d’intérêts communs, le fait que le travailleur soit d’abord un « homme » qui en vaut bien un autre, « victime » d’une abomination à savoir l’aliénation du marché, l’aliénation de sa force de travail par le salariat, permet de trouver des terrains de rapprochement avec toutes les autres formes d’aliénation. Toutes les formes de refus au droit à la différence etc., celle des sexes, celles des pays comme des régions, celles des âges de la vie.

Ainsi peut-on mettre sur le même plan (ie sur le même « marché », seul lieu de satisfaction des besoins, besoins naturels, besoins biologiques) lutte de classe et féminisme. Et déclarer que la question du féminisme est aussi importante, voire plus importante, que la question de la lutte des classes. C’est à dire remettre en question tout l’apport des féministes communistes qui se sont battues pour un féminisme de lutte des classes face à un féminisme bourgeois. Remettre en question toute la démarche épistémologique et existentielle de Flora Tristan, première femme féministe qui finit par passer au socialisme et créer le premier parti ouvrier au monde, justement parce qu’elle jugeait que la question féministe ne pouvait trouver sa résolution que dans la création d’un parti ouvrier. Oui, les Buffet et consort devront nous expliquer pourquoi, Flora a fait le chemin dans ce sens, et non pas, comme nous y invitent les centristes et les droitiers, dans l’autre sens.

La position problématique de Marx sur la socialisation objective du capitalisme, socialisation qui ne pourrait connaître son plein aboutissement et épanouissement que sous le socialisme, a connu bien des déformations de nature social-démocrate.

La première est de considérer que la transformation révolutionnaire se réduirait à une maïeutique « positiviste », le fameux coup de pousse historique à donner pour permettre à la révolution d’accoucher, mettant en conformité socialisation politique et socialisation économique déjà parvenue à maturité.

Le parti, suivant à distance le même chemin que la social-démocratie, se servant également des mêmes propos sur la réévaluation par Engels du suffrage universel, a fini par conclure que l’heure des révolutions était terminée. Suivant cette thèse, le mouvement populaire conscient de lui-même aurait trouvé, grâce à la maîtrise des enjeux économiques, le moyen de se passer de la violence dans l’histoire. Ce moyen, c’est la découverte que le capitalisme crée lui-même les bases objectives de la socialisation via l’apparition de son dernier stade, le capitalisme monopoliste d’Etat. Dans ce système, intérêts publics et intérêts privés sont tellement liés qu’il suffit d’un rassemblement électoral majoritaire pour parachever ce que la vieille taupe à déjà réalisé.

Cette thèse n’est pas nouvelle, comme nous l’évoquions dans le précédent numéro d’Approches Marxistes à propos des réflexions d’André Marty sur le cours nouveau suivi par notre parti au lendemain de la seconde Guerre mondiale. En effet, si la nature du système à mettre en place dans les premiers moments de la phase de transition se résume, au mieux, à instaurer un capitalisme d’Etat, pourquoi prendre le risque et assumer le prix à payer d’une rupture révolutionnaire ? Il suffit de réaliser l’union électorale majoritaire de tous ceux qui ont intérêt à la mise en œuvre d’un tel système. Mais au fait, qui sont ces alliés rendus objectifs par le cours de l’histoire ?

C’est d’abord la classe ouvrière réduite à sa dimension corporatiste. Dans une telle approche en effet, la fonction politique historique de cette classe est niée, elle est niée au nom de la défense de ses intérêts économiques. Le courant stalino-réformiste va donc reprendre pour se l’approprier le concept social-démocrate de politique sociale, concept qui a fait son apparition sous Bismarck en Prusse à la fin du 19e siècle. Qu’est-ce que s’intéresser au social ? C’est d’abord et avant tout s’intéresser à un seul côté de la figure ouvrière, celle de la reproduction de la force de travail. C’est donc la placer volontairement et politiquement en situation de dépendance vis-à-vis du propriétaire des moyens de production, le seul capable de subordonner cette force  de travail à la création de valeur. Mais dans l’Etat bismarckien, et plus tard dans tout Etat-social, la nature juridique de la propriété va devenir moins importante que la forme sous laquelle elle réussit à subordonner le maximum de force de travail et à en extraire le maximum de plus-value.

En réduisant l’abolition de la propriété privée des moyens de production à la transformation juridique du statut de l’entreprise, et en renonçant à s’intéresser à la transformation du procès de production, on ne se contente pas de maintenir en l’état les liens de subordination nécessaires à la production, mais on place en état de subordination pratique, théorique et idéologique  le travailleur qui ne voit pas le lien direct entre conditions de production et conditions de reproduction de ces mêmes conditions de production. La reproduction de la force de travail est encadrée, contrôlée par des organismes, des appareils (d’Etat : quand ils fonctionnent au répressif ou idéologique d’Etat quand ils fonctionnent à l’idéologique) chargés d’aider à la reproduction de cette force. Par exemple, l’école, le système de santé, le système de protection vieillesse, la justice (la police), la culture, etc., c’est à dire avec tout ce qui constitue l’appareil d’État. Or dans une société capitaliste (privée), l’Etat est un Etat capitaliste. Et le nombre de ceux qui concourent à son maintien sont innombrables. Il se crée donc une solidarité de fait entre les couches, catégories etc., qui aident au fonctionnement de l'Etat et le travailleur, uniquement perçu comme un élément dépendant, c’est à dire comme une personne dont la seule activité reconnue est celle consistant à reproduire sa force de travail (ie comme salarié-consommateur, comme co-échangiste à leurs valeurs d’un certain nombre de biens nécessaires à la reproduction de cette même force).

Le tour de passe-passe consiste, dans une politique d’infantilisation du travailleur (le travailleur ne demande-t’il pas à être protégé !) à lui retirer toute connaissance et part active dans le processus de production, dans le processus de création, au nom de l’efficacité de la division sociale et de la division technique du travail.

Nous avons choisi, pour illustrer nos propos un court extrait de ce qui fut la bible de toute une génération de militants communistes, « Le traité marxiste d’économie politique : le capitalisme monopoliste d’Etat ».

Il faut se souvenir que cette théorie réformiste fût construite sur l’exclusion des économistes de gauche du Pcf, que ceux-ci durant de longues années furent interdits de séjour dans les publications économiques du Parti et qu’il ne durent leur survie qu’aux maisons d’éditions alternatives comme François Maspéro, ou les Presses Universitaires de France (ce fut le cas pour Claude Ravel, Christian Palloix, Suzanne de Brunhoff, Michel Aglietta, Gérard Dumesnil, etc.) Sans parler des auteurs ayant rompu avec le parti comme Charles Bettelheim au début des années 50- 60.

Pour nous, jeunes militants de l’aile gauche de l’UEC, la nuit allait tomber sur l’immense travail réalisé sur le front de l’économie politique. Nos camarades rejoignaient dans la défaite Louis Althusser et Etienne Balibar avec Lire le capital mais surtout avec l’article inégalé d’Etienne Balibar, « Plus-value et classes sociales » (in Cinq études du matérialisme, Maspéro 1973). Article qui devait fonder une approche anti-économiste (critique de toute économie politique) au sein des jeunes marxistes que nous étions.

Aujourd’hui que l’aile gauche du parti ressuscite, l’heure de régler nos comptes avec les réformistes (Herzog, Boccara) a sonné.

 Tome II du traité, p. 359 et 360

« L’étatisation, c’est le développement de formes données de cette intervention, propre au système capitaliste, avec des caractéristiques résultant à la fois de son effort pour tenter de surmonter sa contradiction fondamentale (entre caractère de plus en plus social de la production et le caractère privé de l’appropriation des moyens de production) et son impuissance à y parvenir.

C’est précisément ce que révèle, en particulier, l’expérience des nationalisations. Pour une part en système capitaliste, nationalisations et étatisations sont assimilables. Mais pour une part seulement, dans la mesure où elles introduisent une contradiction dans le système, et où cette contradiction prend corps et s’approfondit par l’action du mouvement démocratique sur leur contenu.

En revanche , sur le fond, on ne peut assimiler nationalisations démocratiques et étatisation.

Entre nationalisations en système capitaliste et nationalisations démocratiques se situe un changement d’orientation essentiel, la volonté de mener une politique dont l’objectif fondamental n’est plus le profit monopoliste, mais la satisfaction progressive des besoins des travailleurs ; entre les deux se situe, pour atteindre ce but, la décision non pas de liquider, totalement le système capitaliste, mais celle d’en finir avec la domination du capital monopoliste.

Ce changement politique effectué, cette orientation adoptée, des nationalisations démocratiques deviennent possibles. Elles permettent d’utiliser selon les besoins sociaux les moyens de production et d’échanges déterminants et de réaliser progressivement les conditions d’un plein emploi et de l’essor des forces productives.

C’est dans ces conditions seulement qu’on peut commencer à envisager une participation réelle des travailleurs à la direction et à la gestion des affaires. »

Tout est ici contenu : évolutionnisme, économisme, réformisme, refus sciemment justifié de construire une politique de rupture ; et excusez du peu, « l’autorisation » donnée à la classe ouvrière d’exercer son pouvoir. Car, voyez vous, ces gens là sont bien braves, mais quant au fond, il faudra qu’ils attendent la bonne volonté de la direction du parti et des syndicats pour s’occuper de leurs affaires.

Pourtant nous en sommes convaincus, à l’origine, quand ces travaux apparurent, pour beaucoup de militants communistes, la dimension contre-révolutionnaire stalino-réformiste d’un tel projet a dû leur échapper. La constitution d’une section économique, l’immense travail de recherche entrepris, la mise au « service » de la classe ouvrière « d’intellectuels brillants », tout contribuait à masquer à la vue des travailleurs la véritable nature du discours et donc les effets objectifs contenus dans ces propos. Et nous même avons dû nous réapproprier, vaille que vaille, les fondamentaux de la critique de l’économie politique découverts il y a 150 ans par Marx.

C’est vrai que l’économie est une matière difficile et comme le rappelait si justement l’économiste trotskiste Pierre Salama dans son excellent petit ouvrage « La loi de la valeur » (Maspéro, 1972), ce n’est en général qu’au niveau du doctorat que les jeunes étudiants en économie commencent à comprendre ce dont cette matière traite vraiment. Avant, les yeux fixés sur le guidon de la multitude des secteurs que cette « science » entend traiter, abusés par l’impérialisme des mathématiques qui n’ont pour seul objectif que de cacher la véritable relation que l’économie entretient plutôt avec la philosophie, les étudiants sont littéralement gavés de chiffres et de dates, l’effet réel est de les anesthésier et de leur ôter toute volonté critique.

Il faut croire que ce mauvais coup a réussi car il suffit de voir aujourd’hui les rayons des librairies pour constater que les études économiques critiques ont pratiquement disparu, entraînant d’ailleurs les rayons d’ouvrages économiques dans une chute générale. On a le sort que l’on mérite. Pour ma part, je dois dire, que je n’éprouve plus aucun attrait pour cette matière. Mais revenons à nos moutons (noirs), il est temps de « liquider » les liquidateurs.

Quel est l’effet réel de cette série de négations essentielles sur l’ardente obligation de toute rupture avec l’essence du système capitaliste ? Nous l’avons vu, le stalino-réformisme nie le lien entre travailleur et acte productif (ou quand il l’envisage sous Staline, c’est pour le réduire à sa dimension quantitativiste : stakhanovisme). Il nie le lien de création (appropriation-destruction) qui existe entre le produit et le travailleur pour n’envisager que sa dimension de marchandisation. Comme le bourgeois, il survalorise la valeur d’échange au dépend de la valeur d’usage. Il est victime, lui aussi, du fétichisme de la marchandise. Victime du taux de profit et des diverses (pour ne pas dire multiples !) tentatives d’explications de sa baisse tendancielle, voire de la contrecarrer (politique réduite à l’anti-monopoliste pour mieux s’opposer à une politique anti-capitaliste conséquente).

La politique sociale, c’est en définitif, la politique qui reste les yeux rivés sur le marché, la répartition des revenus et leurs effets (redistribution, impôts etc.). Cette position est par essence réformiste et donc bourgeoise.

Elle atteint son apogée dans la fameuse théorie de la « demande effective » forgée par l’économiste anglais Keynes, qui est le véritable théoricien de toute cette mouvance. En effet, le système réformiste issu de la contre-révolution stalinienne partage donc avec le social-démocratisme la même volonté de réaliser un compromis entre catégorie sociale ouvrière et catégorie sociale petite bourgeoisie dépendante de l’appareil d’Etat, sous la domination idéologique et programmatique de cette dernière.

Dès lors, pourquoi s’attaquer à l’appareil d’Etat, si ce n’est pour se rendre compte que celui-ci nous est indispensable pour reproduire le système. Car dans quel type de système est-on quand au nom du socialisme dans un seul pays (ou ce qui lui correspond : la fameuse voie française au socialisme), on accroît le poids de la fonction publique, on soutient ses instituts administratifs de gestion pour ses « cadres », on diffuse des illusions sur leur démocratisation possible (ENA, Science Po, Polytechnique, ou Gosplan, où est la différence ?)

En réalité l’apparatchik du capitalisme d’Etat n’est pas plus le « camarade » du travailleur que le fonctionnaire gestionnaire de l’entreprise publique du capitalisme monopoliste d’Etat français. Voilà la vérité ! Et cette vérité, il a fallu que ce soit la femme de Gorbatchev elle même qui nous la crache à la figure, pour qu’enfin elle nous devienne audible. Son « Nous ne sommes pas des ouvriers » poussé comme un cri de désespoir et de haine face à son opportuniste de mari qui continuait à tenir un pseudo-discours sur la défense des intérêts des travailleurs, fût pour nous la douche froide salutaire sur un monde dont le degré de pourrissement était tel qu’il a suffit d’une pichenette pour qu’il s’effondre.

Le court chapitre de l’ouvrage sur le capitalisme monopoliste d’Etat que nous avons choisi montre bien comment le point de vue marxiste : « le caractère de plus en plus social de la production et le caractère privé de l’appropriation des moyens de production » est détourné de son caractère anti-économiste, pour pouvoir mieux le réduire à une politique réformiste.

C’est d’abord la survalorisation de la réforme au nom du consensus. On emploi le mot « démocratique » à toutes les sauces pour mieux indiquer que le parti refuse toute politique qui viserait à remettre en cause son parlementarisme. Il faut un rassemblement majoritaire, dont la seule forme d’action décisive est réduite à l’expression par le vote, pour que le changement ait lieu.

Oui, mais quel changement peut-on obtenir si les intérêts de cet hypothétique rassemblement sont contradictoires ? Sûrement pas une politique audacieuse de choix. Dès lors, on se cale sur les intérêts du groupe social le mieux préparé, le plus enclin à utiliser l’appareil d’Etat. Car qui tient l’Etat tient la société (si l’on pense à toutes les révolutions communistes qui ont eu lieu, au début du siècle, avant que la contre-révolution stalinienne ne les emporte, ce n’est pas comme cela que celles-ci ont imposé les nouvelles structures et le nouvel Etat, c’est au contraire en affichant clairement leur volonté de créer un nouvel Etat disposant d’un nouvel appareil. En Allemagne comme en Autriche, en Hongrie comme en Russie, elles avaient nom Soviets (ie conseils ouvriers).

Deuxièmement, on affiche une politique dite « anti-monopoliste ». On remarquera qu’à l’époque, on ne parle pas de politique « anticapitaliste ». On s’y oppose même. « Il ne s’agit pas de rompre avec le capitalisme ». Cela en dit long sur le : « jusqu’où veut-on aller » de la direction. Mais il faut reconnaître que cette position a au moins le mérite de la clarté, car nos dirigeants actuels essaient de faire passer la marchandise, « le dépassement », pour de l’anti-capitalisme, alors que les réformettes économiques proposées ne s’en prennent même plus aux forces monopolistiques (en bâtissant par exemple, un vrai projet de nationalisation et de réorientation de la politique économique de ces groupes).

Autre pomme de discordes, « La satisfaction progressive des besoins des travailleurs » : La questions des besoins a été au cœur de l’affrontement entre aile droite et aile gauche de notre parti, au milieu des années 70, l’économisme coulait à flot Il n’était question à toutes les sauces que de « politique des besoins ».

Ce à quoi Ravel répondait : « La satisfaction des besoins dans la phase de transition ne répond ni a une nécessité naturelle ni à un impératif moral, et ce fétichisme de la nécessité naturelle (comme nécessité des forces productives) conduit à sous-estimer soit le rôle de la classe ouvrière et de ses organisations, soit à se poser des objectifs volontaristes (gauchistes). La production (comme mode) n’est pas un ‘moyen’ de satisfaire des besoins externes. L’étude précise du système capitaliste montre bien que le premier besoin, c’est de renouveler les conditions de la production. »

Ce à quoi Nicole-Edith Thévenin, renchérissait : « Le premier besoin du système, c’est le besoin de « procès » comme procès de sa propre reproduction, cela veut dire qu’il n’y a pas de consommation simple individuelle à laquelle la production devrait répondre, mais qu’il y a avant tout une consommation productive. La question des besoins ne se sépare pas des conditions de la production ».

Ce que nous montrent ces deux marxistes conséquents, c’est que dans le cadre d’un système économique, le travailleur n’échappe pas aux conditions sociales de la production et de la reproduction des rapports de production. Ceci implique que la consommation individuelle n’échappe pas au procès de production et se détermine selon elle. Marx, récusant Proudhon dans Misère de la philosophie, montre que les besoins ne sont pas affaire « d’opinion » (ie de goût, d’habitus, ou encore de filière s’inversant par manipulation de l’opinion via la publicité, autant de thèses qui ont fait les beaux jours de la sociologie) mais affaire « d’organisation de la production ».

La création d’un besoin dépend de la rentabilité d’un produit. L’appréciation subjective n’a que peu sa place, seul le lien objectif entre secteur I (production des biens de production) et secteur II (production des biens de consommation) et leur dialectique interne fixent la nature des biens jugés nécessaires, parce que solvables.

« Il n’y a pas de besoins « naturels », de besoins « en général », historiciser les besoins selon l’évolution des forces productives en croyant ainsi démontrer leur origine sociale, c’est en rester à la dialectique hégélienne. Il ne s’agit pas de définir, de planifier « de loin » les besoins en tant qu’ils se donneraient comme une essence à réaliser, mais il s’agit de les analyser selon l’évolution contradictoire et la structure d’un mode de production. » N.E. Thévenin.

D’où les effets immédiats que cela a sur notre façon d’envisager le socialisme et les tâches économiques durant cette phase de transition (dont nous avons montré dans nos précédents articles qu’elle n’était pas un mode de production mais la lutte à mort entre 2 systèmes, 2 modes de production : le capitalisme et le communisme).

« Au socialisme se pose précisément le problème de la maîtrise sociale de cette différence : la planification n’est pas technologie neutre d’une platitude consistant à ajuster production de période à des besoins positivement définis, selon un schème de remplissage. Il s’agit en fait d’assumer la contradiction interne de toute production sociale, c’est à dire de maîtriser un développement dans la permutations des moyens et des fins de phase à phase ». Claude Ravel

Parler de « la logique des besoins », c’est aplatir et effacer les contradictions économiques, politiques et idéologiques pour y substituer une politique rassurante (imaginaire) une « rationalité » économique escamotant les rapports de production et la lutte des classes. C’est tomber dans l’imaginaire idéologique des « économistes » modernes dont Ravel reconnaît qu’ils n’ont rien inventé et qu’ils ne sont que les modernes continuateurs du populisme russe dans leur représentation d’un temps économique linéaire.

L’Etat stalino-réformiste n’est en définitive guère différent de l’Etat bismarckien qui au 19e siècle avait la volonté de passer un compromis historique avec le mouvement ouvrier en plein essor. En échange d’une gestion étatique de la reproduction de la force de travail, le travailleur devait renoncer à toute velléité de transformation de son existence comme producteur. La bourgeoisie elle-même était prête à sacrifier une partie de ses secteurs économiques à l’étatisation. On sait que ce fût le cas pour les transports, puis l’habitat populaire en Allemagne etc. autant de secteurs où le taux de retour sur investissement était trop faible, mais où la dimension de socialisation objective par rapport au reste de l’économie était trop forte. On a besoin de chemins de fer pour transporter les marchandises, mais personne ne veut supporter le coût d’entretien des installations. La nationalisation est aussi une béquille du capital.

Ce pseudo-socialisme trouva ses turéfaires, notamment autour du philosophe Hegel, qui justifia théoriquement les aspirations à la domination de l’Etat prussien. L’étatisation attira d’abord tous les jeunes radicaux allemands émus par l’état de la classe ouvrière de leur pays. L’empereur et l’Etat allaient sauver le peuple allemand du délitement où l’économie capitaliste semblait l’enfoncer. On sait que les plus radicaux d’entre eux finirent par rompre, en découvrant la réalité des conditions d’existence de la classe ouvrière ainsi que sa volonté d’autonomie politique sous l’ influence de l’anarchisme. Tout ceci allait se terminer dans le célèbre ouvrage de Marx, Critique du programme de Gotha et d’Erfurt, par une remise en cause radicale de la société où la destruction de l’Etat est posée avec force.

« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » reconnaît que la question de l’Etat et donc la question des besoins (besoins de sécurité, de santé, de formation, de logement, etc.) pose la question du lien de dépendance du monde du travail avec tous ceux qui travaillent à organiser rationnellement, c’est à dire à moindre coût, sa reproduction.

Dès lors, deux attitudes sont possibles, ou le maintien ad vitam aeternam de l’Etat social « des besoins », ou la destruction de l’Etat et le transfert à des organismes sociaux ouvriers plastiques (conseils ouvriers, mutuelles, coopératives, etc.) chargés de s’occuper de ces questions en lien avec la modification de la classe ouvrière au sein de la production. Le premier point de vue est celui de la social-démocratie, le second celui des communistes libertaires et des communistes des conseils.

Les léninistes espéraient pouvoir faire le lien entre les deux. Ils espéraient pouvoir conduire une politique de dépérissement de l’appareil d’Etat, en se servant de façon motrice des contradiction internes de ce même appareil d’Etat. La réalité conduit à dire qu’ils ont échoué. Peut-on reprendre ce point de vue, peut-on lier réforme (maintien de l’Etat) et révolution (bris–destruction, disparition de tout Etat) en un lien dialectique ? Introduire la révolution dans la réforme (planification différente, passage progressif du pouvoir aux travailleurs dans les entreprises etc.), rien n’est moins sûr, car on constate que tel le phénix, le capitalisme renaît sans cesse de ses cendres. Non seulement de la base économique, comme nous a appris à nous en méfier le marxisme et surtout le léninisme, mais aussi renaît de l’étatisme, ce que le communisme léniniste a été incapable d’envisager.

Tous les marxistes n’ont pas été dupes de ces questions, c’est le cas d’auteurs comme Antonio Gramsci. C’est pourquoi son analyse, aujourd’hui encore, donne lieu à un affrontement important entre aile droite et aile gauche du courant communiste international. L’autonomie relative de l’appareil d’Etat vis-à-vis de sa base économique laissait entrevoir que l’action de création et de reproduction des classes sociales n’avait sans doute pas une causalité univoque, de l’économique vers l’étatique, mais également une action réciproque de l’étatique vers l’économique. Le débat entre aile gauche et droite consiste donc à retenir ou à nier son activité et ses réflexions théoriques durant la première partie de sa vie, celle des Soviets de Turin et de leur théorisation, par exemple dans son célèbre article « La révolution contre le Capital » (Le Capital de Marx, dont nous avons vu qu’une certaine lecture évolutionniste, peut conduire à nier la révolution au nom d’un fatalisme qui fait de la classe ouvrière, une classe victorieuse par défaut (ie nécessité ontologique).

La question de l’État, de son rôle, de ses fonctions, plus fondamentalement de sa disparition, est la question centrale du communisme. Celui à construire pour notre époque, le 21e siècle. Il a besoin pour cela d’un marxisme renouvelé, d’un marxisme qui se servant des pierres d’angles que furent l’apport du marxisme révolutionnaire et du marxisme léninisme, débouche sur la prise en compte des nouvelles problématiques de notre époque, l’anti-humanisme théorique et son développement conséquent sur le front de l’anti-économisme théorique permet plus que tout autre point de vue de restaurer un authentique humanisme pratique, le respect de l’homme dans sa relation avec la nature, le respect de l’homme dans sa relation avec le travail. Ce marxisme, le marxisme alternatif (alliance du rouge et du vert mais aussi du rouge et du noir), pose que l’Etat et sa disparition sera la question centrale du mouvement ouvrier dans les décennies à venir. Elle le sera pour autant que les militants révolutionnaires restent fidèles à la définition du communisme (ie société sans classes et sans Etat).

Pierre Martin, animateur de Débat Communiste Alternatif