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Approches Marxistes
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Parti communiste français et politique internationale

Marie-Catherine ANDREANI

Daniel CIRERA, membre de la direction nationale du Parti communiste français, chargé des questions internationales fait le point de la politique étrangère du PCF dans un entretien paru au printemps 2002. le PCF participait encore au gouvernement Jospin. *

Analyse de ce texte de politique internationale

Dans cet entretien, Daniel Cirera déclare que la politique étrangère du PCF se fonde sur des valeurs humaines universelles. Mais il ne spécifie pas quelles sont ces valeurs, ni en quoi elles ont une portée universelle. N’importe qui aurait pu dire la même chose. Y compris à droite.

L’action du parti se réfère à l’« émancipation (…à un) dépassement possible et nécessaire des rapports sociaux capitalistes », constituant des « repères » de la politique étrangère du parti. Il n’y a donc plus de ligne, mais des repères, pour une politique « moins idéologique et plus pragmatique, (…qui) ne désigne pas d’ennemi type ». Cette accumulation de termes ne veut pas dire grand chose. Elle signifie qu’en politique étrangère le parti n’a plus de ligne.

Daniel Cirera explique que la politique du parti est à la recherche de « rapports de force favorables à la réduction des inégalités ». Et non à la suppression des inégalités, peut-être cette vision plus « pragmatique » à laquelle il fait référence plus haut.

Cirera croit au rôle que la France, entité spirituelle non définie ni historiquement ni politiquement, « peut jouer dans sa capacité de promouvoir les droits humains, un héritage de valeurs, une certaine radicalité sociale, une conception du service public, de la laïcité, de la souveraineté ouverte au monde, et enfin de l’Organisation des Nations Unies ». Plusieurs commentaires s’imposent et des questions. Qu’est-ce qu’une « radicalité sociale » en matière de politique étrangère ou de politique tout court ? Qu’est-ce également qu’une « souveraineté ouverte au monde », concept des plus flous ? Quant à la « conception du service public » de la France, on vient d’en avoir plusieurs illustrations qui nous rendent sérieusement perplexes. S’en remettre à l’ONU en politique étrangère ? Demandez aux Afghans, aux Yougoslaves, aux Palestiniens et aux Irakiens ce qu’ils en pensent !

Cirera dresse un panégyrique de la politique étrangère française, identifiant l’action de la France à des avancées de civilisation. Lesquelles ? S’agit-il de l’opération de police contre l’Irak en 1991, des bombardements en ex-Yougoslavie, du largage de bombes sur l’Afghanistan en 2002 ? Et que penser de la « résistance (française) aux visées impériales » ? Où et quand la France a-t-elle résisté aux visées impériales américaines ? Même Chirac plus tard n’a fait que défendre des intérêts impérialistes contre d’autres intérêts impérialistes. Depuis il a fait amende honorable à grand renfort de manipulation, transformant les Américains en seuls libérateurs de la France occupée. Exit la Résistance et l’armée soviétique.

La spécificité de la politique étrangère française tiendrait « dans ce que les questions internationales ne sont pas un domaine réservé, mais l’affaire de tous les citoyens ». Voilà une nouvelle qui en est vraiment une, Français qui croyions que la politique étrangère française avait toujours été le domaine réservé du président de la République, et que ce problème justement avait déplu au Premier ministre de l’époque, un certain Lionel Jospin qui n’y voyait pourtant pas malice lorsqu’il s’agissait de François Mitterrand.

Selon Cirera, la Realpolitik, depuis le 11 septembre 2001, a démontré son inadéquation aux réalités du monde d’aujourd’hui. Il est à noter que le terme « d’aujourd’hui » est récurrent à toute intervention du PCF. Comme si ce terme à lui seul devait marquer la coupure entre un parti qui serait demeuré communiste et le parti tel qu’il est devenu. « Aujourd’hui » marque la mortification du PCF, son éternelle autocritique, et la demande d’absolution d’une politique que la mutation ne cesse de vouloir éradiquer des mémoires.

Realpolitik et internationalisme

Qu’est-ce que l’internationalisme aujourd’hui pour les dirigeants du parti communiste ? C’est la mondialisation et, visionnaire, Cirera voit « un début de reflux de l’hégémonie des idées libérales, et des politiques libérales », dans Seattle, Gênes, Porto Alegre. Car on ne pense plus le monde en blocs ou en camps. Le parti n’a donc plus de politique étrangère définie, mais « une réflexion sur des alternatives au néolibéralisme », réflexion en construction « …à travers une multiplicité d’expériences et de dialogues politiques entre des forces très diverses, des responsables, des chefs d’Etat, des organisations non gouvernementales, des institutions internationales (…) » Et comment, se demande Daniel Cirera, faire converger ces luttes sociales, politiques, environnementales, féministes, « pour une autre sécurité » ? En effet, comment faire converger des luttes tellement atomisées et spécifiques que les Verts en France, par exemple, ne sont jamais intervenus sur des questions écologiques fondamentales comme l’utilisation de l’uranium appauvri en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, la pollution de ces pays par les fuites occasionnées par les bombardements d’usines chimiques ; Dominique Voynet, ministre Vert du gouvernement de la gauche plurielle, a été très discrète sur la contamination des bovins par le prion responsable de la maladie de Creutzfeld-Jacob ; quant « à travail égal, salaire égal », on a substitué à cette lutte des femmes la « parité » qui n’intéresse que la bourgeoisie féminine en politique et guère la ménagère ou l’ouvrière, etc. Alors, pour ce qui est des autres luttes comme celle des Indiens au Chiapas, faut-il faire appel à cette notion fumeuse « d’autre sécurité » ? De quelle autre sécurité s’agit-il ? De la sécurité alimentaire ? De celle de l’emploi ? De l’embargo contre l’Irak ? D’une sécurité militaire garantie par des institutions si peu fiables qu’elles s’alignent sur les desiderata américains ? OTAN ? Guerre préventive ? Forces d’occupation onusiennes ? Autant de questions qui ne sont pas évoquées.

Encore que…L’exemple qui suit cette partie de l’entretien de Daniel Cirera laisse rêveur, puisqu’il s’agit des « ambitions » et de « l’influence du fondamentalisme ». Nous voilà fixés. Il s’agit d’un fondamentalisme de « …régimes totalitaires soutenus par l’Occident, qui ont appuyé le terrorisme et réprimé avec une brutalité souvent féroce les militants et les organisations de gauche. » Si jamais vous pensiez aux talibans et à Saddam Hussein, vous avez gagné un voyage pour deux personnes, mais, « aujourd’hui », ce ne sera pas à Cuba.

Orientations de la politique étrangère du PCF

L’Europe, c’est « un des signes les plus visibles de la mutation du parti communiste (…) L’illustration de notre stratégie constructive ». Cirera ajoute même que « l’idée européenne est une idée progressiste ». Idée qui en effet a bien évolué entre l’opposition à Maastricht puis l’alignement du parti, dès l’entrée de ministres communistes au gouvernement Jospin, à sa politique européenne, l’exigence d’un referendum concernant l’euro s’est ensuite soldée par son abandon, et la collaboration du parti à un gouvernement qui s’est appliqué à casser le service public, et à licencier, délocaliser, signer et préparer la place à un gouvernement de droite, qu’il a aidé à faire élire à 82 % des suffrages exprimés (une vraie république bananière), et qui n’a plus qu’à terminer ce qui a été mis en chantier. Mais l’exemple d’une Europe « progressiste » cité par Daniel Cirera ne concerne aucun de ces problèmes de politique économique et sociale. Non, c’est la « crise » du Kosovo qui retient son attention.

Car il s’agit d’une « crise où l’Europe aurait pu être seule à (…) intervenir militairement ». Les communistes « d’aujourd’hui » sont prêts à partir en guerre quand la politique américaine en Europe l’exige !

Quant aux rapports d’un parti communiste français avec d’autres partis de gauche, Daniel Cirera ne veut pas d’une vision figée. Ces rapports en effet sont en constante évolution, concernant la taxe Tobin, l’Accord multilatéral sur l’investissement, l’Organisation mondiale du commerce (dont les « évolutions » ne nous ont pas marqués, davantage inégalitaires au fil du temps, le pacte de stabilité (même commentaire…), le rôle de la Banque centrale européenne. Autant d’évolutions dont nous ne saisissons pas vraiment le mieux pour les peuples ! Ni les forces de gauche à l’œuvre.

Il n’y a plus de « partis frères », ajoute Cirera, sauf à voir « dans des pays qui comptent ». Lesquels ? Qui comptent pour qui ? Pour quoi ? Rien n’est spécifié. Car il y a « la gauche transformatrice » au Parlement européen, présidée par Francis Wurtz. Ainsi qu’une « structure souple, ouverte, que l’on appelle le Forum de la nouvelle gauche européenne (…qui) transcende les a priori idéologiques. »

La direction du PCF, par la voix de Daniel Cirera, se lance dans les grands défis de demain en ce qui concerne la politique étrangère : le développement durable, la réduction des inégalités et la démocratie. On croirait entendre ATTAC. Ou Terre des Hommes. Ou Survie. N’importe quelle association humanitaire, mais pas un parti politique. Des déclarations d’intention qui ne correspondent même pas avec les prises de position du parti pendant sa collaboration avec le gouvernement socialiste, ni avec celles qu’il a pu prendre par la suite. Le PCF se raccroche en politique étrangère aux mirages et aux illusions des ONG, sans avoir les moyens financiers de nombreuses d’entre elles. Car la solidarité internationale, c’était cela aussi : une manne financière qui n’existe plus, et guère d’argent à distribuer du côté des nouveaux alliés à un parti anciennement communiste, même s’il proclame qu’il s’agissait d’une maladie de jeunesse.

Déclarations d’intention du PCF à l’épreuve des faits

A l’œuvre, le parti communiste, en matière de politique internationale, a approuvé les agressions impérialistes contre la Yougoslavie et l’Afghanistan. Il n’a pas condamné la participation française à l’opération de police menée contre l’Irak en 1991. A été très discret sur l’embargo, même si certaines personnalités du parti se sont engagées en faveur de la levée de cet embargo. Il ne soutient pas Cuba, ni la Corée du Nord, dernières verrues qui déparent sa jeune virginité.

Le nouvel internationalisme du PCF ne remet pas en cause l’ordre établi. Il l’« aménage », défend l’ONU qu’il pare d’une légitimité douteuse, ne craignant pas de soutenir la résolution 1441 concernant le désarmement de l’Irak avant l’agression américaine, et se réfère au Plan de Genève pour obtenir une paix sur la base d’accords dont les Palestiniens ne veulent pas, condamne les « attentats terroristes » des Palestiniens, renvoyant ainsi dos-à-dos, comme les autres, l’agresseur et l’opprimé, le voleur et le volé, la victime et le bourreau.

La direction du parti communiste a progressivement abandonné ses principes fondateurs à partir de la fin des années 70 concernant la direction de la classe ouvrière, l’organisation du parti, et bien sur l’internationalisme. Il a même participé aux campagnes de criminalisation du communisme, applaudi à la chute du mur de Berlin, vu une contre-révolution dans le coup d’Etat en Roumanie, et accusé les dirigeants yougoslaves de dictature. Il a hurlé avec les loups à Tien An Men et désigné la Corée du Nord comme dangereuse pour la paix. Il multiplie les prises de position hostiles contre Cuba, n’hésitant pas à titrer dans L’Humanité du 4 avril 2003 « La Havane remplit ses prisons », ce qui n’avait rien d’une boutade mais d’une condamnation se référant aux témoignages d’une Zoé Valdès, dont les ouvrages anti-castristes sont tellement ridicules qu’ils portent à rire à gorge déployée, et de RSF, dont les prises de position sont d’un anti-communisme digne de la Guerre froide. Et alors que la pression américaine sur Cuba ne se relâche pas et inquiète les observateurs internationaux, le PCF, désireux de plaire aux médias, a la stupidité de rester muet.

Le Parti communiste français défend la construction d’une « Europe sociale », slogan sans contenu impulsé par les mêmes inventeurs des « plans sociaux » ! Il a complètement abandonné la défense des partis socialistes existants, s’alignant sur le politiquement correct mis à jour régulièrement par la social-démocratie.

Au moment où Paris fête l’insurrection de ses habitants et sa libération à laquelle tant de nos camarades ont donné leur vie, nous ne sommes guère fiers de ce qu’est devenu ce grand parti communiste français qui a su résister et se battre contre l’occupation étrangère, et un impérialisme débridé. Une situation politique et militaire qui rappelle bon nombre d’autres que nous sommes en train de vivre et contre lesquelles nous devons agir.

Marie-Catherine Andreani

 avril 2004

(*) « Un nouvel internationalisme comme alternative au néolibéralisme », La revue internationale et stratégique, n°45, printemps 2002, Pascal Boniface, entretien avec Daniel Cirera, responsable des relations internationales du Parti communiste français (PCF)