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Approches Marxistes
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Socialistes et communistes français au 20e siècle

Caroline ANDREANI

Une des hypothèses de travail de l’équipe de Robert Hue était de réaliser un « congrès de Tours à l’envers ». L’équipe qui a pris la succession n’évoque plus ce scénario, qui n’a pas suscité plus d’enthousiasme chez les militants communistes que chez les socialistes.

L’histoire du mouvement ouvrier français au 20e siècle montre que communistes et socialistes ont été de véritables frères ennemis. Ils n’ont pas seulement été divisés sur des questions théoriques, mais également sur des pratiques politiques à l’opposé.

Des socialistes divisés

À l’approche de la Première guerre mondiale, le dirigeants socialistes français sont divisés. Leur unification au sein d’un même parti, la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO, II° Internationale), date de 1905. Elle ne s’est pas faite sans mal, grâce à la pression des dirigeants étrangers qui ont contraints les principaux dirigeants français, Jules Guesde et Jean Jaurès, à s’organiser dans un seul et même parti. Le Parti socialiste de ces premières années ressemble à une auberge espagnole. Il regroupe des marxistes, sous l’obédience de Jules Guesde, des socialistes modérés et parlementaristes, dont Jean Jaurès est la figure de proue, et des anarchistes qui ont adhéré en masse à la CGT où ils animent la tendance du syndicalisme révolutionnaire.

Au congrès de Toulouse de 1908, Jean Jaurès s’impose comme l’homme fort de la SFIO en faisant adopter une motion qui fait la synthèse des différents courants. Il supplante ainsi Jules Guesde et le courant marxiste et la SFIO devient une machine électorale. Aux élections de 1910, le parti obtient plus d’un million de voix et 76 élus à l’Assemblée ; en avril-mai 1914, nouveau bond électoral : avec 1,4 millions de votes, la SFIO a 103 députés.

tranchées guerre 14-18Mais les réussites électorales ne mettent pas fin aux oppositions. Dans les années 1910-1914, la SFIO est très divisée sur l’attitude à adopter en cas de guerre. Les tenants du syndicalisme révolutionnaire proposent de déclencher une grève militaire en cas de déclaration de guerre, car les prolétaires n’ont pas à se battre dans le cadre d’un conflit opposant les capitalismes nationaux. Les marxistes n’adhèrent pas à cette proposition qu’ils jugent irréaliste et voient comme seule solution pour éviter la guerre la destruction du capitalisme. Les réformistes, animés par Jaurès, préconisent de lutter pour la paix par la voie parlementaire – refus de vote des crédits militaires, propagande contre les méfaits de la guerre – et pensent que la pression du prolétariat dans chaque pays sera suffisante pour empêcher un conflit militaire.

En 1914, la SFIO tient son congrès. Sa position est définie par la motion Keir Hardie-Vaillant qui préconise la « grève générale ouvrière, simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés ». Mais la SFIO, empêtrée dans ses divisions et loin d’avoir une analyse claire de la situation, n’œuvre pas à un front commun contre la guerre. Mieux, à la demande de Jean Jaurès, fin juillet 1914, la CGT repousse son appel à une manifestation commune avec la SFIO contre la guerre. Ce dernier est assassiné le 31 juillet. Le 3 août, la guerre est déclenchée. La SFIO rejoint immédiatement le gouvernement d’Union sacrée.

Congrès de Tours : majoritaires et minoritaires

Durant la guerre, les socialistes participent au gouvernement d’Union sacrée. Alors qu’à la CGT, à partir de 1916, une partie des syndicalistes critique la guerre et les politiques anti-sociales qui en découlent, les responsables politiques socialistes ne paraissent pas prendre conscience de la situation. Ainsi, Jules Guesde, membre du gouvernement depuis la déclaration de guerre, y reste-t-il durant tout le conflit. La révolution d’Octobre va provoquer une division durable des socialistes français, entre réformistes d’un côté qui restent attachés à la II° Internationale, et révolutionnaires, très largement majoritaires au congrès de Tours en décembre 1920, qui choisissent d’adhérer à la III° Internationale créée à l’initiative des bolcheviks. Durant le congrès, la II° Internationale est durement critiquée  les révolutionnaires lui reprochent de n’avoir pas su arrêter la guerre et mettent en cause ses dirigeants ont, au contraire, abandonné leurs idéaux antimilitaristes pour participer à des gouvernements bellicistes. De ce congrès naît une division politique durable. Certes, elle existait dès le congrès de la SFIO de 1905  la réunification n’avait pas réellement gommé les divergences entre réformistes et marxistes.

Entre-deux-guerres : des rapports conflictuels

L’entre-deux-guerres est une période où ces oppositions vont s’aviver et malgré l’épisode du Front Populaire, dégénérer en conflit ouvert à la veille de la Deuxième guerre mondiale.

Que les réformistes n’aient pas vu la création de la Troisième Internationale et l’apparition d’un nouveau venu sur le terrain politique, la SFIC (Section française de l’Internationale communiste), d’un bon œil n’a rien de très étonnant. Après des débuts « fracassants » dus au prestige de l’expérience bolchevique, le Parti communiste perd du terrain dans les années 20 en nombre d’adhérents comme en influence électorale. L’arrivée au poste de secrétaire général de Maurice Thorez en 1927 modifie la situation. La nouvelle stratégie politique impulsée sort de Parti communiste du reflux et va lui permettre de s’imposer comme le parti de la classe ouvrière. On brocarde souvent la stratégie « classe contre classe » pour l’opposer à la stratégie de Front Populaire. C’est oublier que la stratégie « classe contre classe » répondait à la nécessité de construire un appareil politique et militant, de se démarquer des réformistes de la SFIO, et enfin, d’imposer le Parti communiste comme un acteur majeur de la vie politique française.

Cette stratégie, qualifiée par les uns de sectaire, a en tout cas permis au Parti communiste de devenir le parti de défense de la classe ouvrière dans les années 20. Pendant ce temps, la SFIO s’adonnait aux joies du parlementarisme, devenant un parti d’élus et de personnalités politiques. Dès cette époque, la SFIO a développé un anti-communisme viscéral qui s’explique pleinement puisqu’elle se trouvait directement concurrencée sur « ses terres » par le nouveau venu et que ses dirigeants « traînaient » leur engagement belliciste alors que les communistes bénéficiaient de l’auréole de la nouvelle révolution. Des intellectuels français parmi les plus importants ne faisaient-ils pas le parallèle entre la Révolution française – dont le caractère révolutionnaire ne faisait alors pas se pâmer d’indignation –, et la jeune révolution ?

votez çaCette situation politique trouve ses prolongements dans le monde syndical, avec l’apparition en 1922 de la CGTU (unitaire) où se rassemblent militants anarchistes (qui quitteront par la suite la CGTU dans les années 1924-1925) et militants communistes chassés de la CGT par les réformistes (réformistes ne signifiant pas, en l’occurrence, démocrates) au nom du respect de la Charte d’Amiens de 1906 refusant la sujétion de l’action syndicale à un parti politique.

Le tournant des relations hautement conflictuelles entre réformistes de marxistes se situe dans les années 30. A partir de 1931-1932, des discussions se développent entre CGT et CGTU pour la réunification des deux centrales. Mais c’est Février 1934, avec les manifestations organisées par les ligues fascistes, qui précipite le mouvement. En effet, le réalisme politique l’emporte et socialistes et communistes prennent conscience du risque que fait courir leurs divisions sur l’avenir du pays. Il faut dire que le mouvement populaire pèse à plein : dans les manifestations qui suivent les journées de Février 34, cortèges de militants socialistes et de militants communistes défilent ensemble, prenant les états-majors de court.

C’est à la suite de ces événements – certains historiens y voient la « main de Moscou » infléchissant la stratégie « classe contre classe » à cause du danger fasciste ; les deux interprétations ne sont d’ailleurs pas exclusives l’une de l’autre – que sont signés en 1935 les accords de Rassemblement populaire entre radicaux, socialistes, communistes, CGT réunifiée et des dizaines d’associations. Socialistes et communistes trouvent pour la première fois depuis le congrès de Tours un terrain d’entente. Ces accords de Rassemblement débouchent bientôt sur des alliances électorales, et vont permettre à la gauche française d’obtenir la majorité aux élections législatives de 1936. C’est la période du Front Populaire.

Le Front Populaire

occupation usine 1936Si la stratégie « classe contre classe » a permis au Parti communiste de s’imposer dans le monde politique français, le Front populaire lui donne un nouvel élan. Le Pcf n’est pourtant pas le premier parti de la gauche, devancé qu’il est par la SFIO et par le Parti radical. L’alliance de ces deux forces, avec le soutien des députés communistes à l’Assemblée, permet à Léon Blum d’accéder au pouvoir. Mais la bataille électorale n’est pas tout, loin s’en faut, pour les communistes d’alors. Le Pcf refuse de participer au gouvernement Blum, tout en soutenant les réformes qui lui paraissent positives à l’Assemblée. C’est ainsi que le Parti met son poids dans la bataille du Front Populaire, soutenant les ouvriers en grève et portant leurs revendications : réduction du temps de travail, congés payés (deux semaines obtenues en 1936), augmentations de salaires, élection de délégués du personnel dans les usines, etc.

Mais ces réformes connaissent un coup d’arrêt dès janvier 1937 et le Parti communiste ne peut que se féliciter de ne pas participer à un gouvernement qui déclare la « pause » des réformes… Pas plus qu’il ne peut se satisfaire des déclarations de Léon Blum sur la guerre d’Espagne (« Je n’ai ni preuve ni présomption de preuve que le pacte de non intervention soit violé », dit-il à propos de l’aide de l’Italie et de l’Allemagne à Franco) ou de sa politique de « non intervention ».

La marche vers la guerre

Les relations entre socialistes et communistes se détériorent donc. Lorsque les radicaux rompent officiellement les accords de Rassemblement populaire, la rupture entre les différentes forces du Front populaire est consommée depuis des mois. La classe politique française, au lieu de prendre la mesure du danger représenté par les puissances fascistes, les minore. Pour les dirigeants radicaux et socialistes comme pour la droite, Hitler représente un rempart contre l’Union soviétique et le Parti communiste français un empêcheur de tourner en rond. Il est d’ailleurs la seule force politique à condamner sans équivoque les Accords de Munich (septembre 1938), quand le reste de la classe politique, toutes tendances confondues, se félicite d’avoir réussi à « sauver » la paix. Il est vrai que le but de la manœuvre est de détourner l’agressivité d’Hitler contre l’Union soviétique.

La France et la Grande-Bretagne entament alors une partie de jeu de dupes. Les deux diplomaties font lanterner la diplomatie soviétique dans des discussions interminables pour la signature d’éventuels accords militaires. Furieux de ces manœuvres dilatoires, les soviétiques signent finalement un accord de non agression avec l’Allemagne nazie en août 1939, qui restera dans l’histoire sous le nom de Pacte germano-soviétique.

En France, le pacte est accueilli par la stupéfaction générale. Personne, pas plus chez les communistes que dans d’autres formations politique, n’aurait pu croire à un accord de ce type. Les socialistes s’engouffrent dans la brèche pour liquider les communistes. A la CGT, les dirigeants d’obédience socialiste mènent une véritable guerre politique, en sommant les militants communistes de condamner le pacte. Ceux qui s’y refusent sont suspendus de leurs responsabilités syndicales, voire exclus. Le 26 septembre 1939, la chasse aux sorcières prend un nouveau tour avec l’interdiction du Parti communiste et des organisations amies.

A l’Assemblée nationale, on imprime le Journal Officiel de clôture la session parlementaire le jour même de la clôture. Les députés communistes perdant leur immunité parlementaire avec la publication au JO de la clôture de la session parlementaire, ils sont arrêtés avant d’avoir pu quitter l’Assemblée et jetés en prison. N’échapperont à la prison que ceux qui ont condamné le pacte. Les socialistes ne protestent pas devant cette mesure exceptionnelle…

La Deuxième guerre mondiale

Lorsque la guerre éclate en mai 1940, le Parti communiste est interdit depuis plus de six mois, ses élus emprisonnés, ses dirigeants et ses militants poursuivis. Le 22 juin 1940, le Parti communiste lance un appel à la résistance (que l’historiographie actuelle néglige pour présenter un Parti communiste cherchant à faire reparaître L’Humanité auprès des autorités d’occupation et pour faire débuter l’entrée en résistance des communistes à l’attaque allemande contre l’URSS en 1941 au mépris de la réalité historique…). La représentation nationale vote les pleins pouvoirs à Pétain. Seuls 80 parlementaires s’y opposent, parmi lesquels 35 socialistes. Mais les socialistes sont divisés : 90 d’entre eux (sur les 154 parlementaires socialistes) votent les pleins pouvoirs. Les communistes, eux, sont déjà dans la clandestinité… et mènent leurs premières actions de résistance.

Une fraction des socialistes décide d’emblée de collaborer avec le régime de Pétain : ce sera le cas de Paul Faure, de Brunet, de René Belin, etc. Et ce, sans même prendre en compte les partisans du socialisme autoritaire (Henri de Man) ou les néo-socialistes (Marcel Déat), détachés de la SFIO dès les années 30 (comme Doriot l’était du Parti communiste). Il est certain que l’anticommunisme a joué un rôle prépondérant dans les choix politiques de ces cadres socialistes et dans leur ralliement au régime du maréchal Pétain. Certains ont su, en voyant l’évolution de ce régime, s’en détacher. D’autres au contraire ont poursuivi dans la voie de la collaboration.

On ne peut évidemment pas dresser un tableau sans nuance de la situation avec d’une part des communistes résistants, d’autres part, des socialistes collaborateurs. Mais il est certain qu’à la Libération, le Parti socialiste a eu énormément de mal à recouvrer son crédit politique, un certain

nombre de ses élus ayant ouvertement collaboré avec l’Allemagne nazie, d’autres ayant passé les années de guerre à faire le dos rond en attendant la suite des événements. Il y a eu également des socialistes résistants de la première heure. Mais le véritable fer de lance de la résistance armée en France a été, même si l’historiographie actuelle cherche à gommer son rôle, le Parti communiste français. Quand aux élus communistes, ils ont payé un lourd tribu à cette guerre. C’est ce qui explique, avec le rôle de l’Union soviétique et de l’Armée rouge, le crédit du Pcf dans l’immédiat après-guerre.

L’après-guerre et les affres de la guerre froide

Dans l’immédiat après-guerre, l’opposition entre socialistes et communistes ne se calme pas. Si quelques personnalités socialistes comme Guy Mollet proposent une réunification entre les deux partis, ils ne trouvent guère d’audience dans leurs rangs. Les socialistes sortent profondément divisés de la guerre. Ils trouveront leur salut politique dans la guerre-froide et l’atlantisme. A l’issue de la guerre, il est difficile aux socialistes d’afficher le même anticommunisme qu’avant-guerre…Ils le troqueront contre un soutien sans faille aux Etats-Unis et à une création économico-politique promise à l’avenir que l’on sait, la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier, première étape de la construction européenne).contre-réarmement-1950

La guerre froide va leur donner l’opportunité de se débarrasser des communistes, au moins comme force de gouvernement. En 1947, le socialiste Ramadier chasse de son gouvernement les ministres communistes. Il prend prétexte du soutien du Parti communiste aux grévistes de Renault qui réclament une réduction du temps de travail – 48 heures hebdomadaires… – et une revalorisation des salaires. Depuis 1944, le Parti communiste s’est en effet engagé dans la bataille de la production pour la reconstruction du pays. Mais en 1947, les Français connaissent des restrictions encore plus graves que durant la guerre et les ouvriers n’en peuvent plus. Faisant le choix des crédits américains contre l’indépendance nationale, les socialistes se coupent donc volontairement de l’appui de la première force politique du pays et engagent la France dans le Plan Marshall.

Affrontements autour d’une question centrale : la décolonisation

La reconstruction du pays n’est pas la seule pierre d’achoppement entre les deux sensibilités. Un autre terrain d’affrontement apparaît avec la question de la décolonisation. Que ce soit en Indochine ou en Algérie, le Parti communiste français soutient le principe d’indépendance des

peuples. C’est d’ailleurs une des 21 conditions édictées en 1920 pour adhérer à la III° Internationale. Chez les socialistes, il existe une tradition coloniale ancienne qui remonte au 19e siècle : c’est Jules Ferry qui est à l’origine des plusieurs aventures coloniales françaises, au prétexte que les peuples « civilisés » se doivent d’apporter la « civilisation » à travers le monde…

Cette tradition influe-t-elle sur l’appréciation qu’en ont les dirigeants socialistes, ou est-ce une fois de plus l’anticommunisme qui pèse ? Toujours est-il que le Parti communiste se retrouve terriblement seul en 1945 lorsqu’il dénonce la guerre coloniale française contre le peuple indochinois, ou lorsqu’il mène campagne dans les années 50 pour la libération d’Henri Martin, ce militaire français « coupable » d’avoir développé une propagande d’explication et de dénonciation de la guerre coloniale menée par la France en Indochine auprès des soldats français. Il est vrai que ce sera Pierre Mendès-France qui signera des accords de paix avec le Viêt-minh en 1954 à la suite de la défaite de Dien Bien Phû.

L’armée française réussit-t-elle à s’extraire d’une guerre coloniale – les Français passant le relais aux Américains – qu’une autre débute en Algérie. Là encore, l’historiographie ne rend pas grâce au Parti communiste français, seul parti français pourtant à ne pas se prononcer pour la répression des militants algériens… Car du côté des socialistes, le choix est clair. Le 12 novembre 1954, François Mitterrand, ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès-France, déclare : « L’Algérie, c’est la France. » Et le gouvernement dirigé par Guy Mollet réussit en 1956, avec le vote des parlementaires communistes, à obtenir le vote des pleins pouvoirs. En coulisse, les socialistes ont demandé leurs votes aux communistes pour pouvoir trouver une solution à la situation algérienne. Toujours est-il que les pleins pouvoirs vont permettre aux autorités françaises d’accentuer le répression en Algérie : déplacements forcés de population, emploi systématique de la torture contre les militants algériens, politique de la terreur, tout est bon. On incrimine généralement les communistes, jugés responsables de ce tournant dans la répression… en oubliant pudiquement que ce sont les socialistes qui, jusqu’à l’arrivée de De Gaulle en 1958, étaient au pouvoir et donc menaient la direction des opérations.

Quant à la critique de l’action du Parti communiste français sur la question algérienne, on ne peut que sourire ! Un seul parti peut-il revendiquer le dixième de l’action du Pcf pour la paix en Algérie ? Un seul parti peut-il aligner autant de militants impliqués dans le soutien aux militants algériens ? Un seul parti autre que le Pcf a-t-il organisé le soutien juridique aux membres du Fln emprisonnés et jugés par les tribunaux français ? Amnésie collective ou malhonnêteté, c’est à voir.

Les années 70 : programme commun et stratégie politique

réformesEn Mai 68, socialistes et communistes voient apparaître sur le devant de la scène les partis gauchistes. Pour le Parti communiste, c’est le début d’une perte d’influence dans le milieu étudiant, les gauchistes ayant en commun avec les socialistes un anticommunisme aussi virulent que sectaire. Là encore, on met en cause l’attitude du Pcf qui a préféré négocier avec le patronat des avancées durables pour la classe ouvrière : les 40 heures de travail hebdomadaire, des augmentations de salaire, le droit d’expression syndicale dans les entreprises, … plutôt que de… faire la révolution ! Mais soyons sérieux : s’il n’y a pas eu de « révolution » en Mai 68, c’est que les conditions historiques n’étaient pas réunies. Aucune force politique ne peut arrêter une révolution quand elle est en marche.

Les années 70 voient en tout cas un rapprochement entre les deux courants historiques du mouvement ouvrier français. Cela correspond, pour les socialistes, au travail de recomposition de leur parti entamé par François Mitterrand (Congrès d’Epinay en juin 1971). Son l’ambition de pouvoir est évidente, tout comme son anticommunisme et son désir de supplanter le Pcf.

Communistes et socialistes se rapprochent, avant de signer le fameux « Programme commun de gouvernement » (juin 1972), un ensemble de mesures élaboré par les deux partis et qui doivent être appliquées en cas de victoire de leur alliance électorale. Les élections qui suivent la mort de Pompidou en 1974 ne permettent pas à Mitterrand d’accéder au pouvoir. Et le Programme commun vole en éclat en 1977.

1981 : le début de la fin

Aux élections présidentielles de 1981, le Parti communiste réalise un des plus mauvais score de son histoire avec 15,5 % des suffrages. Ce résultat s’inscrit dans un effritement de l’électorat communiste depuis la fin de la guerre, effritement dont le bénéficiaire semble être à partir des années 70 le Parti socialiste. En 1976 (cantonales) et en 1977 (municipales), le Parti socialiste passe pour la première fois devant le Pcf en nombre de voix à des élections. Mais même s’il devance le Pcf, le Parti socialiste a impérativement besoin d’une alliance avec les communistes pour faire élire son candidat. Le Parti communiste appelle donc à voter François Mitterrand au deuxième tour des présidentielles (mai 1981). Au lendemain de l’élection de Mitterrand, les communistes n’ont pourtant que quatre postes de ministres dans le gouvernement dirigé par Pierre Mauroy. Et aux législatives, le Pcf enregistre un net recul en voix et en siège et perd la moitié de ses députés.

Les premiers mois sont des mois d’euphorie tant pour les socialistes qui n’étaient pas retournés aux affaires depuis 1958 que pour les communistes, qui n’avaient plus participé à un gouvernement depuis 1947. Pour les communistes, l’expérience doit coûte que coûte être concluante. L’alliance entre socialistes et communistes ne doit pas être mise en difficulté. Dans de nombreuses grandes entreprises, les années qui suivent sont placées sous le signe de l’attentisme. Certains militants communistes n’hésitent pas à peser de tout leur poids pour bloquer les mouvements sociaux qui pourraient mettre en difficulté le nouveau pouvoir. Mais en 1984, c’est la rupture. Après avoir avalé de nombreuses couleuvres, les ministres communistes démissionnent. Il faut dire que les socialistes dérivent lentement mais sûrement vers le libéralisme : annonce de fermetures d’entreprises, politique d’austérité, … L’annonce de l’arrivée de Laurent Fabius comme Premier ministre a sans doute précipité la décision du Pcf.

Les années qui suivent ne permettent pas au Parti d’enregistrer de remontée électorale significative. L’effondrement des pays de l’Est à la fin des années 80 porte en plus un coup important au Pcf, dont les dirigeants assistent comme tétanisés à ces bouleversements majeurs. L’absence d’analyse le dispute à la vague d’autoflagellation qui saisit alors l’appareil dirigeant, vieillissant et sclérosé. La démission de Georges Marchais du poste de secrétaire général en 1994 et son remplacement par un inconnu, Robert Hue, aurait pu permettre un renouvellement de la réflexion et de l’appareil. Mais la « mutation », loin de modifier les comportements, entraîne le Parti communiste dans une rapide débâcle. Le Parti socialiste – Mitterrand s’était fait fort, au lendemain de l’élection présidentielle de 1981, de laminer le Parti communiste – ne peut que se réjouir de la politique d’autodestruction de son frère ennemi : c’est à lui que profite le crime…

1997-2002 : la soumission

Lorsqu’en 1997, le président Chirac dissout l’Assemblée, rares sont ceux qui pensent que les socialistes vont largement l’emporter. Chirac, reprenant l’habitude instaurée par Mitterrand, la « cohabitation », appelle comme Premier ministre le secrétaire du Parti socialiste Lionel Jospin. La direction mutante du Parti communiste applaudit à l’événement. Bien lui en prend : les socialiste lui accordent deux ministres et un secrétaire d’État, dont deux sont des lots de consolation : Jeunesse et Sports et Tourisme. Mais ce choix du Parti socialiste est stratégique : il a besoin des votes des députés communistes pour avoir la majorité absolue.

En 1936, le Comité central du Pcf, avec 15,2 % des suffrages et un parti en ordre de bataille, n’avait pas jugé souhaitable de faire partie d’un gouvernement d’union de la gauche. Avec ses résultats électoraux catastrophiques et un parti en décomposition, le Pcf de 1997 décide au contraire de… prendre les postes qu’on lui propose et se lance dans l’aventure de la « gauche plurielle ». Ce qui devait arriver arriva : durant cinq ans, le Parti communiste a fait preuve d’une soumission sans limite, avalisant la politique libérale du gouvernement, votant les lois anti-sociales… au nom de la solidarité gouvernementale, et restant même au gouvernement alors qu’il participait à une guerre impérialiste contre la République fédérale de Yougoslavie aux côtés de l’Otan !

La soumission au Parti socialiste était-elle inévitable ? Elle semblait aller de soi à la majorité des dirigeants du Pcf, acquis depuis la mutation à un principe de base de l’idéologie social-démocrate : transformer la société à coup de réformes, et non plus par un processus révolutionnaire. Mais elle est la preuve d’un manque de sens politique flagrant : les Verts, également au gouvernement et plus minoritaires encore que les communistes, ne se sont jamais comportés comme des supplétifs. Le Parti socialiste les considère comme des partenaires, alors qu’il traite le Pcf comme une force d’appoint.

Enfin, n’en déplaise à la direction actuelle du Parti, l’effondrement de l’URSS ne signifie pas que les idées qui ont animé et animent encore une bonne partie des militants communistes français, soient à jeter aux orties. D’ailleurs de nombreux partis communistes ont refusé le sabordage idéologique qu’on leur présentait comme inévitable : ils ne s’en portent pas plus mal, au contraire…

Il n’y a donc aucune fatalité à la disparition du Parti communiste français et à la victoire du Parti socialiste. Un congrès de Tours à l’envers, dans le cadre d’une « gauche unie » ? C’est ce que souhaite très certainement l’équipe dirigeante actuelle. Seulement, elle n’ose pas le dire, de peur de perdre les militants qui restent fermement attachés à leur Parti et qui se refuseront à rejoindre le Parti socialiste.

Caroline Andreani