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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
Martigues (une élégie) Francis COMBES Martigues
est posée entre l’eau et le ciel sur un bras de terre qui relie l’étang de
Berre à la mer L’église
jaune est au ras des eaux, sous le ciel et
dans la nuit la mer est un ciel inversé un
miroir où se reflète sans trembler dans la glace des eaux la lumière des
maisons La
ville entre deux eaux, moderne cité lacustre Une
rue comme les autres porte le nom de « Traverse du résistant Toulmond » «
Tout le monde » est un beau nom pour un résistant Ici,
l’histoire coloriée du peuple dessine sur les murs un livre d’images simples
et lumineuses la
ville est une chapelle à ciel ouvert Martigues
est le nom d’un combat continu d’un
combat qu’ignorent les
muges qui se nourrissent d’herbe dans le port… Au
bout de l’île au béton défoncé un
pêcheur infibule délicatement un vers rouge la
vie la plus paisible a sa cruauté, le
plus simple des bonheurs a comme des cernes de deuil au bout des doigts Martigues,
ville d’accueil, carrefour ouvert à tous les vents, le
mistral est passé par là, balayant ce que nous avons étés, Maurice
Thorez en bras de chemise, la fête de l’Humanité les
jeunes FTP, le foulard des Vaillants, Aragon et Eluard, Joliot
Curie, Picasso et Pif le chien… Le
socialisme, la classe ouvrière, la France même tout
a changé de visage et ne se reconnaît plus. On
parle d’ouverture, mais perdant son passé on oublie son futur une
fois quitté le port l’horizon se détourne et le marin se perd (Martigues
est le nom d’une promesse non tenue) Je
me suis éloigné de la salle du Congrès et j’ai longé le chenal entre la mer et
l’étang Comme
dans un poème de Pasolini, la terre est sèche et n’efface rien Pas
de pluie diluvienne ici pour tout nettoyer On
reste sur le sable avec ses souvenirs étrons
et mouettes le
sol scintille, verroterie du mica, éclats éparpillés d’un pare-brise brisé capsules
de coca cola, une semelle égarée, des touffes de genêts, l’embouchure
de l’égout s’écoule lentement bave
noire à la commissure des lèvres, Au
milieu de l’herbe rare, des arbustes, des pins rachitiques, poussent malgré
tout, dans le désamour,
abandonnés de tous solitaires
et pourtant tenaces avec
des roseaux aussi, des joncs à hauteur d’homme, l’herbe
pâle le dispute aux détritus, canettes de bière, pots de yaourt, bouteille
d’huile vides, une
portière de voiture a été jetée là, avec un pneu et un vieux siège au
milieu des cailloux et des coquilles de palourdes (Chacun
d’entre nous veut laisser sa trace. Pour cette raison, nous écrivons, nous
faisons de la politique
ou nous élevons des enfants mais
à voir toutes les traces que nous laissons autour de nous, à
voir la façon dont nous transformons tout paysage en décharge on
peut se dire que le summum de l’art serait de s’effacer, ne
plus laisser de trace…) Ici,
les indices sont si nombreux qu’aucun policier ne saurait s’y retrouver pelote
de fils de nylon emmêlés des
filets abîmés, chevelure grise d’une vieille noyée Les
bateaux tirés sur la terre sont immobilisés et ont un air penché d’handicapés Près
de l’eau, la cabane d’un pêcheur, un banc, de la tôle ondulée, un
grand poisson peint sur la façade et
l’inscription « défense de déposer des ordures », des
cordages, des bouts de bois brûlés, des bidons de plastique, des perches et un
chalut le
treuil du caleu, pour hisser les filets et ramener les prises le
petit bonheur du jour De
l’autre côté du bras d’eau, des entrepôts de naphte, plus loin une fabrique de
boutargues… Le
raclement de gorge d’une moto réveille l’air du matin qui s’étire Cet
endroit déshérité et délaissé est surpeuplé Je
marche jusqu’aux piles immenses du pont qui enjambe l’isthme (très
haut au-dessus de ma tête j’entends le bourdonnement continu de l’autoroute comme
un reproche ou une menace) puis,
après avoir escaladé un monticule, je découvre, au milieu des broussailles, des
cadavres de
voitures et des lentisques, à
côté de quelques bombes de peinture jetées par terre, caché
du regard des automobilistes et des passants, peint
on ne sait comment sur le béton par de jeunes grapheurs, le
portrait géant de Che Guevara les
yeux énormes, ouverts sur le vide, son
cigare comme un lance-rockette, coincé entre les lèvres, il
semble se demander à
quand la
prochaine Révolution ? Francis Combes avril 2004 |