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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste

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Numéro 10
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Révisionnisme, réformisme, opportunisme, les trois sources d'inspiration du Secrétariat national

Marie-George Buffet et la laïcité

Pierre Martin

La Secrétaire nationale de notre parti a présenté le 19 septembre 2003, devant la Commission sur la laïcité [1], le point de vue du groupe dirigeant actuel du parti sur cette question. Son intervention nous semble intéressante à plus d'un titre. Elle témoigne en effet du degré d'abandon total de toute référence au marxisme pour traiter d'un sujet de société aussi important que la laïcité, de son rôle et de ses effets à l'école.

Qu'on en juge : dès les quatre premières phrases, on assiste à un florilège de lieux communs et de poncifs, dignes de la meilleure tradition du « socialisme » utopique, chrétien ou pré- marxiste.

 1ère phrase, premier paragraphe :  « La laïcité est le principe social et politique qui permet à notre peuple la cohésion dans la pluralité. »

Autrement dit, elle est le noyau conceptuel central de l'idéologie dominante. Cela ne semble choquer nullement notre Marie-George, qui ne voit là aucune contradiction. Comment une personne qui prétend vouloir « dépasser » le capitalisme, peut-elle se réclamer d'une valeur qu'elle reconnaît elle-même comme étant placée au cœur de l'idéologie bourgeoise dominante ?

Certains répondront : quelle question absurde ! Car enfin, depuis quand le Pcf se préoccupe-t-il de combattre l'idéologie dominante ? Depuis quand le Pcf se préoccupe-t-il de savoir pourquoi « L'École capitaliste en France »[2], celle de Jules Ferry, chantre du colonialisme et de l’impérialisme, a-t-elle inscrite sur ses frontons « Liberté, Égalité, Fraternité », qui sont comme le concept de « laïcité » des purs produits de l'idéologie bourgeoise radicale[3] ?

« Liberté », pour qui ? Pas pour les milliers de mômes des milieux populaires qui se retrouvent sur le trottoir sans diplôme et sans formation. « Égalité », la seule que nous connaissions est celle des taux de profit après péréquation. « Fraternité », en dehors des partisans des Petits Frères des Pauvres, qui y croit encore ?

2ème phrase; premier paragraphe :  « Elle découle directement de l'affirmation fondamentale des droits universels de l'être humain ».

Si ce n'est pas un bel impératif catégorique, ça ! Certes, pour un retour à Kant, ça a de la gueule, c'est généreux en diable. Nous voilà affublés de l'idéologie des droits de l'homme universel comme moderne conception du monde du projet révolutionnaire à construire. Notre Rosa Luxemburg peut se réjouir, l'utopisme humaniste bourgeois a encore de beaux jours devant lui[4]. Quant aux autres, nous les renvoyons au bilan historique des organismes de secours mutuels créés par l'Onu pour amuser la galerie, comme L'Unesco ou la Cnuced, véritables maisons de retraites du show-biz en mal de reconversion, usines à produire des fonctionnaires et du budget. Alors que la misère et le chômage ne cessent d'augmenter dans la majeure partie du monde.

Il y a fort à parier que quand elle était petite, le rêve secret de notre Marie-George n'était pas de prendre la tête d'un parti révolutionnaire, non son rêve secret était de remplacer le secrétaire général de l'Onu. Depuis, elle essaie en vain de transformer notre organisation en Croix Rouge du capital.  

3ème phrase, premier paragraphe :  « Ces droits ne sont pas liés à l'appartenance à tel ou tel groupe social, ils ne sont pas non plus liés à telle ou telle opinion qu'elle soit politique ou religieuse ».

Oui camarades, vous ne rêvez pas, vous l'avez bien lu, le fond du fond, le renoncement total à tout point de vue de classe a été atteint. Un droit idéaliste surgit de nulle part tient lieu de socle idéologique, de valeur suprême à l'actuelle Secrétaire nationale du Pcf. Marie-George communique directement avec des valeurs qui sont au-delà de la société. Nous dirons dans un vocabulaire un peu compliqué que notre Marie-George transcende, elle est au-dessus des classes, son « Dieu » s'appelle « Khofhi », son église « l'Onu », son message « le droit de l'hommisme ». Impérialisme est un mot que Marie-George ne connaît pas, exploitation, non plus.

 4ème phrase, premier paragraphe :  « Ces droits sont assortis de façon inaliénable à la conditions de l'être humain ».

Nous connaissons maintenant les références idéologiques de notre Marie-George. Elles ont pour noms Sartre et Camus. Son « credo » doit lui être fourni par une lecture régulière de la revue Esprit. Arrivé à ce stade de lecture du document – quatre phrases, quatre perles d'opportunisme et d'idéologie sociale-libérale –, tout militant communiste digne de ce nom peut légitimement se demander s'il est bien utile de continuer. Cela n'aurait qu'un intérêt anecdotique et symptomatique, s'il n'y avait ces jours-ci la possibilité de se souvenir, qu'il y a trente ans, un même débat avait déjà eu lieu alors que se mettait en place toutes les conditions qui allaient conduire à la destruction orchestrée du Parti communiste, faisant passer le parti de 20 % de l'électorat à moins de 6 %, divisant par six le nombre d'adhérents. On se souviendra que sévissait alors à la tête du parti le « camarade » Marchais.

En ce temps-là, un certain Louis Althusser répliquait à un frère en humanisme bourgeois de Marie-George, le philosophe « communiste » anglais John Lewis, (l'un de ceux sans doute, dont la brillante présence au sein de ce parti a conduit à le faire disparaître) :

« Le bonhomme de J. Lewis est un petit dieu laïc qui est comme tout le monde, je veux dire comme tous les êtres vivants, dans le bain, mais qui est doté d'un formidable pouvoir de liberté de sortir à chaque instant la tête hors de l'eau et de changer le niveau de l'eau, un petit dieu sartrien en situation dans l'histoire, doté du pouvoir inouï de dépasser toute situation et de dominer toute situation toute servitude de résoudre toutes les difficultés de l’histoire et d’aller vers les surlendemains qui chantent de la révolution humaine et socialiste… »[5]

Mais Marie George n’en est même plus au niveau de J.Lewis. Pour elle, il s’agit de faire des enfants des milieux populaires des enfants dociles parce que mieux intégrés aux « valeurs de la République ». On pourra toujours lui demander : quelles « valeurs » et quelle « République » ? Mais c’est une question qui doit dépasser son niveau de compréhension.

On peut, par contre, soupçonner le véritable auteur de cette prose de savoir, lui, ce qu’il veut exactement. Si Marie-George l’avait écrite directement, elle aurait sûrement fait plus attention à ne pas oublier la dimension « sociale » car nos brillants dirigeants, quand ils ne savent plus quoi dire, n’oublient jamais d’entonner le refrain du « social », sans doute pour mieux cacher leur reniement d'un processus conduisant à une révolution socialiste.

Louis Althusser poursuit : « L’homme (de J.Lewis) est par essence un animal révolutionnaire parce qu’il est un animal libre ». Une thèse voisine est présente dans le texte de Marie-George, par son incessant recours au terme « d’individu ». C’est un concept dont nous avions l’innocence de croire qu’il avait disparu du vocabulaire des militants communistes. En effet, depuis 1966 (le Comité central d’Argenteuil), après la victoire du courant centriste représenté à l’époque par Lucien Sève et son concept de « personnalité », l’accord des centristes et des droitiers de la direction (le tristement célèbre Roger Garaudy, partisan à cette époque de « l’humanisme total », le véritable maître à penser des actuels nègres du Secrétariat national), se fit aux dépens de la gauche du parti.

La gauche soutenait la thèse althusérrienne de « l’assujettissement ». Pour rappeler rapidement les enjeux, nous dirions que cette thèse nie que dans une société capitaliste, même constituée d’individus « s’interpellant » en sujets libres, ils aie la moindre chance de l’être vraiment (ce que sont venues confirmer les études sociologiques de Pierre Bourdieu et de son équipe sur des thématiques aussi variées que le choix des couleurs, le choix du conjoint etc. (Revue Acte de la Recherche en Sciences Sociales). A l’opposé la thèse de « l’individu », issue du comportementalisme et du bio-psychologique, était à l’époque encore très marquée de « ses récupérations » par les systèmes policiers russes et américains (notamment le darwinisme eugéniste américain et le pavlovisme). Le Philosophe G. Canguilhem disait de la psychologie de cette époque, qu’elle fleurait bon la préfecture de police. (En effet, la systématisation des études de psychologie a été en partie le fait des commandes des services de police avec les fiches anthropométriques et psycho-morphologiques).

Apparemment, cette histoire là, notre Marie-George l’ignore : pas de passé = pas d’histoire.

C’est pratiquement tout le livre d’Althusser qu’il faudrait reproduire pour répondre à notre Marie-George. Mais je ne peux résister au plaisir de vous citer encore quelques perles : « L’affirmation d’une laïcité ouverte est la condition d’une république vivante et dont les citoyennes et citoyens se sentent partie prenante et propriétaires. » (p. 4) L’idéal de notre profonde philosophe est l’idéal bourgeois du citoyen propriétaire.

« La laïcité fait de la république un espace accueillant toutes les représentations du monde dès lors qu’elles ne contestent pas son principe » Vive donc la laïcité garante de l’ordre bourgeois.

« La Laïcité, légitime l’existence (par sa reconnaissance) des corps intermédiaires » Autrement dit : vive la société civile libérale bourgeoise et ses corps constitués !

Etc., etc.

Face a un tel déferlement de valeurs, sans doute inspirées des meilleurs intentions du monde, mais recopiées d’une conception idéologique qui ne correspond plus à la réalité, un peu d’histoire et de pédagogie s’imposent.

La laïcité, comme tous les impératifs catégoriques humanistes bourgeois (Liberté, Égalité, Fraternité, Citoyenneté etc.), a eu ses heures de gloire durant la Révolution française ainsi que dans toutes les révolutions bourgeoises depuis 89, en1830 comme en 1848. Nous ne ferons pas l'injure de rappeler à nos brillants dirigeants que, depuis la commune de Paris de 1871, pour tout militant marxiste conséquent, nous avons changé de période. Nous n'en sommes plus à assumer les tâches libérales bourgeoises, mais au contraire à montrer que derrières ses mots d'ordre se dissimule la réalité de la dictature de la bourgeoisie. Voilà pourquoi, un certain Karl Marx décida dans se préface célèbre de (1872), de rectifier son texte Le Manifeste du Parti Communiste.

Avec la commune de Paris, qui démontra, au nom de la liberté d'entreprendre (inscrite dans la constitution de 91), la férocité du capital, il n'existe, depuis cette période, qu'une seule réponse qui vaille celle de la dictature du prolétariat.

Toute l'œuvre de Lénine est basée sur cette rectification et sur le fait que le passage du capitalisme libéral concurrentiel, au monopolisme impérialiste, change fondamentalement la nature du système et donc la nature du combat à mener dans les métropoles impérialistes. Les tâches démocratiques sont derrières nous, combattre pour restaurer les valeurs du 18e siècle (le fameux siècle des Lumières), c'est développer une idéologie tournée vers le passé, jouer un rôle à tout le moins conservateur. Et quand la remise en selle de ces valeurs sert à nier la nécessité de la révolution, c’est jouer un rôle réactionnaire ! C'est ce que dit très clairement Lénine dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.

A propos de deux autres impératifs catégoriques, « la Dictature » et « la Démocratie », il faut toujours se poser la question : pour qui ? Et non opposer de façon idéaliste des valeurs entre elles comme le fait Karl Kautsky, dans son ouvrage La dictature du prolétariat, qui constitue la véritable source d’inspiration des tenants du XXII congrès de notre parti. Nous sommes donc habilités à traiter Marie-George de « renégate-révisionniste » (sic ! sic ! sic !).

Pour notre malheur, un certain Staline a utilisé cette invective à toutes les sauces, mais avouez qu'il n'y a, parfois, pas de mal à se faire du bien, et pour une fois qu'on peut partager une idée en commun avec les camarades du Prcf sans l'avoir négociée pendant des heures au sein de la Convergence Communiste, allons-y !

 P.S : Nous traiterons ultérieurement du procès de décomposition du marxisme-léninisme, dans les années 70 et du fait que la sensibilité anti-stalinienne (althussérienne) ait échoué dans son projet de tentative de redressement de ce courant en essayant de séparer définitivement le léninisme du stalinisme. D'où une dérive des anciens militants de cette mouvance vers l'alter-mondialisme, la Nouvelle Citoyenneté Mondiale (Balibar), idéologie de survie des intellectuels de gauche, issuede la décomposition du mouvement ouvrier.

« La crise de la civilisation est la crise de la direction ouvrière. », Trotsky.




[1] Disponible sur le site officiel du Pcf.

[2] L'École capitaliste en France de Baudelot et Establet (coll. Maspéro, 1971) : un ouvrage qui garde encore toute son importance pour qui veut comprendre le mode de fonctionnement du premier appareil idéologique d'État, celui qui joue un rôle central dans l'inculcation des valeurs bourgeoises, « l'école ». 

[3] L’idéologie radicale-socialiste est un courant extrêmement intéressant à analyser. Elle a joué et joue encore un rôle important dans l’histoire de notre pays. Elle survit aujourd’hui et connaît même un second souffle dans le courant dit « souverainiste ». Diabolisée par Trotsky, au moment du Front Populaire, qui y voit l’idéologie de toutes les trahisons (« pas d’alliance entre mouvement ouvrier et courant bourgeois »), elle est aujourd’hui portée par un courant au sein de la mouvance trotskiste, Le PT, qui 20 ans auparavant s’était spécialisé dans la chasse aux radicaux de gauche, comme symboles de toutes les turpitudes et de toutes les trahisons de l’union de la gauche. Encore l’un des nombreux exemples du parcours pour le moins sinueux de « l’étrange » monsieur Lambert, qui n’hésite pas à faire entrer ses militants au sein de la franc-maçonnerie ou encore de La Libre Pensée. Nous rappellerons pour mémoire aux camarades « laïques » que les militants communistes appliquent les 21 conditions définies par Lénine, « pas de francs-maçons chez nous », pas de Laïcité, mais soutien total au matérialisme athée. L’idéologie du « citoyen » Robespierre, assassin de l’aile gauche de la révolution, combattant acharné des philosophes matérialistes, partisan d’un dieu sans « Dieu » (le culte de l’être suprême) et de son triangle déiste des francs-macs. Cette idéologie petite bourgeoise, a joué au stade du développement concurrentiel du capital, un rôle révolutionnaire progressiste, reconnu comme tel par Lénine. Depuis 1848 et l’opposition entre drapeau bleu-blanc-rouge et drapeau rouge, tel n’est plus le cas.


[4]  Nous ne pouvons que renvoyer ceux que cela intéresse à sa critique dans L'autonomie et la question nationale ( Temps des Cerises éditeur), qui contient de bonnes références sur les pseudo courants socialistes et de ce que tout marxiste doit penser des impératifs catégoriques.


[5] Voir extrait joint, Louis Althusser, Réponse à John Lewis, coll. Théorie Maspéro, 1973

Pierre Martin
Membre du Comité Central de la GC