![]() |
|
| Retour à la page d'accueil | Approches Marxistes |
|
Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
LULA UN AN D'EXERCICE DU POUVOIR Caroline ANDREANI Depuis des décennies, les
Etats-Unis considèrent l’Amérique Latine comme leur chasse gardée : ils y
font et défont les pouvoirs et les politiques économiques, et n’hésitent pas à
intervenir militairement. A partir des années 90, ils se sont lancés dans
plusieurs aventures militaires : Irak, Yougoslavie, Afghanistan,… Avec
tous ces fers au feu, l’impérialisme américain ne contrôle plus aussi
étroitement ses voisins et vassaux sud-américains. C’est ainsi que Chavez se
maintient au pouvoir malgré les tentatives de le renverser, que les FARC
poursuivent la lutte armée alors que les Etats-Unis financent et organisent
leur éradication sous couvert de lutte contre la drogue, ou que l’Argentine,
élève pourtant méritant du FMI, est laissée sans solution face à l’effondrement
de son système bancaire et financier. C’est dans ce contexte
également que Luiz Inacio da Silva, candidat du Parti des travailleurs, a
remporté les élections présidentielles au Brésil en octobre 2002. Le nouveau président hérite
d’une situation dramatique. Le Brésil, comme de nombreux autres pays émergents,
n’est pas à proprement parler un pays pauvre : il possède une agriculture
moderne, bénéficie de ressources minières importantes et d’un véritable secteur
industriel. A partir des années 90, les dirigeants brésiliens ont mené une
politique néo-libérale qui s’est déclinée de manière très orthodoxe :
privatisations, déréglementation économique, réduction des dépenses de l’Etat,
le tout sur fond de lutte contre l’inflation. Cette politique s’est traduit
très concrètement par la financiarisation de l’économie et par la main-mise du
capital étranger – essentiellement nord américain – sur le secteur bancaire
brésilien. Ce qui a eu pour conséquence d’endetter très fortement le pays. En
1995, le paiement des intérêts de la dette publique absorbait près de 25 %
des recettes de l’Etat. Actuellement, il en absorbe presque 60 % !
Une telle situation n’est pas sans répercussions : le budget de
l’éducation est passé dans la même période de 20,3 % à 8,9 % des
recettes. Tout en étant la 11e économie mondiale, le Brésil
est classé 73e au niveau de l’indice de
développement humain, avec le triste privilège d’être un des pays où les
inégalités sont les plus fortes. En 2000, 50 % des Brésiliens les plus
pauvres recevaient 14,5 % du revenu total, alors que les 10 % les
plus riches recevaient 46 % du revenu total. Des chiffres qui trouvent
leur pendant au niveau foncier : 60 % des surfaces agricoles
cultivables sont détenues par 3 % de propriétaires, quand quatre millions
de ruraux sont totalement dépourvus de terres. C’est très précisément sur
cette situation d’injustice sociale que Lula a rassemblé une partie importante
de ses suffrages. Sur une population de 170 millions de personnes, 50 millions
vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Parmi les plus pauvres, les paysans
sans terre, victimes de la politique des grands propriétaires fonciers qui,
depuis l’abolition de l’esclavage à la fin du 19e siècle, ont mis en place un cadre législatif afin
d’empêcher les petits paysans de devenir propriétaires de la terre. Et quand le
cadre législatif se révèle inefficace, ils n’hésitent pas à faire appel à une
répression systématique : exécutions de militants, intimidations,
expulsions de familles, etc. Ces dernières années, la « mise en
valeur » des terres (c’est à dire la mécanisation à outrance, à l’image de
ce qui se fait aux Etats-Unis) a chassé des centaines de milliers de familles
de paysans pauvres des terres où ils travaillaient. Avec une injustice
supplémentaire : les terres les plus productives sont affectées aux
productions destinées à l’exportation. Le Brésil, qui pourrait être
autosuffisant, importe donc des produits agricoles pour nourrir sa population.
La redistribution des terres et un programme contre la faim étaient deux des
points forts de campagne présidentielle de Lula. Un exode rural continu vient
agréger de nouveaux arrivants à la population misérable des grandes
agglomérations : Brasilia, Rio de Janeiro, Bahia, … comptent un nombre de
pauvres pléthorique, qui vivent dans d’immenses bidonvilles, les favellas, où règnent la misère, des
situations sanitaires déplorables, une violence chronique, la sur-exploitation,
… Dans un pays où 55 % des travailleurs sont dans l’économie informelle,
la classe moyenne brésilienne se sent de plus en plus menacée de sombrer dans
la misère. Elle qui avait réélu le président Cardoso en 1998 pour sa politique
du réal fort et de lutte contre l’inflation, a donc soutenu Lula, comme le
mouvement syndical ou les catholiques progressistes de la Théologie de la
libération, qui sont parmi les animateurs du Parti des travailleurs. Créé en 1980, le Parti des
travailleurs est une coalition. Il rassemble la centrale unitaire des
travailleurs (CUT), des organisations politiques de gauche, des mouvements
divers comme le Mouvement des sans terres et les catholiques de la Théologie de
la libération. Depuis vingt ans, il s’est construit pas à pas, jusqu’à devenir
le parti qui a mené un homme de gauche, qui plus est issu du monde du travail,
à la tête du pays. Mais lors de la campagne
électorale, tout en défendant les thèmes du nécessaire développement social ou
du projet « faim zéro », Lula a bien pris garde de rassurer les élites
brésiliennes et les dirigeants des organismes financiers internationaux, en
déclarant qu’il respecterai les engagements que son pays avait pris auprès des
bailleurs de fonds et des organismes internationaux. Sans cet engagement, il
est peu vraisemblable que Lula ait eu aucune chance d’accéder au pouvoir. Si l’élection de Lula a créé
un immense espoir au Brésil, les attentes sont à la hauteur des promesses
faites et des besoins. Lula se trouve en quelque sorte dans la situation de l’African national
congress arrivant
au pouvoir en Afrique du Sud : un chantier immense, des attentes et des
espoirs, mais finalement – et ce, dès le départ –, peu de chances de réussir.
Lula n’est au pouvoir que depuis un an. Mais la crise politique qui secoue le
Parti des travailleurs est révélatrice d’un malaise. Le PT a vu arriver dans
ses rangs de nombreux adhérents, plus attirés par les possibilités de promotion
qu’ouvre l’appartenance au parti que sur des bases idéologiques. Il semble y
avoir des tensions entre les militants historiques et ces nouveaux arrivants.
Les cadres et les élus du Parti prennent un poids de plus en plus important,
donnant au PT un virage « institutionnel », qui risque à brève
échéance de le couper des milieux populaires. Se superpose à ces tensions
internes des querelles très officielles, la plus grave étant certainement
l’exclusion de la sénatrice Heloisa Helena et de trois députés du parti, exclus
pour avoir pris publiquement position contre la politique du gouvernement sur
les retraites. La réforme des retraites casse un système de retraites qui
protège les classes moyennes. Une telle réforme est en pleine contradiction
avec les promesses de campagnes de Lula. Mais pleinement en accord avec une
politique économique qui se plie aux exigences du FMI. Les
promesses de campagnes
les plus emblématiques, en premier lieu la redistribution des
terres, ne sont
pas tenues. Ainsi, au bout d’un an de présidence Lula,
moins de terres ont été
redistribuées que sous le gouvernement Cardoso.
Dernièrement, les Indiens
Guaranis ont occupé des terres pour protester contre cet
état de fait. Le
chômage a progressé – près d’un million
de chômeurs supplémentaires en un an –
et la législation du travail semble menacée. C’est au niveau
international que Lula prend des positions offensives. Il n’hésite pas à interpeller
les Etats- Unis et les pays occidentaux sur des sujets très divers : la
lutte contre le SIDA, la défense de Cuba, ou le refus de l’extension de l’ALENA
au profit d’une zone de libre échange sud-américaine dite « light »,
afin de bloquer la stratégie américaine dans la région. Mais ces prises de
position seront-elles suivies d’effet ou ne sont-elles que des
rodomontades ? En cherchant à se concilier
les élites brésiliennes et à rassurer les bailleurs de fonds internationaux, le
président Lula s’est entravé lui-même. En acceptant d’honorer le service de la
dette, il se condamne à mener une politique intérieure libérale qui ne lui
permettra pas de transformer son pays en profondeur. Pour que la vie des
Brésiliens change, pour qu’au moins les 50 millions les plus pauvres voient le
début d’une transformation dans leur quotidien, il faudrait plus que de timides
redistributions de terres ou les tentatives de mises en place de programmes
alimentaires. Il faudrait une véritable rupture : une révolution, en somme. |