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Approches Marxistes
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LULA
UN AN D'EXERCICE DU POUVOIR


Caroline ANDREANI

Depuis des décennies, les Etats-Unis considèrent l’Amérique Latine comme leur chasse gardée : ils y font et défont les pouvoirs et les politiques économiques, et n’hésitent pas à intervenir militairement. A partir des années 90, ils se sont lancés dans plusieurs aventures militaires : Irak, Yougoslavie, Afghanistan,… Avec tous ces fers au feu, l’impérialisme américain ne contrôle plus aussi étroitement ses voisins et vassaux sud-américains. C’est ainsi que Chavez se maintient au pouvoir malgré les tentatives de le renverser, que les FARC poursuivent la lutte armée alors que les Etats-Unis financent et organisent leur éradication sous couvert de lutte contre la drogue, ou que l’Argentine, élève pourtant méritant du FMI, est laissée sans solution face à l’effondrement de son système bancaire et financier.

C’est dans ce contexte également que Luiz Inacio da Silva, candidat du Parti des travailleurs, a remporté les élections présidentielles au Brésil en octobre 2002.

Le nouveau président hérite d’une situation dramatique. Le Brésil, comme de nombreux autres pays émergents, n’est pas à proprement parler un pays pauvre : il possède une agriculture moderne, bénéficie de ressources minières importantes et d’un véritable secteur industriel. A partir des années 90, les dirigeants brésiliens ont mené une politique néo-libérale qui s’est déclinée de manière très orthodoxe : privatisations, déréglementation économique, réduction des dépenses de l’Etat, le tout sur fond de lutte contre l’inflation. Cette politique s’est traduit très concrètement par la financiarisation de l’économie et par la main-mise du capital étranger – essentiellement nord américain – sur le secteur bancaire brésilien. Ce qui a eu pour conséquence d’endetter très fortement le pays. En 1995, le paiement des intérêts de la dette publique absorbait près de 25 % des recettes de l’Etat. Actuellement, il en absorbe presque 60 % ! Une telle situation n’est pas sans répercussions : le budget de l’éducation est passé dans la même période de 20,3 % à 8,9 % des recettes.

Tout en étant la 11e économie mondiale, le Brésil est classé 73e au niveau de l’indice de développement humain, avec le triste privilège d’être un des pays où les inégalités sont les plus fortes. En 2000, 50 % des Brésiliens les plus pauvres recevaient 14,5 % du revenu total, alors que les 10 % les plus riches recevaient 46 % du revenu total. Des chiffres qui trouvent leur pendant au niveau foncier : 60 % des surfaces agricoles cultivables sont détenues par 3 % de propriétaires, quand quatre millions de ruraux sont totalement dépourvus de terres.

C’est très précisément sur cette situation d’injustice sociale que Lula a rassemblé une partie importante de ses suffrages. Sur une population de 170 millions de personnes, 50 millions vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Parmi les plus pauvres, les paysans sans terre, victimes de la politique des grands propriétaires fonciers qui, depuis l’abolition de l’esclavage à la fin du 19e siècle, ont mis en place un cadre législatif afin d’empêcher les petits paysans de devenir propriétaires de la terre. Et quand le cadre législatif se révèle inefficace, ils n’hésitent pas à faire appel à une répression systématique : exécutions de militants, intimidations, expulsions de familles, etc. Ces dernières années, la « mise en valeur » des terres (c’est à dire la mécanisation à outrance, à l’image de ce qui se fait aux Etats-Unis) a chassé des centaines de milliers de familles de paysans pauvres des terres où ils travaillaient. Avec une injustice supplémentaire : les terres les plus productives sont affectées aux productions destinées à l’exportation. Le Brésil, qui pourrait être autosuffisant, importe donc des produits agricoles pour nourrir sa population. La redistribution des terres et un programme contre la faim étaient deux des points forts de campagne présidentielle de Lula.

Un exode rural continu vient agréger de nouveaux arrivants à la population misérable des grandes agglomérations : Brasilia, Rio de Janeiro, Bahia, … comptent un nombre de pauvres pléthorique, qui vivent dans d’immenses bidonvilles, les favellas, où règnent la misère, des situations sanitaires déplorables, une violence chronique, la sur-exploitation, … Dans un pays où 55 % des travailleurs sont dans l’économie informelle, la classe moyenne brésilienne se sent de plus en plus menacée de sombrer dans la misère. Elle qui avait réélu le président Cardoso en 1998 pour sa politique du réal fort et de lutte contre l’inflation, a donc soutenu Lula, comme le mouvement syndical ou les catholiques progressistes de la Théologie de la libération, qui sont parmi les animateurs du Parti des travailleurs.

Créé en 1980, le Parti des travailleurs est une coalition. Il rassemble la centrale unitaire des travailleurs (CUT), des organisations politiques de gauche, des mouvements divers comme le Mouvement des sans terres et les catholiques de la Théologie de la libération. Depuis vingt ans, il s’est construit pas à pas, jusqu’à devenir le parti qui a mené un homme de gauche, qui plus est issu du monde du travail, à la tête du pays.

Mais lors de la campagne électorale, tout en défendant les thèmes du nécessaire développement social ou du projet « faim zéro », Lula a bien pris garde de rassurer les élites brésiliennes et les dirigeants des organismes financiers internationaux, en déclarant qu’il respecterai les engagements que son pays avait pris auprès des bailleurs de fonds et des organismes internationaux. Sans cet engagement, il est peu vraisemblable que Lula ait eu aucune chance d’accéder au pouvoir.

Si l’élection de Lula a créé un immense espoir au Brésil, les attentes sont à la hauteur des promesses faites et des besoins. Lula se trouve en quelque sorte dans la situation de l’African national congress arrivant au pouvoir en Afrique du Sud : un chantier immense, des attentes et des espoirs, mais finalement – et ce, dès le départ –, peu de chances de réussir. Lula n’est au pouvoir que depuis un an. Mais la crise politique qui secoue le Parti des travailleurs est révélatrice d’un malaise. Le PT a vu arriver dans ses rangs de nombreux adhérents, plus attirés par les possibilités de promotion qu’ouvre l’appartenance au parti que sur des bases idéologiques. Il semble y avoir des tensions entre les militants historiques et ces nouveaux arrivants. Les cadres et les élus du Parti prennent un poids de plus en plus important, donnant au PT un virage « institutionnel », qui risque à brève échéance de le couper des milieux populaires.

Se superpose à ces tensions internes des querelles très officielles, la plus grave étant certainement l’exclusion de la sénatrice Heloisa Helena et de trois députés du parti, exclus pour avoir pris publiquement position contre la politique du gouvernement sur les retraites. La réforme des retraites casse un système de retraites qui protège les classes moyennes. Une telle réforme est en pleine contradiction avec les promesses de campagnes de Lula. Mais pleinement en accord avec une politique économique qui se plie aux exigences du FMI.

Les promesses de campagnes les plus emblématiques, en premier lieu la redistribution des terres, ne sont pas tenues. Ainsi, au bout d’un an de présidence Lula, moins de terres ont été redistribuées que sous le gouvernement Cardoso. Dernièrement, les Indiens Guaranis ont occupé des terres pour protester contre cet état de fait. Le chômage a progressé – près d’un million de chômeurs supplémentaires en un an – et la législation du travail semble menacée.

C’est au niveau international que Lula prend des positions offensives. Il n’hésite pas à interpeller les Etats- Unis et les pays occidentaux sur des sujets très divers : la lutte contre le SIDA, la défense de Cuba, ou le refus de l’extension de l’ALENA au profit d’une zone de libre échange sud-américaine dite « light », afin de bloquer la stratégie américaine dans la région. Mais ces prises de position seront-elles suivies d’effet ou ne sont-elles que des rodomontades ?

En cherchant à se concilier les élites brésiliennes et à rassurer les bailleurs de fonds internationaux, le président Lula s’est entravé lui-même. En acceptant d’honorer le service de la dette, il se condamne à mener une politique intérieure libérale qui ne lui permettra pas de transformer son pays en profondeur. Pour que la vie des Brésiliens change, pour qu’au moins les 50 millions les plus pauvres voient le début d’une transformation dans leur quotidien, il faudrait plus que de timides redistributions de terres ou les tentatives de mises en place de programmes alimentaires. Il faudrait une véritable rupture : une révolution, en somme.