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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
ALEXANDRA KOLLONTAÏ UNE OPPORTUNISTE ? Marie KARMAN
D’où
peut donc bien lui venir ces prises de positions ? Elle qui pourtant,
issue d’une aristocratie de grands propriétaires terriens n’aura eu à subir ni
privations, ni restrictions, ni rigueur morale. Ce serait plutôt les relations
qu’elles entretiendra avec une partie de l’élite intellectuelle de l’époque, au
cours de son adolescence, de ses voyages en France, en Allemagne ; des lectures
dites « subversives » et forte d’une immense curiosité qu’elle se trouvera
confrontée, (on pourrait dire plus par esprit de contradiction au départ, que
par une conscience véritablement argumentée), aux questions de l’avenir de la
Russie et de sa libération du joug tsariste. Elle vivra en 1907 sa première
expérience révolutionnaire en participant à la prise du Palais d’Hiver. Elle
tirera de ses expériences, rencontres et études à l’étranger les bases de son
engagement et ses « tribulations » amoureuses seront indissociables
de sa vie publique. On la retrouve à la tête de la manifestation des 4 000
blanchisseuses de Pétrograd , en grève pour leurs salaires. En 1909, elle
assiste à Copenhague, au 2e congrès
de l’Internationale. Elle y représentait les ouvrières du textile du secteur
industriel de Saint Pétersbourg. C’est à cette occasion que fut adoptée la
décision de fêter chaque 8 mars, la Journée internationale des femmes. Dans
le parcours de Kollontaï, on surprend quelques fois chez certains de nos
interlocuteurs, un petit sourire, si on s’arrête aux déboires et aventures
sentimentales de celle que les journaux de l’époque appelleront la « scandaleuse »,
l’« immorale », mais aussi la « Walkyrie de la Révolution ».
Cette tendance à caricaturer le personnage à partir de ses aventures
sentimentales ne doit pas faire l’impasse sur ses apports théoriques sur les
questions de l’émancipation féminine, sur les questions de la famille, sur le
devenir des enfants, dans la société communiste qu’elle envisage. Même
si on ne peut séparer ses péripéties personnelles, de son engagement, elle aura
été à l’initiative, au temps de Lénine, de décrets sur le mariage civil, sur le
divorce, lorsqu’elle assurera les fonctions de Commissaire du Peuple à
l’Assistance publique. Elle se rendra également dans différents pays européens
et aux Etats-Unis en qualité de représentante du Comité Central Exécutif des
Conseils des Députés des Soldats, Ouvriers et Paysans. Les journaux de l’époque
commentant ce départ, notaient : « La Kollontaïnette part pour
l’étranger ; si ça pouvait être pour toujours ! »
C’est
en écrivant des articles sur la situation économique en Finlande, à l’époque
rattachée encore à la Russie, qu’elle se révèle une journaliste convaincante.
Propagandiste efficace, lorsqu’elle prend la parole au cours de conférences,
congrès, réunions, ou dans les usines dans lesquelles elle rencontre les
ouvrières de Pétrograd. Son combat est ainsi fortement imprégné des expériences
sociales dont elle portera témoignage et qui conforteront son sentiment d’un
changement de société indispensable pour libérer femmes et faire progresser les
hommes. Il
faut dire que par le passé, au cours de ses nombreux voyages, elle avait fait
preuve d’un immense esprit de conviction de par sa capacité à tenir des
discours enflammés devant une assistance toujours plus impressionnée. Cette vie
de « globe trotter » lui convenait parfaitement. Elle rencontrera
Karl Liebnek et Rosa Luxemburg, Clara Zetkin, Laura et Paul Lafargue et autres
éminents théoriciens qui ne feront qu’enraciner son esprit de révolte.
Kollontaï, la rebelle, gagnée aux idées subversives, ne concevait pas son rôle
de femme, enfermée dans le carcan de contingences ménagères et familiales. Qu’elle
considérait comme une soumission à un ordre bourgeois et dont elle se défiait. En
effet, après un premier mariage, elle décide de renoncer à cette vie maritale
qu’elle ne peut que trouver insipide, devant les préoccupations oh, combien
plus enrichissantes, à participer aux mouvements sociaux de son temps. Elle
investira tous les terrains de la lutte, sur le plan international, pour faire
valoir en plusieurs endroits du monde, la crédibilité de la révolution
bolchevique. Elle
partagera longtemps les projets, les positions de Lénine, jusqu’à ce qu’elle
marque le pas au sujet de l’organisation centralisée de la direction. Mais
également, bien avant, au sujet de la guerre, de laquelle elle disait : « la guerre
n’apportera à aucun ouvrier au monde rien d’autre que la tragédie » Par contre, Lénine exigeait
d’elle « une
propagande visant à transformer la guerre en guerre civile ». Il écrivait : « Il est vain
d’avancer un programme gentillet de vœux pacifiques, à moins de prôner en même
temps et en premier lieu l’organisation subversive et la guerre civile du
prolétariat contre la bourgeoisie ». Sur la guerre, sur le droit des nations à
l’autodétermination, sur la paix, ils échangèrent des vues divergentes qui
n’entamaient pas le respect mutuel qu’ils entretenaient l’un, l’autre. Mais
il arriva qu’elle justifie ses désillusions sur la politique mise en place, en
signant une contestation de la ligne « bureaucratique » de la
direction du Parti au moment du Xe congrès. Même si l’esprit de discipline
supplantera au fur et à mesure des événements, ses idées subversives, malgré
les déceptions qu’elle enregistrait ; elle finira par creuser le fossé
entre eux au moment du XIe congrès bolchevique où se consommera la scission.
L’instauration de la NEP par Lénine aura été le seuil de rupture par lequel ses
prises de positions iront se radicalisant. Mais
que lui reproche-t-elle vraiment ? Elle ne concevait pas le retour en
arrière opéré par Lénine, au travers de la Nouvelle Politique Economique qu’il
mettait en place. Avec une participation de la sphère privée. De plus, elle ne
voulait pas admettre l’instauration de la peine de mort qu’elle s’acharnera à
dénoncer. « On
ne fait pas la Révolution en gants blancs » dira Lénine, pour contrer
cette argumentation qu’il considérait utopique, dans le contexte nouveau qui
s’imposait aux bolcheviques et dans le cadre du nouveau Code pénal en
préparation. Par contre, en 1947, au moment où Staline annonce l’abolition de
la peine de mort, elle en fera l’éloge en ces termes : « Un grand jour,
qui signifie beaucoup pour moi et me rend heureuse : l’abolition de la peine de
mort dans la législation de l’URSS… » Avec
Lénine, elle critique la bureaucratie qu’elle voit s’installer dans les rangs
de la direction. Elle engage ses camarades à renoncer à la représentation des
ouvriers, aux différentes instances de l’appareil du Parti, car elle souhaite
les voir prendre en main, seuls, sans intermédiaires, les rennes de l’appareil
productif, et elle s’appliquera à défendre le droit aux tendances. Lénine
craignant qu’Alexandra n’emporte l’adhésion de la « masse des militants du
Parti », à un moment du Xe congrès qui se trouve être aussi le temps où
éclate la mutinerie de Cronstdat, il tentera de la faire taire. Elle le verra
prendre ses distances après qu’elle ait refusé de se renier, ne revenant pas
sur ses positions et après qu’elle ait entamé une campagne fractionnelle à
l’intérieur du Parti. On
utilisera sa réputation sulfureuse pour la discréditer. C’est cette fameuse
théorie du « verre d’eau » que Lénine aurait défendue pour contrer
l’amour libre prôné et expérimenté par Alexandra Kollontaï. Car il affichait
quelque réticence sur sa conception relativement innovante de la morale. Elle
sera donc mise au banc de l’« appareil » d’un Parti qu’elle critiquait
pour son bureaucratisme et son retour aux concessions « bourgeoises ». Ce
chemin de prises de positions radicales l’obligera, lorsqu’elle se trouvera en
disgrâce avec Lénine, à demander à quitter le territoire pour trouver un peu de
sérénité, en prétextant l’indispensable travail de conviction qu’elle se
proposait de continuer, à l’étranger, pour accréditer la révolution
bolchevique, malgré les différents qu’elle affichait, à l’intérieur du Parti.
Ce sera grâce à Staline qu’elle ne fréquentait pas encore, mais qu’elle
sollicitera, qu’elle obtiendra l’autorisation de quitter l’Union soviétique,
sous prétexte qu’elle avait à promouvoir, l’utilité de la Révolution. Son
départ pour l’étranger sera facilité d’autant plus que Staline se méfiait de
cette personnalité trop impulsive et incontrôlable. Il préférait la tenir
éloignée des sphères de décisions. Forte donc de ces succès passés, la
voyageuse se verra confier la mission d’Ambassadrice, d’abord en Norvège qui à
l’époque n’avait pas encore reconnu l’Union soviétique, puis au Mexique, puis
de nouveau dans les pays nordiques. Elle rentrera épisodiquement à Moscou et à
chaque fois, dorénavant, elle apportera les preuves de sa fidélité à Staline au
nom de l’unité du Parti et de l’indispensable discipline qui doit régner dans
ses rangs. Lénine
meurt sans que leur relation ait pu s’éclaircir. De loin en loin, elle se
tenait au courant des déchirements qui traversaient alors le Parti et des
oppositions qui s’exacerbaient. Elle sera alors sollicitée pour rejoindre le
camp des opposants à la politique de Staline, par ceux mêmes qu’elle avait
considéré, un temps, comme ses ennemis politiques : Trotsky, Zinoviev,
Kameniev. Alors qu’elle avait signé son opposition à la ligne défendue par
Lénine au cours du XIe congrès, là, elle refusa de s’impliquer dans ce débat, « Par
dessus tout, nous avons besoin d’unité, non seulement dans les actes, mais
jusque dans les pensées. Avec son robuste instinct, la masse en a pris
conscience. C’est pourquoi l’opposition l’indigne tellement…La discipline est
le ciment qui soude les briques humaines en un formidable édifice de la
collectivité…La masse ne fait pas confiance à l’opposition et ne lui pardonne
pas ses manœuvres jésuites à l’encontre du Parti… ». Même
si au fond d’elle-même, et dans ses entretiens privés elle explique : « Vous pensez bien
que nous avons souffert à Moscou pendant les grands jours de la décision
finale. Je sais que vous avez compris que j’ai dû choisir…Ce n’est pas par
faiblesse, ce sont les grandes masses qui m’on décidé d’aller avec Staline, et
non avec Trostky. Si ce sont elles qui ont le dessus, la répression contre tous
ceux qui pensent autrement sera encore pire… » C’est
ainsi que jusqu’au bout et non sans douleur de voir éliminés ses proches
camarades, elle s’inscrira officiellement dans le parcours initié par Staline. Lui
devra-t-elle d’être restée en vie ? On aurait tendance à l’imaginer devant
une telle fidélité affichée. Elle échappera ainsi au destin de ses compagnons
de route ; remplie d’amertume d’avoir été reléguée au second rang et avec le
sentiment d’avoir été l’outil de Staline, dans ses missions d’Ambassadrice. Marie KARMAN |