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Approches Marxistes
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EUROPE ET MIGRATIONS

Marie-Catherine Andreani


Qu’elles soient économiques ou politiques, les migrations ont toujours existé. C’est un phénomène historique, vécu le plus souvent dans la violence, à n’importe quelle époque, quel que soit le lieu. Il n’y a pour s’en convaincre qu’à ouvrir un livre d’histoire de France d’école primaire, conquêtes, invasions, toutes ces péripéties se sont accompagnées de crises politiques et sociales qui ont structuré la population et forgé l’identité nationale.

Les migrations et les déplacements de populations sont inéluctables et s’inscrivent dans un monde en perpétuelle évolution.

Mais avant d’en venir aux migrations d’aujourd’hui et à celles qui concernent l’Europe, je pense qu’il est nécessaire de souligner que l’essentiel des migrations internationales ne se font pas du Sud vers le Nord ou de l’Est vers l’Ouest, mais que la majorité d’entre elles sont des migrations Sud-Sud. De plus, elles ne concernent que 3% de la population mondiale. Et bon nombre des migrants ne s’installent pas de manière définitive dans les pays d’accueil.

Les différents aspects de l’immigration en Europe

Après les Trente Glorieuses (1945-1975) et l’appel à une main d’œuvre étrangère pour la reconstruction des pays d’Europe ravagés par la seconde Guerre mondiale, la crise économique qui a suivi a changé les politiques en matière d’immigration. Les pays européens ont pris des mesures pour réduire le plus rapidement possible l’immigration de main d’œuvre afin d’endiguer les arrivées de travailleurs étrangers dans un marché de l’emploi défavorable. A ce moment, l’immigration est essentiellement composée de travailleurs originaires du sud de l’Europe, du Maghreb et de Turquie.

Depuis, les tendances en matière d’immigration se sont transformées. Des pays traditionnellement d’émigration sont devenus des pays d’immigration. C’est le cas de l’Espagne, de l’Italie, de l’Irlande, la Grèce, et du Portugal.

Les pays d’immigration se sont également diversifiés depuis une dizaine d’années. Dès 1990, un nombre important de demandeurs d’asile et de réfugiés se sont agrégés aux ressortissants des anciennes colonies. Il s’agit de réfugiés en provenance d’Irak, et à partir de 1997 de ressortissants de l’ex-Yougoslavie, ainsi que de migrants en provenance d’Europe centrale, orientale et de l’ex-URSS. L’Allemagne a encouragé l’émigration de minorités ethniques d’origine allemande en provenance de Pologne, de Roumanie et d’ex-URSS. D’autres minorités ethniques se sont déplacées vers la Grèce et la Finlande.

La structure de la main d’œuvre étrangère, s’est également transformée. Elle concerne des travailleurs qualifiés dans les secteurs des technologies de l’information et de la communication, de la santé et de l’éducation, mais aussi des travailleurs très peu qualifiés, employés dans l’agriculture, le BTP, les services domestiques. Les migrants viennent de pays dits en voie de développement, où pauvreté et chômage endémique contraignent les personnes à émigrer. Ce sont souvent des personnes éduquées, prêtes cependant à occuper des emplois que les nationaux des pays d’accueil refusent. Il s’agit d’emplois précaires, non qualifiés et peu rémunérés, les travailleurs sont engagés pour de courtes périodes ou pour effectuer des travaux physiquement pénibles ou dangereux. Ces migrants sont employés par de petites ou moyennes entreprises, dans des secteurs qui demandent beaucoup de main d’œuvre, et qui n’ont pas la capacité de transférer leurs activités à l’étranger. Le recours à une main d’œuvre moins bien payée que les travailleurs nationaux permet à ces entreprises de baisser leurs coûts de fabrication, ce qui pèse de façon significative sur la déréglementation et la flexibilité de l’emploi.

L’immigration illégale

Comme on l’a vu plus haut, une des priorités de la politique menée par les pays de l’UE dans les années 70-80, avec le ralentissement de la croissance économique, a été une politique de régulation de l’immigration et de lutte contre l’immigration irrégulière, malgré des régularisations « spectacles » de travailleurs migrants installés depuis longtemps dans les pays.

La législation concernant l’immigration régulière soumise à une forte pression et des contrôles aux frontières renforcés n’ont pas interrompu les flux migratoires. Ils ont permis par contre la migration dans des conditions d’illégalité.

Au début des années 90, de véritables réseaux de trafiquants de main d’œuvre clandestine sont apparus, en provenance de pays de l’ex-URSS, d’Asie, et dans une moindre mesure d’Afrique. Ce commerce d’une main d’œuvre clandestine est très lucratif pour ceux qui organisent ces « voyages » et font traverser les frontières aux candidats à l’immigration. Une fois arrivés à destination, ils sont confinés dans des secteurs informels, des emplois irréguliers, pour les femmes le travail domestique et l’exploitation sexuelle. La traite de travailleurs migrants illégaux avoisinerait les 10 à 15 milliards de dollars américains. Elle arrive en troisième position derrière le trafic de stupéfiants et le trafic d’armes. Pour parvenir à éradiquer cette traite, l’UE a mis en place une collaboration étroite des polices avec échange d’informations entre administrations et contrôle coordonné aux frontières et pris des mesures répressives à l’encontre des trafiquants, des employeurs, mais aussi de ces migrants en situation irrégulière, doublement victimes des pratiques mafieuses des réseaux et d’une situation de détresse complète.

Situation du travail des étrangers dans les pays de l’Union

L’évolution du travail des étrangers suit les mêmes tendances que celles du reste de la population active. Dans l’ensemble, la situation de l’emploi des étrangers dans les pays de l’UE progresse lorsque la croissance s’accélère.

Au cours des cinq dernières années, les effectifs d’actifs étrangers ou immigrés ont augmenté. Malgré tout, on note d’importantes différences d’insertion sur le marché du travail entre nationaux et immigrés. Leur taux d’activité est plus faible que celui des nationaux, et l’écart entre l’emploi des hommes et des femmes est plus grand.

Les étrangers sont plus vulnérables face au chômage que les nationaux. Dans presque tous les pays européens, la part des travailleurs migrants dans le total des chômeurs est plus importante que leur part dans la population active. Mais ils sont inégalement touchés par le chômage, les secteurs touchés ayant un rapport direct avec la nature de l’emploi occupé. Il y a par exemple sur-représentation des étrangers dans le secteur secondaire (mines et industries manufacturières.)

Projection des tendances en matière de migrations

La préoccupation majeure des pays de l’UE étant la volonté de maîtriser les flux migratoires, il a bien fallu dresser le bilan des migrations en fonction des différents pays. Les changements politiques survenus en Europe ont eu des effets importants sur les flux migratoires avec l’arrivée de réfugiés bosniaques, kosovars et albanais. Les pays d’immigration ancienne comme la France, la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne dans lesquels ils se sont installés, gèrent également l’arrivée de la seconde génération sur le marché du travail. C’est aussi le cas du Royaume-Uni. Les pays d’immigration récente, comme ceux du sud de l’Europe, sont confrontés à des problèmes de migrations de travailleurs nouvellement installés, en provenance de leurs anciennes colonies d’Amérique latine et d’Afrique noire.

L’harmonisation des politiques migratoires de l’UE s’avère donc compliquée, d’autant que l’élargissement comporte des inconnues en ce qui concerne l’avenir des frontières, de la souveraineté nationale, et de la politique commune à mettre en place en matière d’immigration et le droit d’asile.

Une politique européenne commune sur l’entrée et le séjour des migrants ?

Le système d’information Shengen (SIS), le nouveau Shengen 2 inspiré par la politique de « guerre globale au terrorisme » que les Etats Unis sont en train d’imposer à l’Europe, les accords passés avec des pays tiers en matière de transit des étrangers alors que certains de ces pays vont rejoindre l’Union européenne, ne font pas une politique commune concernant l’immigration.

La migration économique représente un dilemme politique fondamental pour les Etats qui ont dressé de plus en plus d’obstacles à l’entrée légale des travailleurs étrangers, tout en tolérant la présence de migrants irréguliers dans des secteurs ou la quasi-absence de réglementation ne permet pas de faire respecter les conditions de l’exercice d’un travail de façon décente.

La migration illégale se trouve simultanément encouragée et combattue.

L’essentiel du débat sur la politique migratoire en Europe est toujours dominé par l’amalgame entretenu vis-à-vis des opinions publiques entre migration irrégulière et criminalité, trafics d’armes, de drogue, et terrorisme. La discrimination et la violence exercées contre les étrangers sont encouragées par l’utilisation du terme « illégal ».

Pour donner le ton, dans un bon nombre de pays de l’Union, la gestion de la main d’œuvre étrangère a été transférée des ministères du Travail aux ministères de l’Intérieur ou aux ministères des Affaires étrangères, transformant une politique de réglementation du marché du travail en politique de sécurité nationale.

Or le droit au travail des migrants installés sur les territoires des différents pays de l’Union exige un statut clair de la part des pays d’accueil, sans discriminations vis-à-vis des rémunérations et de la protection sociale. Aujourd’hui, contrairement à certaines pratiques utilisées jusqu’à présent, le point de vue des migrants doit être pris en compte. Il s’agit de travailleurs qualifiés, et même hautement qualifiés, et de travailleurs acculés à l’exploitation extrême par des mafias, et des autorités qui leur dénient tout droit. Il est juste de reconnaître l’esclavage pratiqué aujourd’hui et de le combattre en dépit des intérêts capitalistes des mafias, des entreprises et des Etats.

D’autant que l’Union européenne table sur les travailleurs immigrés pour jouer un rôle d’atténuation des effets du vieillissement démographique dans certains pays de l’UE, réduire ou combler les déficits à venir des systèmes de pensions. Et cette perspective suppose une politique d’immigration permanente.

Et puis, dans le même ordre d’idée, la persistance des conflits sur le plan international et la situation économique et sociale catastrophiques des pays du tiers monde laissent présager la continuité des flux migratoires de populations chassées par les guerres ou par la misère.

Sans résolutions de ces deux constantes de la politique internationale, sans l’arrêt du pillage systématique des richesses des pays tiers et du saccage de leurs économies et de leurs sociétés, il est à prévoir qu’aucune mesure si répressive soit-elle ne pourra endiguer les flux migratoires.

Marie-Catherine Andreani

 
Note :

Ce dossier a été préparé à l’aide des derniers rapports de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et du BIT (Bureau international du Travail)

D’articles, documents, rapports collectés auprès d’Hommes et Migrations, d’Altérités, diffusés par l’ADRI et le CERI (centre d’études et de recherches internationales)

Des articles sur les nouveaux pays qui rejoignent l’Union européenne parus les 24 et 25 avril 2004 dans Le Monde, Le Figaro et le Journal du Dimanche.