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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques |
L'ETAT-NATION FACE A LA DICTATURE DU PROLETARIAT Pierre MARTIN « L’essentiel, dans la doctrine de Marx, c’est la lutte des classes. C’est ce qu’on dit et c’est ce qu’on écrit très souvent, mais c’est inexact. Et de cette inexactitude, résultent couramment des déformations opportunistes du marxisme, des falsifications tendant à le rendre acceptable pour la bourgeoisie. Car la doctrine de la lutte des classes a été créée non par Marx, mais par la bourgeoisie avant Marx ; et elle est d’une façon générale acceptable par la bourgeoisie. Quiconque reconnaît uniquement la lutte des classes n’est pas pour autant marxiste ; il peut se faire qu’il ne sorte pas encore de la pensée bourgeoise et de la politique bourgeoise. Limiter le marxisme à la doctrine de la lutte des classes, c’est le tronquer, le déformer. Le réduire à ce qui est acceptable pour la bourgeoisie. Celui-là seul est marxiste qui étend la reconnaissance de la lutte des classes jusqu’à la reconnaissance de la dictature du prolétariat. » Lénine, L’État et la Révolution, p. 1, Editions Sociales,
1972 Au dire même de Lénine, il y a donc bien longtemps que nos « modernes » « communistes » français ont cessé d’être des marxistes pour devenir de nouveaux contempteurs des thèses réformistes, sociales-démocrates. C’est pour cela qu’il est apparu important au comité de rédaction d’Approches Marxistes de consacrer dans ce numéro un article à la question de la « dictature du prolétariat ». L’auteur de cet article a conscience que les thèses qu’il défend ne font pas l’unanimité au sein de notre sensibilité, mais il lui paraît important de rétablir quelques vérités concernant des concepts aussi importants que ceux d’État-nation, de peuple, d’internationalisme, d’où découlent des stratégies et des représentations comme celle « d’État du peuple tout entier » de Staline ou d’« Union du Peuple de France » de la direction du PCF dans les années 70-80. C’est grâce à la relecture
des grands théoriciens du mouvement socialiste du début du 20e siècle que nous pouvons,
aujourd’hui encore, comprendre pourquoi et comment une telle dérive a pu
arriver dans le courant communiste, comment, à quelques années d’écart, notre
parti a pu suivre le même chemin que la social-démocratie. Certes, avec sa voie
propre et son histoire personnelle, celle du mouvement communiste international
après la Seconde guerre mondiale, dans les pays développés rattrapée par le
bureaucratisme ouvrier et le compromis social-réformiste. Voilà pourquoi il est
important de relire les grands théoriciens du socialisme réformiste, ainsi que
ceux du courant révolutionnaire et donc de les éditer et de les étudier, ce que
refuse de faire la direction de notre parti qui cherche ainsi à faire passer
pour moderne une pensée réformiste, vieille comme le mouvement ouvrier. Nous avons fait suivre notre article de courts extraits de ces auteurs et il n’échappera à personne que la qualité du débat de l’époque est bien à mille lieux de la bouillie idéologique que certains ont voulu nous servir en guise de débats à la suite en 1976, du XXII° congrès du PCF, pour justifier de l’abandon de « la dictature du prolétariat » par la direction du parti.
I) La « nation »
comme représentation interclassiste
Il est, ces jours derniers, beaucoup question de l’anniversaire de la mort de Jean Jaurès. Sa mort est à mettre à l’honneur de l’homme et du tribun du mouvement ouvrier contre la boucherie impérialiste de la guerre de 1914-1918. Lire ou relire ce grand théoricien socialiste nous dispense-t-il cependant d’un bilan de son action comme militant « révolutionnaire » ? (3) Voilà ce que disait de lui Lénine dans cette même brochure L’État et la Révolution, qui reste pour tout militant communiste révolutionnaire un ouvrage de référence incontournable : « Le socialisme international comprend des courants qui se situent plus à droite que Kautsky : Les cahiers socialistes mensuels en Allemagne (Legien, David, Kolbe et bien d’autres, y compris les scandinaves Stauning et Branding) ; les jauressistes et Vandervelde en France et en Belgique…. Dès lors nous sommes en droit de dire que la II° Internationale, dans l’immense majorité de ses représentants officiels, a entièrement versé dans l’opportunisme. L’expérience de la Commune a été non seulement oubliée, mais dénaturée. » p.179 Comment
devons nous apprécier
Jaurès ? Comme Lénine appréciait Kautsky (ce
que Rosa Luxemburg, qui avait
commencé la critique du kautskisme plus tôt, lui
reprochait) ni plus ni moins. C’est à dire, comme
l’un des
théoriciens du socialisme, grand défenseur des
tâches démocratiques, mais non
comme un révolutionnaire. Encore moins comme quelqu’un
capable de résoudre la
question de notre temps, la question du communisme. Qui se pose en
terme « d’abolition de
l’état de chose existant », mais
aussi et surtout en
terme de seul mode de production antagoniste du mode de production
capitaliste.
Cette question nous renvoie donc à l’appréciation
que l’on porte sur la nature
de la phase de transition, « le socialisme », et
de
l’« État » socialiste à
construire. D’où la nécessité de
redécouvrir
le modèle que nous proposait le réformisme. « Si le
mouvement de substitution est lent, si c’est peu à peu par transitions et par
degrés, que la nationalité perd son caractère bourgeois pour prendre son
caractère prolétarien, si la classe ouvrière ne s’empare que graduellement du
pouvoir et ne transforme que graduellement les institutions, il y aura toute
une période où la nation ne sera pas encore confondue avec le prolétariat, et
où pourtant le prolétariat, sous peine de ruiner lui-même sa base d’action sera
obligé de protéger et de fortifier la nation. Il sera obligé d’en assurer
l’autonomie et le libre développement. Il sera obligé d’y protéger et d’y
accroître l’éducation, la richesse, la force de production : il sera ainsi en
partage avec la bourgeoisie, et avant d’avoir pu éliminer tout à fait le
cogérant du domaine national, la nation, dans cette période intermédiaire et
dans cette mêlée des forces, n’étant ni exclusivement bourgeoise, ni
exclusivement prolétarienne, les prolétaires, en défendant la nation, ne
défendront pas seulement le prolétariat. Ils défendront la nation elle-même. » (Jean Jaurès, tome 1, 1931, p 303.) On voit mieux qui est le véritable théoricien du passage pacifique au socialisme « aux couleurs de la France » et pourquoi l’actuelle direction du parti est autant attachée à la diffusion de ses oeuvres, mais pas à l’étude contradictoire de sa pensée, alors qu’elle a définitivement abandonné l’édition des oeuvres de Lénine. J. Jaurès y affirme très clairement, la place conceptuelle qu’occupe « l’État-nation », dans l’idéologie réformiste « française ». Le lien, la dépendance objective existant entre « nation » bourgeoise et « nation » ouvrière, ne peut se concevoir comme représentation unitaire, c’est à dire comme valeur « commune » que si le passage se fait lentement, graduellement (ie « démocratiquement »), c’est à dire par le suffrage universel, mis en place par l’appareil d’État et sanctifié par lui. L’une des caractéristiques de la pensée réformiste, visible ici dans ce texte de Jaurès, est de « rabattre » la question de l’État sur le fait national ; émousser la question de « l’État » pour n’y voir qu’un instrument technique au service de la nation (VII). A l’opposé, la pensée communiste révolutionnaire montre comment l’État participe de la reproduction des classes sociales au sein de cette même nation, comment il aide la classe dominante à assurer son hégémonie par domination de sa fraction dominante et comment il segmente le prolétariat en groupes inclus ou exclus d’une sécurité et d’un accès égalitaire à la reproduction de la force de travail. L’État est bien le lien où
se réalise l’hégémonie de la classe dominante sur le reste de la société, lui
permettant de se constituer en « nation ». Défendre le fait national
c’est défendre la possibilité pour la classe dominante de se constituer en bloc
hégémonique dominant. L’« État » est l’instrument de la mise en
oeuvre de cette stratégie. Vouloir constituer une autre « nation »
implique de mettre en oeuvre un « autre » État. C’est pourquoi, le
premier moment de négation de la pensée « communiste »
révolutionnaire est de nier la nécessité du « bris » révolutionnaire
de l’ancien appareil d’État, et de ce fait, le rôle progressiste d’une certaine violence dans
l’histoire comme accoucheuse d’une nouvelle société, via un nouvel
« État ». Cette représentation est aujourd’hui au cœur de la pensée des historiens réactionnaires (Furet) qui nient le rôle de rupture d’un processus révolutionnaire, au profit d’une continuité de l’histoire et donc d’une « représentation commune », renvoyant à des « intérêts communs », au delà des groupes sociaux antagonistes (entre la noblesse et la bourgeoisie). Derrière l’affirmation d’une essence commune, d’un « État-nation » déjà constitué par l’Ancien régime, s’affiche l’idée que la violence s’est avérée comme inutile, sinon pour servir les intérêts d’idéologues fanatiques radicaux (Robespierre et Danton), alors que déjà au niveau de la société civile et du marché, la bourgeoisie occupant une place de plus en plus hégémonique. Le modèle anglo-saxon est porté à hauteur « d’idéalité » de ce qu’une bonne révolution « bourgeoise » doit être, c’est à dire un compromis, une transmutation d’une classe à une autre (cas de la noblesse anglaise) qui par un auto-dépassement assume de nouvelles fonctions. La pensée réactionnaire cherche dans le conservatisme la justification d’une continuité des valeurs justifiant une continuité des institutions. La pensée progressiste cherche par la rupture, la « violence » révolutionnaire, l’apparition de nouvelles valeurs capables de bouleverser les institutions, sans lesquelles aucune nouvelle « nation » ne peut advenir. L’État-nation monarchiste n’est pas l’État-nation « républicain » bourgeois, et Lénine affirme clairement dans L’État et la Révolution que « l’État-nation » prolétarien ne peut pas, ne doit pas être « l’État-nation » bourgeois. Au contraire, la nouvelle nation prolétarienne, ne peut advenir, que par la mise en place d’un nouvel « État ». Et comme elle est la dernière représentante d’un système social où existait des classes sociales, cet « État » doit déjà commencer à être un non-« État », un anti-« État », un « État » qui dépérit. « Nous avons les mêmes buts que les anarchistes », nous rappelle Lénine. Combien de contempteurs de
l’« État-nation » socialiste ont renié cette thèse de Lénine ? A nos yeux, l’« État-nation » français, fût-il le produit de la grande Révolution française, n’échappe pas à cette critique. Cette révolution fût et reste une révolution bourgeoise. Elle ne pût d’ailleurs être ce « diamant » de toute révolution bourgeoise que parce qu’elle fût une révolution franche. Et elle ne parvint à un tel degré d’antagonisme que parce que commençait à poindre dans ses rangs ceux qui allaient être appelés à succéder comme classe porteuse et accoucheuse d’une nouvelle « nation » par une nouvelle violence révolutionnaire, le prolétariat. C’est pourquoi à notre avis, elle a pris la forme d’une République. En quel sens sommes-nous des Jacobins ? Nous sommes devenus Jacobins le jour où Babeuf, premier « chef » d’une organisation communiste, affirma à ses juges à peu près ceci : « Vous dites que nous sommes des partisans de Robespierre, alors qu’il n’a jamais cessé de nous combattre. Alors oui, puisque vous reniez votre véritable "Père", le "Père" de toute révolution bourgeoise progressiste, nous affirmons que notre rupture avec vous sera aussi "franche" que le fût celle de Robespierre avec le monarchisme, en ce sens nous sommes les continuateurs de Robespierre, mais en ce sens seulement ». Quelle « nation » Lénine cherche-t-il à construire ? C’est celle qui détruit l’appareil d’« État » bourgeois. Il ne peut donc y avoir aucune continuité entre l’État-nation bourgeois et l’État-nation prolétarien. Sa « nation », c’est à dire son « groupe social hégémonique », son « bloc au pouvoir », doit se forger de nouvelles institutions qui favorisent le transfert de fonctions d’un « État », c’est à dire d’un appareil, à un autre. Pour Lénine, pour Trotski, pour la gauche allemande, cet « État » ce sont les« Soviets », c’est à dire déjà un non-« État ». L’inter-« nation »-nalisme - c’est la République universelle des « Soviets ». Et non pas une unité institutionnelle de « partis-États » prolétariens, un conglomérat d’« États socialistes » dont nous verrons à quel point la désignation conceptuelle est ambiguë . N’en déplaisent à ceux pour qui le mot « Soviétisme » ne veut plus rien dire, pour qui il est tombé à bon escient dans les oubliettes, Lénine et tous les révolutionnaires communistes de l’époque sont des partisans de la République des « Soviets », c’est à dire de la gestion directe par les travailleurs, et sous une autre forme, une forme qui n’a rien à voir avec une République bourgeoise. Il fonde l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et non l’union des États socialistes russes ou apparentés. Le seul théoricien, pour qui le concept « Soviet » comme pouvoir direct de la classe ouvrière ne signifie plus rien, c’est Staline. C’est lui qui retransforme cette forme de contre-pouvoir en vulgaire parlement, c’est à dire en une institution « comparable » au parlementarisme d’« État » bourgeois. Dans le même mouvement, il
crée deux concepts qui vont jouer un rôle central dans son entreprise de
falsification historique des objectifs de toute révolution, ceux d’« État du peuple
tout entier »
et de « socialisme
dans un seul pays ». La porté internationale de la révolution russe Classe ouvrière
et/ou prolétariat Séparer les expériences révolutionnaires entre elles, pour en faire volontairement de purs phénomènes nationaux, est une des thèses favorites du social-démocratisme : l’expérience russe n’aurait aucune portée universelle, c’est le leitmotiv qui lie Kautsky à tous les opportunistes modernes. Pourquoi ? Parce que selon eux, la classe ouvrière de l’époque n’est pas majoritaire, elle ne peut donc être à l’origine d’une nouvelle « nation ». En Russie, la paysannerie domine largement. Dès lors, engager la lutte pour une société socialiste est par essence prématuré, comme le sera toute tentative, plus tard dans les pays en voie de développement. Seuls les pays développés peuvent passer au socialisme, telle est la thèse social-démocrate qui fera sentir ses effets jusqu’au cœur de certaines sensibilités d’extrêmes gauches (ultragauche allemande et trotskistes de LO comme du PT). Pour ces derniers, si la classe ouvrière n’est pas majoritaire, elle doit cependant être le moteur de la révolution et s’assurer, seule, rapidement du pouvoir (thèse de la révolution permanente) Ainsi LO et le PT ne reconnaissent-ils pas la Chine, le Vietnam, Cuba, comme des États socialistes, puisque ce n’est pas la classe ouvrière qui a conduit la révolution. Une certaine vision économiste du marxisme révolutionnaire considère que la dictature du prolétariat est un processus qui ne concerne que la classe ouvrière. Comme le dit fort justement Georges Gastaud, dans son ouvrage Mondialisation capitaliste et projet communiste, confondre classe ouvrière et prolétariat est une constante de l’économisme(4). Pour les partisans de Lénine, La paysannerie pauvre (aujourd’hui nous dirions les « sans terre ») peut - être assimilée au prolétariat. Elle l’est dans la révolution russe, sous la forme des comités de soldats (Soviets) où « les paysans » sont majoritaires. Dès lors le prolétariat a bien basculé dans la révolution . Mais Lénine va plus loin, il considère que le prolétariat doit entraîner autour de lui tous ceux qui ont un intérêt objectif au changement révolutionnaire et dans ce cas sont concernés également l’ensemble des petits propriétaires. Dans son ouvrage Les principes du Léninisme (IX),Staline, affirme que la fameuse thèse sur « La dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » n’est pas ce concept hybride instable que veut y voir Trotsky, mais la volonté clairement affirmé par Lénine de mettre pratiquement à parité la paysannerie et le prolétariat comme rôle moteur du processus révolutionnaire. Donc, Trotski ne fait pas confiance à la paysannerie dans le processus révolutionnaire. Tout comme il ne fait pas confiance à la classe ouvrière pour construire le socialisme dans un seul pays. L’honnêteté veut que l’on présente la thèse de Trotski, dans sa vérité, « la paysannerie » est pour lui une classe hybride, mi-prolétarienne mi-bourgeoise. Il a toujours défendu l’unité avec sa partie prolétarienne, mais il s’inquiète de la qualité du rapport de force que l’on peut avoir avec sa partie petite-bourgeoise propriétaire : « dans quel sens évoluera le rapport de force ? » (VIII). La question que posait à l’époque Trotski, se révèle une question d’importance, au profit de qui ? du prolétariat ou du reste du mouvement populaire, le processus pouvait-il finir par aboutir. En effet, du statut d’allié, la paysannerie, pouvait tout à fait passer au statut d’opposant, on l’a vu dans les territoires perdus par la Russie soviétique après l’avance allemande. Que vaut ce « mouvement populaire » si le prolétariat n’est pas hégémonique politiquement comme pratiquement au sein de cette dictature. « Le peuple » au sens de Lénine dans sa fameuse rectification « Prolétaires de tous les pays et peuples opprimés unissez-vous ». Ne représente t’il pas une conception contradictoire. Présentant trop d’ambiguïté (Rosa Luxemburg) ? D’abord porteur d’une vraie avancée révolutionnaire, l’élargissement du concept de prolétariat, de la seule classe ouvrière à la classe ouvrière + tous les exclus de la propriété (victoires chinoise et vietnamienne) ne peut-il pas se révéler à la longue, le lieu d’une nouvelle contradiction ? « Le peuple », c’est à dire la petite bourgeoisie, (élément déterminant de la révolution cubaine : Guevara, Castro) ne risque t’il pas de tirer son épingle du jeu, et inverser le sens de l’histoire, la marche en avant vers le communisme ? Un vrai risque existe pour les internationalistes marxistes, dans la conception d’une rupture qui présente un « État » comme d’abord « national » avant de le penser comme « formation sociale ». Qui ne conçoit la dimension dynamique d’un mode de production que comme supranational, alors qu’il est tout autant multinational et transnational. Pour faire face à l’universalisation du capitalisme, il faut que la révolution connaisse un développement mondial, c’est à dire que le prolétariat international prive de support extérieur ceux qui risquent de restaurer le capitalisme durant la phase de transition dans une formation sociale donnée. C’est pourquoi on peut-dire que si Trotski à notre connaissance, ne s’est jamais prononcé sur la question « du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », il partage les thèses de Rosa Luxemburg sur cette question dans sa controverse avec Lénine. Parler de « Peuple », de sa constitution en « Nation », c’est parler d’une catégorie interclassiste. A notre époque, il n’existe pas de « Nation » sans « État ». Car au Stade de l’impérialisme « mondialisé », il n’existe pas de lieux sans présence du mode de production capitaliste, sans antagonisme de classes. Cette dérive, malgré la mise en garde de Trotski, tient pour l’essentiel à l’oubli par la majorité des marxistes, de deux choses : la nature de L’État, et la nature d’une classe sociale. Après la révolution russe, les marxistes influencés par la III° Internationale vont oublier ce que Lénine avait dit de la nature de classe de tout État et notamment que : s’il existe un État c’est qu’il existe au moins deux classes en présence, dont l’une est dominante et l’autre est dominée. La lutte des classes trouve son expression la plus conséquente, dans la dictature de classe. Hors s’il n’y a aucune ambiguïté sur l’analyse de l’État capitaliste, la plus grande confusion règne sur l’analyse de la nature de l’État socialiste. Dans une société de classes ce qui fonde la nature des classes c’est la théorie de l’exploitation. Est considérée comme faisant partie de la classe ouvrière celui qui se salarie pour vendre sa force de travail et participe au travail productif. Son concept opposé n’est pas celui de capitaliste, mais celui de bourgeoisie. Fait partie de la bourgeoisie celui qui vit du surproduit (appelée plus-value, en régime capitaliste), et qui peut-être amené à jouer un rôle central dans le nouvel « État » qui surgit de la révolution. Fait partie du prolétariat celui qui ne possède rien et sera donc contraint, à un moment ou à un autre pour survivre, de rejoindre la classe ouvrière (statut du paysan pauvre ou du compagnon artisan pauvre). Est capitaliste tout propriétaire de moyens de production, même si au stade du monopolisme, le petit propriétaire peut-être considéré comme un compagnon de route et donc comme partie constituante du « peuple ». Il se révèle souvent durant la transition, comme celui qui entretien le marché et donc l’espace où le capital renaît comme le phénix. Qu’est-ce qu’un État « prolétarien » ? C’est une contradiction en acte, la disparition de la propriété privée des moyens de production, résout la question de l’opposition prolétariat/capitaliste en faisant de l’État le lieu de l’appropriation « collective » des moyens de production, mais cette révolution ne résout pas la contradiction ouvrier/bourgeois. Car, si l’État n’est pas d’amblé un non « État », s’il ne s’agit pas d’une République « soviétique », d’une classe productive gérant directement ses intérêts, il ne peut s’agir que d’une délégation de la classe ouvrière à une autre classe sociale, alors qu’elle même continue d’exister, continue de produire, continue de nourrir une masse, une « masse » de quoi ? Une masse de petits bourgeois présents, entre autre et par fonctions, dans l’appareil d’État. Même si au sens marxiste du terme, la disparition de la propriété résout la question du prolétariat et de l’exploitation comme première face, elle ne résout pas la question du surproduit qu’il faut continuer de produire au profit d’un « groupe » improductif qui occupe une place « maîtresse » au cœur de l’appareil d’État, assurant à la place du travailleur lui même la tâche d’assurer « sa dictature ». Construire, penser, parler de « socialisme d’État », c’est affirmer une contradiction en acte, État veut dire classes et luttes de classes, seule la disparition de l’État peut résoudre cette question, C’est à dire seul le passage au communisme peut déboucher sur un « nouveau mondialisme » sans classes et sans États. De cela, il nous faut tirer une conséquence importante, le socialisme, contrairement à ce que dit le marxisme-léninisme, n’est pas un mode de production, comme le sont le féodalisme et le capitalisme mais seulement une phase de transition entre deux modes de production, le capitalisme et le communisme. Nous devons à l’althussérisme d’avoir remis en avant cette thèse centrale. Le socialisme est donc de nature contradictoire, il est capitalistecommuniste, l’un des deux termes doit l’emporter, et il n’y a aucune fatalité dans un sens ou dans un autre. Dès lors pour tout partisan de la disparition des classes sociales comme des États, le socialisme n’est envisageable que du point de vue du communisme. Sous le « socialisme » la classe ouvrière, si elle ne s’est pas construit des contre-pouvoirs, (exemple : dans le modèle universalisé après 1905 au sein des différentes révolutions russes, si elle n’est pas organisée en « soviets », est au « pouvoir » par délégation à une petite bourgeoisie qui l’aide dans ses activités de reproduction ( santé, scolarité etc.) de sécurité (justice, armée, police etc.). C’est pourquoi le courant socialiste révolutionnaire des origines, a toujours évoqué la place de milices ouvrières, comme jouant un rôle central dans le processus révolutionnaire. Et s’est toujours méfié du modèle « jacobin » cherchant à mettre en place une armée « nationale », fut-elle « l’Armée nouvelle ». La classe ouvrière et plus généralement le prolétariat, dans le cadre du « démocratisme bourgeois » que la phase « socialiste » peut perpétuer, est « au pouvoir » par l’existence d’institutions, de partis, de syndicats ’ouvriers’ qui la « représente » au moyen de permanents tirés de la production. « Ils » fixent la ligne, c’est à dire l’aide à assurer sa reproduction idéologique par « transmission » des connaissances et non par une auto-activité propre (arguant que, sinon, on aurait affaire à une vision ouvriériste du type bogdanoviste) au moyen d’un marxisme, qui concentre la dimension progressiste de la recherche scientifique « bourgeoise » mais qui ne peut éviter selon nous la dérive « scientiste » propre à ce type de pédagogie. Enfin, le refus de résoudre la question de la division du travail social propre à l’existence d’un « État » socialiste se redouble économiquement d’une division technique, par le maintien d’un procès de travail basé sur la hiérarchie, la soumission à l’encadrement etc. On voit donc que, même dans la phase du socialisme, si l’État-nation est le principal, voire le seul support de la « socialisation » réduite aux « nationalisations », et si par là même, même si le capitalisme « privé » a disparu, la bourgeoisie, elle, continue de bien se porter ! Dès lors peut-on refuser de définir le « socialisme d’État » comme un « capitalisme d’État » ? Rien n’est moins sûr. Nous venons de voir que parler de communisme « d’État » est impossible, le jour ou le communisme existera il n’y aura plus de classes et plus « d’État ». Et donc quand on parle du « socialisme » comme phénomène étatique, c’est bien vers ce qu’il reste encore de capitalisme dans le socialisme que l’on penche. Quand on conçoit l’extension mondiale du socialisme, comme constructions concomitantes, « d’États » socialistes, à quel parti du « peuple » confie-t-on réellement la conduite des affaires du pays ? C’est bien une petite bourgeoisie qui met en oeuvre l’aménagement du territoire, la planification, l’éducation, etc. au nom du « prolétariat », devenue seulement classe ouvrière. Peut-on dire qu’elle le fasse uniquement pour le plus grand profit de cette dernière ? L’histoire du « socialisme » dans les formations d’Europe de l’Est prouve que non. Ne peut-on pas affirmer au contraire, comme l’exemple de la Chine actuelle nous le montre tous les jours, qu’elle fait jouer à l’État un rôle de collecteur du surproduit, et qu’elle peut, pour finir, au nom de l’efficacité, des compétences supposées détenues par elle, restaurer le capitalisme privé ! Quand dans l’Histoire des pays de l’Est ce phénomène a-t-il commencé ? Si on en croit les théoriciens de gauche, sûrement très tôt. Il n’est pas possible que des communistes comme Alexandra Kollontaï aient sorti tout droit d’un chapeau ce qu’elle dit lors du X° congrès de 1921, sans l’avoir constaté de visu. L’Étatisation des Soviets fût sans conteste la mort des Soviets. Mais c’est la conception de Lénine lui-même qui pose problème. Redresser l’appareil d’État de ses déviations bureaucratiques, en le renforçant de l’apport de nouveaux ouvriers, ce n’est pas donner le pouvoir à la classe ouvrière mais au contraire transformer chaque ancien ouvrier en petit bourgeois. A tout prendre la solution capitaliste qui consiste à diminuer le poids de l’État en prolétarisant une partie croissante de ses fonctionnaires me paraît beaucoup plus « juste » au regard des objectifs qu’elle se fixe ! La classe capitaliste sait par nature qui est productif de qui ne l’est pas , elle ne se trompe pas en attaquant les fonctionnaires, elle veut augmenter la plus-value extorquer en réduisant ses faux frais. C’est le modèle « Léniniste » qui est vecteur de confusions. « Bureaucratisme » est une expression qui convient à l’État capitaliste, mais dans le cadre du socialisme donner le pouvoir à une catégorie qui vit du surproduit, c’est donner le pouvoir à une catégorie sociale antagoniste et pas seulement parasitaire, comme dans le capitalisme, ou elle marche dans le même sens que la bourgeoisie capitaliste. Plus exactement, c’est le modèle du socialisme dans un seul pays, base du marxismeléninisme, qui favorise le développement de cette bourgeoisie d’État. Après la seconde guerre mondiale, la construction d’une zone socialiste comme lieu de multiplication d’expériences de construction socialistes autocentrées (ie dans un seul pays) a contribué outre au renforcement du nationalisme petit-bourgeois (dont nous payons encore aujourd’hui les effets) en même temps qu’à l’hypertrophie des différents appareils d’État au dépend de la gestion directe par les travailleurs eux-mêmes. Dès lors, il semble qu’il faille, comme le rappelle si justement Etienne Balibar dans son livre Sur la dictature du prolétariat procéder à un procès, non pas comme le dit une mauvaise expression de « prolétarisation généralisée » car par disparition des capitalistes, de prolétaires il n’y en plus (Nous supposons ici que la phase de transition se résout à sa question principale), mais à une « ‘travailleurisation’ généralisée », il faut détruire la bourgeoisie, c’est à dire cette partie de la population qui continue de vivre grâce au surproduit dégagé par la classe ouvrière et créer une nouvelle figure le travailleur (Nous l’appellerons ainsi faute d’un concept à créer pour le désigner). Il faut que l’immense majorité de la population devienne productive, et gère par délégation etturn-over (mandats impératifs) les tâches intellectuelles et administratives (expérience de la Commune de Paris). L’« État » reste une superstructure à abattre, pour que puisse advenir le communisme mondial ; on ne peut pas le faire mourir de l’intérieur, il faut le faire exploser de l’extérieur (contre-pouvoirs : conseils ouvriers/soviets). Mais pour cela il faut que l’unité mondiale du prolétariat et en son sein de la classe ouvrière soit réalisé. Elle ne peut advenir si les classes ouvrières restent sous la coupe de leurs « peuples » respectifs c’est à dire de leur États respectifs. L’internationalisation doit être pensée comme une transnationalisation des valeurs des travailleurs (i.e quand ils se pensent, comme liant fonctions ouvrières et intellectuelles, travail manuel et travail intellectuel, dans un nouveau procès de travail recomposé). L’internationalisme dans les pays « du socialisme réellement existant » n’a été pensé que comme collaboration d’États entre eux, mais pas comme procès d’unification mondiale de la classe ouvrière. La dimension « transnationale » de la lutte des classes a été largement occultée. Reste à savoir pourquoi. Ici le rôle que Staline a voulu faire jouer à l’Internationale Communiste, comme simple support à la politique de l’État soviétique au nom de la défense de la première expérience ouvrière, est capital. En réduisant la contradiction à sa seule opposition capitaliste/prolétariat, Staline a pu affirmer que la contradiction principale étant résolue, on pouvait désormais considérer qu’il n’existait plus que des groupes sociaux non antagonistes, dans un « État » devenu « l’État du peuple tout entier », alors même que la seule existence d’un État affirme, l’existence d’un antagonisme social. En reportant cette contradiction sur une opposition externe inter- étatique, Staline a pu dédouaner la nouvelle « bourgeoisie » rouge de toute responsabilité historique, dans la gestion future de ce même « État ». La défense de l’URSS, y compris chez les trotskistes, est devenue la pierre de touche de la reconnaissance par cette même internationale de ce qui était révolutionnaire face à qui ne l’était pas. C’est en résistant « habilement » à cette dérive que Mao a pu réaliser et construire son projet révolutionnaire (communes populaires), c’est aussi en s’opposant à cette dérive que Tito a pu rompre avec le modèle soviétique (autogestion). Dire ensuite, que ces autres expériences socialistes constituent des contre-modèles représente un pas que nous n’avons jamais franchi, heureusement, car l’histoire nous aurait donné tort. Ils souffraient eux aussi de la même déviation, de toute construction du socialisme comme socialisme « d’État ». Mais l’honnête historien reconnaîtra qu’il leur a fallu rompre avec le modèle dominant, avant de s’essayer à autre chose. De « L’État du peuple tout entier » à l’« Union du peuple de France » : bref rappel historique de la déviation de droite du stalinisme à « la française » Rappel de l’histoire politique : l’interview de Thorez au Times en 1946 constitue selon nous, le moment où la direction réformiste du parti, prenant conscience qu’elle occupe dans les rapports sociaux de production la place que le socialisme trade unioniste occupe en Grande-Bretagne (politique de collaboration de classes tayloro-fordiste, consistant à échanger après des conflits sans sortie révolutionnaire, une hausse de productivité contre une hausse de salaires) envoie un double message codé. A- A l’impérialisme anglo-saxon, elle indique : « Vous n’avez rien à craindre, il n’est pas question que nous imitions les modèles de libérations armées de Chine ou des Balkans ». (Thorez ne tardera pas à s’occuper de ceux qui soit par leur aura de résistants, soit par velléité sociale, espéraient transformer les maquis en « zone rouge ». Guingouin échappera de peu à une tentative d’assassinat, Marti et Tillon, Kriegel-Valrimont etc. suivront par la mise en scène de procès dont seul le marxisme-léninisme a le secret). B- En direction de l’U.R.S.S et du bloc de l’Est : « Nous avons pris bonne note que par la dissolution de l’Internationale Communiste, vous n’entendez plus nous soumettre à la critique pour notre opportunisme (voir les critiques sévères de Togliatti et Tito) et notre refus d’entreprendre une expérience de rupture, mais que c’est désormais le « chef » qui fixera lui même le type de critiques ou de satisfecit qu’il entend décerner aux directions des PC, des pays développés. En échange nous soutenons l’U.R.S.S, quoi qu’elle fasse, et vous, vous ne vous mêlez pas de la politique intérieure française. » « Le socialisme en France empruntera d’autre voies » s’écrient en chœur Thorez et les directions successives du Pcf, autrement dit « circulez y a rien à voir ! » La « déthorézisation » intervient avec la crise tchécoslovaque, une politique réformiste plus libérale voit le jour, réforme des statuts du Parti en 64, l’expérience française suit à distance mais en écho les soubresauts des lignes politiques soviétiques. C’est Waldeck Rochet qui joue le rôle de Kroutchev : il menace de rompre publiquement avec l’URSS, prend en compte les modifications sociologiques du monde du travail, mais réserve un enterrement de première classe à la possibilité de rupture avec le système lors des événements de mai-juin 68. Les accords de Grenelle sont l’aboutissement logique de l’interview au Times. La direction du Parti a eu chaud. Elle comprend que, si elle ne trouve pas rapidement un exutoire, elle risque la rupture avec la classe ouvrière, ou plus exactement une fraction d’entre-elle (l’aristocratie ouvrière) car la classe ouvrière est de plus en plus multi-éthnique et de plus en plus composite. Des parts grandissantes de fractions « exclues » lui échappent (voir l’affaire Pierre Overney). Il devient urgent de mettre en avant une organisation qui permette de détourner l’attention des travailleurs de la capitulation du Pcf ; cette organisation est toute trouvée, il s’agit du nouveau Parti socialiste qui vient de renaître de l’enterrement de la vieille SFIO. Ce sera l’époque bénie où l’on recréera « une gauche » pour se trouver des alliés objectifs, pour les besoins de la cause. La première candidature Mitterrand voit partir ceux qui n’ont pas attendu Péan pour savoir ! « Tout pour l’union de la Gauche », devient le slogan favori du nouveau secrétaire général Georges Marchais qui jouera lui, le rôle de Brejnev, l’homme de la stagnation puis du déclin (j’ai personnellement collé des affiches pour des radicaux de gauche qui n’existaient que sur le papier !). L’espoir en l’unité victorieuse sera à l’image de ceux avec qui on a demandé de la réaliser, une vaine utopie. Mais la direction a gagné du temps, c’est tout ce qu’elle désirait. Désormais le parti qui porte les espoirs de changements, c’est le Parti socialiste, autrement dit une organisation qui ne peut conduire le monde du travail que de défaite en défaite, de désillusions en désillusions. Le bouc émissaire est tout trouvé. Dans le même temps et de façon schizophrène, la direction affirme « il est clair qu’on ne peut pas rompre avec lui, car à coup sur c’est la défaite électorale ». Le petit peuple de gauche n’est pas dupe : le Parti va le payer durement tant au niveau électoral qu’au niveau du nombre des militants. La direction n’en a cure, en bonne direction bureaucratique, tant qu’elle a un pré-carré, elle gère ! Enfin arriva le Gorbatchev français alias « Bob » Hue : vous connaissez la suite. Aujourd’hui le Parti communiste a renoncé à tout ce qui constitue un parti ouvrier et tout ce qui constitue un parti révolutionnaire. Il a renoncé à considérer que la classe ouvrière était le moteur de la libération humaine. Comment cette thèse qui était à l’origine minoritaire au sein du Pcf a-t-elle pu s’imposer ? Le basculement s’opère dans les années 70, avec la mise en place d’un nouveau concept « L’Union du Peuple de France ». Il est le résultat d’une lente dérive qui prend sa source beaucoup plus tôt, dans cette incapacité théorique originelle du Pcf à articuler de façon dialectique la relation parti - classe et de favoriser le passage de la classe ouvrière comme classe en soi à une classe pour soi. De fait, nous soutenons l’idée que le Pcf n’a jamais rompu avec son passé social-démocrate et qu’il n’a jamais pu aller plus loin que son idéologie d’origine « socialiste-communiste » qui est présente à sa naissance dans l’aile gauche du parti ainsi que chez certains membres du centre. Cette dérive droitière qui va s’accentuant, malgré crises et soubresauts, s’impose dans l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire français à la suite de la défaite de la Commune de Paris. Le mouvement ouvrier associé au pillage impérialiste, par l’exil obligé de nombre de ses membres, la déportation ou l’exile volontaire vers l’eldorado africain ou dans les nouvelles colonies de l’empire. A la suite de la guerre de 1914-1918, la France a définitivement perdu son hégémonie dans la domination impérialiste du monde. C’est désormais l’Angleterre qui assume cette place, puis à la suite de la guerre de 1914, les Etats-Unis d’Amérique. L’idéologie réformiste du mouvement ouvrier français, est sous influence et souffre elle-même du « complexe » de cette perte. Le mouvement ouvrier pratique une véritable politique de « déni » de son rôle objectif comme élément de soutien à l’impérialisme, et ne reconnaît que du bout des lèvres les tâches qui en découlent. Pour répondre au social-chauvinisme du mouvement ouvrier européen, notamment français, Lénine va définir très clairement qui fait parti du centre impérialiste et qui en subit les conséquences. La France est clairement identifiée à une métropole impérialiste qui profite du gâteau comme les autres, ce qui permet à sa classe ouvrière de maintenir un niveau de vie supérieur à celui des classes ouvrières des pays pillés par l’impérialisme. Il y a bien une contradiction objective entre les intérêts du mouvement ouvrier dans les pays impérialistes et dans les pays sous-développés. De cela, il ne sera jamais question dans la lutte du mouvement ouvrier français, excepté durant la courte période de la guerre du Rif, cette accusation frontale contre les bases objectives de l’opportunisme dans les pays du centre sera volontairement occultée aussi bien par le courant social-démocrate français que par le courant communiste d’origine stalinienne. Au contraire, le Pcf va se servir de la thèse léniniste sur « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » pour recréer un pont entre thèses social-démocrates et thèses communistes. Le tour de passe-passe consistant à affirmer que les pays qui forment la zone de l’impérialisme secondaire, du fait des contradictions inter-impérialistes et de la domination de l’impérialiste le plus puissant (aujourd’hui les U.S.A) sont eux aussi victimes du monopolisme voire sont sur la voie d’une régression les conduisant à un nouveau sous développement par désindustrialisation, ce qui constituerait une base d’alliance objective avec les pays sous développés dans la lutte contre l’impérialisme principal. C’est ainsi qu’une partie du parti mènera courageusement une lutte anti-coloniale, mais elle le fera sous le drapeau du droit à « l’indépendance nationale». Dans l’accusation du courant néo ou post stalinien, « le cosmopolitisme » des firmes remplace celui de la bourgeoisie d’avant-guerre qui aurait de tout temps cherché à vendre la France à l’étranger : « Plutôt Hitler que le Front-Populaire ». Ce cosmopolitisme aurait son pendant dans le mouvement ouvrier, avec le trotskisme accusé de dérive supranationale car remettant en cause la lutte pour la défense de l’État-nation. Elle n’est en réalité que la reprise « imaginaire » de la thèse inverse portée contre le mouvement communiste international des origines, avec la présence massive dans les sections nationales de nombreux travailleurs étrangers. « Communistes pas
français ». L’aristocratie ouvrière française, ou ce qu’il en reste, n’a
jamais supporté une telle accusation. Il n’y a qu’à voir les succès dans les
années 50 pour les accusations de type « titiste, trotskiste
cosmopolite » pour savoir qu’en au fond ce que pense l’ouvrier petit blanc
de son « frère » étranger de classe. La base théorique de cette
analyse trouve son fondement dans la théorie du capitalisme monopoliste d’État,
qui tente de donner à la crise et à son issue une base d’analyses et de résolutions
purement nationale. « La
théorie dite du
capitalisme monopoliste d’État a bien décrit ces
aspects essentiels du
processus (extension du secteur productif d’État, drainage
de l’épargne par
l’État au profit des trusts, écrasement de la
représentation démocratique à
tous les niveaux) mais, à tout fonder sur une
interprétation de la
« dévalorisation du capital » contestable,
et à tout centrer sur
l’État national, elle ne se donne pas les moyens de rendre
compte, des formes
mondiales de la concentration financière, de sa capacité
à s’investir dans
l’exploitation et la spéculation en fonction de la lutte
des classes mondiale,
de déplacer ses capitaux (argent, matières
premières, machines, main d’œuvre)
d’un pays à l’autre, et de « résoudre
» certains de ses problèmes par « la
crise » elle-même ». (Louis Althusser, XXII° congrès). L’échec pratique, parce que conceptuel, sur lequel cette analyse a débouché, est en lien direct avec la nature actuelle du capitalisme (mondialisation) qui se révèle de plus en plus transnational dans sa dimension internationale. Ceci a conduit à l’échec que l’on connaît quand il s’est agit, au début des années 80, de procéder à la socialisation d’entreprises dont la politique de filialisation, dans une multitude de pays s’apparentait à un hydre dont on arrivait pas à repérer la maison mère, favorisant ainsi la fuite des capitaux. La socialisation économique ne s’arrête pas aux portes des États-nations, les forces productives les font voler en éclats, les nationalisations, comme forme de socialisation, correspondent de plus en plus mal aux objectifs de l’heure. Il faut réfléchir, à des formes modernes de socialisation et de collectivisation, des « transnationalisations » ? Le mouvement communiste international des origines avait dans son mode d’organisation prévu la véritable nature du capitalisme ; c’est pourquoi il s’était divisé en sections nationales d’une internationale et qu’il avait combattu fermement le national -communisme (notamment en Allemagne). Aujourd’hui il nous faut reconstruire
une Internationale Communiste et pas simplement un rassemblement de partis
social-chauvins. Mais pour ce faire il nous faut distinguer « État »
et « nation » qui conçoivent une politique et une économie au service
des peuples (nations). Or compte tenu des dangers, dont recèle la politique des
« États » même « socialistes », qui peut constituer le
meilleur vecteur d’unification internationale des peuples, sinon l’unification
de la classe ouvrière dans chaque formation sociale donnée comme à l’échelle
internationale ? Voilà pourquoi l’unification de la classe ouvrière est la
question centrale de la révolution socialiste dans notre pays, comme à
l’échelle internationale. « J’avance
comme hypothèse à essayer de vérifier dans l’histoire de la formation sociale
française aux cours des dernières décennies, y compris celle du Gaullisme, que
le prolétariat « français » est une classe profondément divisée, et
que les obstacles qui s’opposent à la révolution prolétarienne en France (ou
même tout simplement à une politique offensive du mouvement populaire) sont
d’abord ceux qui résultent de cette division. C’est cela la fonction historique
de l’État : les deux processus sont un seul et même processus. Une unité
relative, par-delà toutes les contradictions entre les différentes couches
bourgeoises, qui réussit à se maintenir malgré « la crise »,
précisément dans la mesure où les divisions de classe au sein du prolétariat
sont profondes. Le moment où ceci affleure dans la discussion du XXII congrès,
c’est le moment où on dit : nous nous appuyons sur un camp populaire très
large, qui rassemble potentiellement des masses de travailleurs de toute
qualification, de tout statut professionnel, en sorte que le prolétariat ne
constitue qu’une partie de cet ensemble, le problème principal est celui du
tout « les alliances », pas celui de la partie (l’unité de classe du
prolétariat). Le prolétariat, par définition, est posé comme quelque chose
d’unifié, mais le problème historique réel est d’abord celui de cette unité,
donc aussi de sa division. Nous éludons sans cesse ce problème, au niveau
théorique, alors que nous ne cessons de buter pratiquement sur lui. Il est
redoutable théoriquement : raison suffisante pour cesser de reculer devant
lui, à moins que la conscience obscure de cet obstacle qu’on n’a pas pu
surmonter jusqu’à présent ne soit la raison secrète de l’abandon de la
Dictature du Prolétariat. Désespérant d’en réunir les conditions, il vaut mieux
renoncer à l’objectif, ou le contourner en imagination » Etienne Balibar, in Dialectiques n°17 nov. 1976, Table ronde sur la dictature du prolétariat Nous avons vu que Trotski se révèle un bien meilleur théoricien que Staline pour rendre compte de la mondialisation dans la mesure où son approche se présente comme d’emblée internationale, ou plus exactement transnationale. Il considère la classe ouvrière (c’est à dire une partie de la nation ou encore une « nouvelle » nation au sens du Manifeste Communiste, car mettant en place un nouvel « État » au sens des « soviets » (au sens de la Commune de Paris, des Cordons ouvriers Chiliens, des Piquetéros argentins, etc.) comme le meilleur continuateur de l’internationalisation de la production, il l’est aussi car son analyse de la construction du socialisme dans un seul pays avait prévu la bureaucratisation des directions ouvrières et leurs rôles de restaurateurs à terme du capitalisme. Mais peut-on dire pour
autant que le trotskisme ait réfléchi à la question de l’unification du
prolétariat autrement que de façon abstraite ? Trotski ne rompt pas avec
le point de vue dominant au sein du bolchevisme. Il considère que la seule
existence d’un parti révolutionnaire concourt à cette unification. Chez lui
aussi, on peut dire que le parti « parle » pour la classe, ou plus
exactement qu’il finit par se ranger à ce point de vue quand il comprend à quel
point Lénine est le théoricien de la rupture révolutionnaire, dans des
circonstances russes exceptionnelles, qui survalorisent le parti comme lieu
décisionnel insurrectionnel. Il n’en a pas toujours été ainsi et ses textes de
jeunesse qui restent à (re)découvrir, comme Nos tâches politiques, présentent
un Trotski
beaucoup plus axés sur les questions d’unification de la
classe ouvrière qu’il
ne le fût par la suite (il finit par renier ces textes pour ne
pas être accusé
d’anti-léninisme. Mais ce texte aussi comme son
intitulé l’indique, n’envisage
la question que du seul point de vue politique, or la question
économique
mérite aussi d’être posée après
l’échec de la prise de pouvoir
« partielle »
par la classe ouvrière dans les formations sociales
d’Europe de l’Est. 1976, la politique
imaginaire du substitutisme : le parti comme classe et ses « alliés
objectifs » Quand se met en place la politique de « L’Union du Peuple de France » au cours des années 70, il s’agit tout d’abord officiellement de résister à cette politique de Front de classe que la social-démocratie cherche à imposer comme conception hégémonique au sein de l’union de la gauche. La volonté « déclarée » du parti est de réaffirmer que la classe ouvrière est bien le moteur du changement dans notre pays. Mais il est trop tard, le groupe dirigeant du parti n’a pas pris conscience suffisamment tôt du danger que représentait la montée, élection après élection, du nouveau parti socialiste dont on pensait qu’il était mort avec la vieille SFIO. Le parti est aveugle à l’émergence de nouvelles couches de la petite bourgeoisie et encore plus au fait qu’elles ne soient pas prêtes à reconnaître la moindre fonction hégémonique ou dirigeante, tant au parti communiste qu’à la classe ouvrière. Or depuis la libération le parti est en plein délire idéologique, il s’est laissé prendre au piège que le courant gaulliste lui a tendu en affirmant « Entre les Communistes et nous il n’y a rien » de Gaulle, laisse croire aux dirigeants qu’il les reconnaît comme seuls interlocuteurs valables du fait qu’il n’existerait aucune force politique capable de construire une troisième voie. Pendant ce temps, il accélère la modernisation du pays et aide à l’émergence d’une nouvelle petite bourgeoisie qui va bientôt jouer un rôle charnière dans toutes les politiques de compromis au cours de la 4e puis de la 5e République. La politique ambiguë, dite de l’« Union du Peuple de France » à la fin des années 70, qui témoigne d’une prise de conscience du danger qui s’annonce, cherche à contrôler plus qu’à impulser un tel phénomène ; elle est dans l’incapacité de combattre, l’avènement de cette nouvelle petite bourgeoisie dont l’idéologie de la CFDT est le miroir et qui cherche à déposséder la classe ouvrière de toute velléité d’autonomie. Elle part surtout d’un préalable qui va s’avérer une erreur tragique pour le Parti communiste comme pour la classe ouvrière de notre pays. Pour le parti depuis sa fondation, mais surtout depuis son relatif succès de 36, qui combat la représentation d’une classe pour soi, en termes de contre-pouvoirs, en terme d’autonomie, pour ne retenir que la dimension de courroies de transmission entre parti et organisations de masses et de classes. La classe ouvrière et le parti communiste ne forment plus qu’un. La classe ouvrière c’est le Parti communiste. Puisque, le Parti communiste se définit comme étant le parti de la classe ouvrière, il va sans dire que la réciproque est vraie. Même si on en parle pas, même si on ne le dit pas, les années ouvrières sont « les années Thorez »( titre d’un court métrage parlant de la classe ouvrière à l’apogée de sa puissance). Au point que seule la vision politique de la définition de classe finit par l’emporter, quand le parti « cause », c’est la classe ouvrière qui parle. Si le parti se tait, c’est que la classe ouvrière n’a rien à dire. Le réveil de 68 sera à la hauteur des illusions, mais jamais le parti n’arrivera à redresser la barre. (De fait, le mal vient de plus loin il prend sa source dans le jacobinisme, mal français qui ne conçoit la politique que sous la forme de la courroie de transmission, trop d’analogies de comportements et de raisonnements existaient entre le jacobinisme, le blanquisme et le léninisme pour que l’arrivée de cette nouvelle greffe suscite des réserves de la part de la gauche du mouvement ouvrier français). Le parti n’obtient-il pas ses 20 % de voix essentiellement dans la classe ouvrière ? Pourtant, si le marxisme n’avait été traité comme la bonne à tout faire des dernières décisions de la direction du parti, si on lui avait rendu son autonomie en acceptant d’en faire le scalpel idéologique nécessaire à toute analyse sociétale, on aurait pu se rendre compte que même avec 20 % des voix le parti était très loin de faire le plein des voix ouvrières. Même au meilleur moment de sa représentativité électorale, le parti n’a jamais représenté qu’environ 35 % du vote ouvrier (Voir L.Althusser : XX° congrès) et donc que loin d’être le parti de la classe ouvrière, il n’était le « parti » que d’une fraction de cette classe. Et l’analyse aurait du se poursuivre par la question de quelle partie de la classe ouvrière le parti est-il le représentant ? Quelles parties de cette classe lui échappent et pourquoi ? Voilà les vraies questions qu’auraient pu se poser la direction de notre parti. Reste aujourd’hui à savoir pourquoi elle ne l’a pas fait ? Pourquoi elle a toujours préféré une hypothétique union avec la petite bourgeoisie plutôt qu’un travail de renforcement de son poids au sein du mouvement ouvrier et donc d’un travail de résolution des contradictions au sein de cette même classe ? On peut surtout s’interroger
sur les effets qu’une telle absence de réflexion produit à rebours sur la
représentation que se fait la direction opportuniste du parti de l’unité de la
bourgeoisie elle-même. Elle se met elle même en incapacité d’analyser et de
réfléchir sur la nature des moyens que le groupe idéologique dominant (la
grande bourgeoisie) met en oeuvre pour réaliser son hégémonie au sein de sa
classe et comment elle y réussi. En effet, jusqu’à preuve du contraire nous
vivons toujours sous la dictature de la bourgeoisie et elle est toujours au
pouvoir. Elle réussit même aujourd’hui le tour de force de faire assurer son
hégémonie par une gauche plurielle au pouvoir ! « Et pour
parler enfin politique, ce n’est pas en constatant que « l’ économie
française » est dominée par 25 trusts géants + 500 commis + 5000.000
grands bourgeois, qu’on peut poser et résoudre le problème politique du pouvoir
de classe bourgeois dans toute sa complexité et son ampleur. Car ce pouvoir
prend la forme politique et sociale de ce que Gramsci appelait un « bloc
au pouvoir » associant directement ou indirectement plusieurs fraction de
classe sous la domination de la fraction monopoliste. On ne peut donc, par une
simple constatation économique, régler le problème politique de la base de
masse de la domination de la bourgeoisie en tant que classe : car la
politique ne se réduit pas à l’économie, et, en tant que classe, la bourgeoisie
ne se réduit pas à sa fraction monopoliste, qui pourtant la domine de façon
écrasante. Si la bourgeoisie en tant que classe était politiquement réduite à
sa fraction monopoliste, elle ne tiendrait pas un quart d’heure». Louis Althusser, XXII° Congrès, Maspéro, 1976 1) Voir les 9 extraits sur la question de la dictature du prolétariat dans ce même numéro. (2) Voir l’article d’Approches marxistes « Marxisme révolutionnaire et/ou marxisme-léninisme » (3) voir articles et controverses dans Initiatives Communistes n°37 et Le Manifeste n°10 (4) Définitions de base : Prolétaire : qui ne possède rien, uniquement sa personne et ses descendants. C’est bien le rapport à la propriété qui définit la situation de prolétaire. C’est un statut juridique autant que politique. Ouvrier : salarié qui travaille de ses mains, c’est la qualification, le métier (manuel), la profession, qui le définit. C'est un statut technique autant qu'économique. Historiquement : le travail à façon, le travail à domicile constituent les premiers moments de l’histoire ouvrière et permettent d’échapper au statut de prolétaire. L’ouvrier est propriétaire de sa machine, de sa maison comme lieu de production. De plus, bien souvent, il a encore une double qualification. Il est ouvrier-paysan, il ne consacre qu’une partie de son temps de travail au métier d’ouvrier, il cherche le plus longtemps possible à échapper à ce nouvel emploi qu’il n’accepte que parce que le procès de prolétarisation qui détruit la petite propriété, le prive de tout moyen d’existence. Il devient ouvrier, car par le métier, son savoir-faire, il recrée une nouvelle forme de propriété, celle de sa force de travail qu’il vend, il est donc en situation de prolétarisation dans la production qui le dépossède de cette force. Mais l’ouvrier réduit à sa seule force de travail est aussi prolétaire, pour autant qu’il connaisse l’incertitude du marché du travail. 5) Les chiffres romains renvoient à des extraits de textes des différents théoriciens du socialisme. Louis Althusser et Etienne
Balibar eurent le mérite de se lever contre l’abandon de la thèse de la
dictature du prolétariat par le PCF. |