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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques Numéro 1 (début 2004) Spécial congrès Numéro 2 (mi 2004) Sortir de l'Europe de Maastricht Numéro 3 (fin 2004) Où va le PCF ? Numéro 4 (début 2005) L'incontournable marxisme de Marx Numéro 5 (mi 2005) Le stalinisme du PCF Numéro 6 (fin 2005) Quelles sont les conditions du vrai changement ? Numéro 7 (début 2006) Réforme ou révolution ? Numéro 8 (mi 2006) Etat et stratégie Numéro 9 (fin 2006) Le PS, gérant loyal du capitalisme Numéro 10 (début 2007) Les présidentielles et nous ! |
L'ETAT ET LA REVOLUTION RETOUR SUR UN CLASSIQUE Caroline ANDREANI
A
la veille de la révolution
d’Octobre, Lénine rédige une analyse
sur la question de l’Etat, L’Etat et la
révolution. Ce livre est une réflexion sur la
notion d’Etat et sur la
dictature du prolétariat. Dans le contexte de
l’opposition avec les mencheviks,
Lénine y présente les principales
thèses de Marx et d’Engels,
l’évolution de
leur réflexion à la lumière de
l’expérience de la Commune de Paris, et il
répond aux thèses anarchistes et
social-démocrates. A
l’aune de la dérive
social-démocrate du Parti communiste, amorcée en
1972 avec l’abandon de la
thèse sur la dictature du prolétariat, cet
ouvrage reste d’une grande
actualité. A.
Qu’est-ce que l’État ?
Marx situe la
constitution de l’Etat
au moment du passage de la société primitive, la
société sans classe, à la
société esclavagiste. Dans la
société primitive, aucun individu
n’exerce de
gouvernement sur les autres. Les forces armées
émanent de la « gens »
ie de la communauté des hommes et servent à la
protection de tous. Avec le passage
à la société
esclavagiste, on passe d’une égalité
primitive entre les hommes à une
inégalité
complète : un petit nombre d’individus
s’approprie non seulement le
travail des autres hommes, mais ces hommes eux-mêmes. Pour
maintenir sa
domination, la minorité exerce une contrainte
armée –accaparée une
« force
spéciale de répression »
– et politique : c’est de ce moment que
Marx date la constitution de l’Etat. Puis, suivant
des modalités
complexes, l’Etat esclavagiste se transforme en Etat
féodal. L’esclavage
disparaît au profit du servage, mais le but reste le
même : l’accaparement
du travail de la majorité par une minorité.
L’avènement du capitalisme ne
change pas la nature de l’Etat qui maintient sa contrainte
à l’égard de la
paysannerie pauvre et de la classe ouvrière.
D’où cette conclusion
d’Engels : « L’État
représentatif moderne est un instrument
d’exploitation du travail salarié par le Capital ».
Il est le produit
et la manifestation d’antagonismes de classes inconciliables. Selon Marx, le
pouvoir centralisé
de l’État apparaît avec la chute de
l’absolutisme : il fait ici
référence
à la Révolution française,
révolution bourgeoise par excellence. Il distingue
deux institutions caractéristiques de la machine
d’État, la bureaucratie et
l’armée permanente, qu’il qualifie
d’organismes parasitaires. Le développement,
le perfectionnement et le renforcement de cet appareil bureaucratique
et
militaire s’est poursuivi au cours des différentes
révolutions bourgeoises. Ces
révolutions ont été
l’occasion d’une redistribution et du partage de
l’appareil
administratif d’État, le tout
s’accompagnant d’une accentuation de la
répression contre le prolétariat pour garantir la
pérennité de l’exploitation.
C’est pour Marx le trait commun de toute
l’évolution des États capitalistes au
19e s, que ces pays soient des
républiques ou des monarchies. Lénine
souligne qu’à certaines
périodes de l’histoire, les classes en lutte
atteignent un
équilibre de forces
qui permet au pouvoir d’État
d’acquérir une
certaine indépendance à
l’égard des
deux classes, bourgeoisie et prolétariat. Mais dans la
République démocratique,
la classe dominante use de son pouvoir soit par la corruption directe
des
fonctionnaires, soit par une alliance entre le gouvernement et la
Bourse. Pour
Lénine : « La
République démocratique est la meilleure
enveloppe
politique possible du capitalisme ». Une
fois installé dans cette
enveloppe, le capital ne risque plus ni les changements de personnes,
ni les
changements d’institutions ou de partis. B.
L’expérience de la Commune de Paris
Marx et Engels
ont tiré de
l’expérience révolutionnaire de la
Commune de Paris des enseignements sur la
question de l’État. L’échec
de la Commune a aiguisé
l’analyse de Marx sur les objectifs à atteindre
par le prolétariat
révolutionnaire. Il a alors développé
l’idée, essentielle, que la classe
ouvrière doit non seulement s’emparer de la
« machine d’Etat »,
mais
qu’elle doit surtout la briser, la détruire. Cette
destruction est la « condition
préalable à toute révolution vraiment
populaire ». Il pense que
l’échec de la Commune est dû en partie
au fait que les communards ont remplacé
la machine d’Etat par une démocratie plus
complète, alors qu’ils auraient dû
s’atteler à détruire
l’État avec plus de résolution pour
vaincre. Marx souligne
les aspects
novateurs de la Commune, aspects qui vont dans le sens de la
destruction de la
machine d’Etat : l’élection et
la révocabilité des fonctionnaires ;
la suppression des frais de représentation et des
privilèges pécuniaires ;
enfin, la réduction des émoluments au niveau du
salaire ouvrier. Cette dernière
mesure est pour Lénine, une mesure importante car elle
n’incite pas les
bureaucrates à rester dans la machine d’Etat
puisqu’ils ne peuvent plus en tirer
de profit pécuniaire. Mais ces mesures ne peuvent
être pleinement efficaces que
si elles s’accompagnent d’une autre
mesure : que la propriété
privée
capitaliste des moyens de production devienne
propriété sociale. Lénine
affine ce positionnement en
précisant qu’il ne s’agit pas pour le
prolétariat de se passer d’emblée de
toute administration, mais de subordonner les fonctionnaires de
l’Etat au
prolétariat, c’est-à-dire de
réduire leur rôle à celui de simples
agents
d’exécution. Ces mesures doivent conduire au
dépérissement graduel de la
bureaucratie, pour lui substituer l’établissement
graduel d’un nouvel ordre où
les fonctions simplifiées seront
exécutées à tour de rôle par
tous. C.
L’État peut-il survivre à la
révolution ?
Car la question
centrale reste celle
de l’Etat. Que devient l’Etat dans un processus
révolutionnaire ? Lorsque
Lénine écrit, l’Europe est
en pleine Première guerre mondiale. Les partis
sociaux-démocrates français et
allemands ont pitoyablement trahi leurs idéaux
d’avant-guerre pour se lancer
dans ce que Lénine définit de
« social-chauvinisme ». Cette
trahison
est en partie explicable, selon Lénine, par la
dérive opportuniste des partis
sociaux-démocrates, dérive
particulièrement perceptible sur la question de
l’Etat : il cite Millerand et Jaurès pour
la France, Kautsky pour
l’Allemagne. C’est
la position de Kautsky qui
retient l’attention de Lénine qui
s’emploie à en montrer les errements par
rapport à l’analyse de Marx et d’Engels.
L’erreur fondamentale de Kautsky selon
Lénine est son « respect
superstitieux » de l’Etat.
Kautsky
n’analyse pas en profondeur la déformation de la
pensée de Marx : il se
retranche derrière le fait que l’on ne peut pas
connaître à l’avance les formes
concrètes de la démolition de l’Etat.
Or, Marx est clair sur un point, la
machine d’Etat doit être brisée. Pour
Kautsky, ce n’est pas le cas : il
s’en défend explicitement. Une fois le pouvoir
pris, il théorise que les
ouvriers dirigeront les grandes entreprises par le biais de
« sortes de
parlements » et leur rôle sera
« d’établir le
régime du
travail et de surveiller le fonctionnement de l’appareil
bureaucratique ».
Ce à quoi Lénine répond non :
leur rôle sera au contraire de briser la
machine bureaucratique. Concernant les
thèses anarchistes,
Lénine leur reproche de vouloir « la
suppression complète de l’Etat du
jour au lendemain sans comprendre les conditions qui la rendent possible ».
Tout en réclamant la destruction de la machine
d’Etat, les anarchistes « ne
se représentent que très confusément
par quoi le prolétariat la remplacera et
comment il usera du pouvoir révolutionnaire ; ils
repoussent même tout
usage du pouvoir de l’Etat par le prolétariat
révolutionnaire ; ils
repoussent la dictature révolutionnaire de ce dernier. »
Dernier point
de divergence, alors que les marxistes pensent qu’il faut
utiliser tous les
moyens possibles dans le cadre de l’Etat capitaliste pour le
renverser, les
anarchistes sont contre. Qu’est-ce
qui différencie les
marxistes des autres courants ? Une vision claire des
choses :
puisque l’Etat est une machine de domination et que les
révolutionnaires
veulent la disparition de toute domination quelle qu’elle
soit, il faut donc
briser, détruire, faire disparaître
l’Etat. Mais contrairement aux anarchistes
qui appellent de leurs vœux sa disparition
complète lorsque le prolétariat aura
pris le pouvoir, les marxistes ont une vision
différente. D.
Dépérissement de l’Etat et dictature du
prolétariat
Les
réflexions d’Engels sur le
dépérissement de l’État ont
donné
lieu à des erreurs
d’interprétation :
selon une conception largement répandue, il suffirait
d’attendre que le
prolétariat s’empare de
l’État pour que
celui-ci dépérisse. Or, la pensée
d’Engels est centrée sur la suppression de
l’État de la bourgeoisie par la
révolution prolétarienne. Le
dépérissement
de l’État s’applique non à
l’État
bourgeois mais à ce qui reste de l’État
prolétarien. La suppression de l’État
en tant qu’État s’effectue lorsque la
« force spéciale de
répression »
exercée par la bourgeoisie sur le prolétariat
devient son contraire,
c’est-à-dire lorsqu’elle est
exercée par le prolétariat sur la
bourgeoisie : c’est la dictature du
prolétariat. Le remplacement d’une
« force spéciale »
par l’autre ne peut aucunement se faire
sous forme de « dépérissement ».
Le dépérissement est
immédiatement consécutif à la
révolution socialiste. Se pose donc la
question du
passage de la société socialiste à la
société communiste. La transition ne peut
se limiter à un simple élargissement de la
démocratie : elle ne que peut
prendre la forme de la dictature révolutionnaire du
prolétariat. En même temps
qu’elle se traduit par une série de restrictions
à la liberté pour la
bourgeoisie, cette dictature apporte un élargissement
considérable de la
démocratie pour le peuple. Pour Marx, la
« société
communiste » sort des « flancs
du capitalisme, et porte dans
tous les domaines les stigmates de la vieille
société », notamment
le
maintien de certains aspects du droit bourgeois, qui
présuppose l’inégalité.
Par suite, l’application de ce droit, notamment dans la
redistribution du
produit social, équivaut à une violation de
l’égalité, à une injustice
car les
individus ne sont pas égaux. « A
égalité de travail, et par conséquent
à égalité de participation au fonds
social de consommation, l’un reçoit
effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche
que l’autre, etc. Pour
éviter toutes ces difficultés, le droit devrait
être non pas égal, mais inégal »
explicite Marx.
Pour
Lénine, même si personne
n’est capable de définir les modalités
et le temps que cela prendra, « L’Etat
pourra disparaître totalement quand la
société aura réalisé le
principe :"De
chacun selon ses capacités, à chacun selon ses
besoins" ». Mais
durant la phase de transition, dans la société
socialiste, on verra
l’expropriation des capitalistes, la transformation des
citoyens en
travailleurs de l’Etat et la subordination de tout le travail
à un Etat
vraiment démocratique. D’où la
distinction entre socialisme et communisme, le
socialisme étant ce que Marx a défini comme
« première » phase, ou
phase inférieure de la société
communiste. Dans cette première phase, le
communisme n’est pas complètement affranchi des
traditions ou des vestiges du
capitalisme. Et
Lénine décrit les modalités
pratiques de cette société :
« Recensement et contrôle,
voilà
l’essentiel pour l’organisation, pour le
fonctionnement régulier de la société
communiste dans sa première phase. »
Quand la majorité du peuple
effectuera ce contrôle des capitalistes, alors
« toute la société ne
sera plus qu’un grand bureau et un grand atelier avec
égalité de travail et
égalité de salaire ».
Mais Lénine précise que cette discipline
d’atelier n’est nullement « notre
idéal ni notre but final »,
seulement un échelon nécessaire pour
débarrasser la société de
l’exploitation
capitaliste. Une fois cet échelon atteint,
« la nécessité
d’observer
les simples règles, les règles essentielles de
toute société humaine deviendra
très vite une habitude. Alors s’ouvrira toute
grande la porte qui permettra de
passer de la première phase de la
société communiste à sa phase
supérieure »
qui se traduira par la disparition totale de l’Etat. |