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Approches Marxistes
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L'ETAT ET LA REVOLUTION
RETOUR SUR UN CLASSIQUE


Caroline ANDREANI

Lénine 1917 affiche

A la veille de la révolution d’Octobre, Lénine rédige une analyse sur la question de l’Etat, L’Etat et la révolution. Ce livre est une réflexion sur la notion d’Etat et sur la dictature du prolétariat. Dans le contexte de l’opposition avec les mencheviks, Lénine y présente les principales thèses de Marx et d’Engels, l’évolution de leur réflexion à la lumière de l’expérience de la Commune de Paris, et il répond aux thèses anarchistes et social-démocrates.

A l’aune de la dérive social-démocrate du Parti communiste, amorcée en 1972 avec l’abandon de la thèse sur la dictature du prolétariat, cet ouvrage reste d’une grande actualité. 

A. Qu’est-ce que l’État ?

Marx situe la constitution de l’Etat au moment du passage de la société primitive, la société sans classe, à la société esclavagiste. Dans la société primitive, aucun individu n’exerce de gouvernement sur les autres. Les forces armées émanent de la « gens » ie de la communauté des hommes et servent à la protection de tous.

Avec le passage à la société esclavagiste, on passe d’une égalité primitive entre les hommes à une inégalité complète : un petit nombre d’individus s’approprie non seulement le travail des autres hommes, mais ces hommes eux-mêmes. Pour maintenir sa domination, la minorité exerce une contrainte armée –accaparée une « force spéciale de répression » – et politique : c’est de ce moment que Marx date la constitution de l’Etat.

Puis, suivant des modalités complexes, l’Etat esclavagiste se transforme en Etat féodal. L’esclavage disparaît au profit du servage, mais le but reste le même : l’accaparement du travail de la majorité par une minorité. L’avènement du capitalisme ne change pas la nature de l’Etat qui maintient sa contrainte à l’égard de la paysannerie pauvre et de la classe ouvrière. D’où cette conclusion d’Engels : « L’État représentatif moderne est un instrument d’exploitation du travail salarié par le Capital ». Il est le produit et la manifestation d’antagonismes de classes inconciliables.

Selon Marx, le pouvoir centralisé de l’État apparaît avec la chute de l’absolutisme : il fait ici référence à la Révolution française, révolution bourgeoise par excellence. Il distingue deux institutions caractéristiques de la machine d’État, la bureaucratie et l’armée permanente, qu’il qualifie d’organismes parasitaires. Le développement, le perfectionnement et le renforcement de cet appareil bureaucratique et militaire s’est poursuivi au cours des différentes révolutions bourgeoises. Ces révolutions ont été l’occasion d’une redistribution et du partage de l’appareil administratif d’État, le tout s’accompagnant d’une accentuation de la répression contre le prolétariat pour garantir la pérennité de l’exploitation. C’est pour Marx le trait commun de toute l’évolution des États capitalistes au 19e s, que ces pays soient des républiques ou des monarchies.

Lénine souligne qu’à certaines périodes de l’histoire, les classes en lutte atteignent un équilibre de forces qui permet au pouvoir d’État d’acquérir une certaine indépendance à l’égard des deux classes, bourgeoisie et prolétariat. Mais dans la République démocratique, la classe dominante use de son pouvoir soit par la corruption directe des fonctionnaires, soit par une alliance entre le gouvernement et la Bourse. Pour Lénine : « La République démocratique est la meilleure enveloppe politique possible du capitalisme ». Une fois installé dans cette enveloppe, le capital ne risque plus ni les changements de personnes, ni les changements d’institutions ou de partis. 

B. L’expérience de la Commune de Paris

Marx et Engels ont tiré de l’expérience révolutionnaire de la Commune de Paris des enseignements sur la question de l’État.

L’échec de la Commune a aiguisé l’analyse de Marx sur les objectifs à atteindre par le prolétariat révolutionnaire. Il a alors développé l’idée, essentielle, que la classe ouvrière doit non seulement s’emparer de la « machine d’Etat », mais qu’elle doit surtout la briser, la détruire. Cette destruction est la « condition préalable à toute révolution vraiment populaire ». Il pense que l’échec de la Commune est dû en partie au fait que les communards ont remplacé la machine d’Etat par une démocratie plus complète, alors qu’ils auraient dû s’atteler à détruire l’État avec plus de résolution pour vaincre.

Marx souligne les aspects novateurs de la Commune, aspects qui vont dans le sens de la destruction de la machine d’Etat : l’élection et la révocabilité des fonctionnaires ; la suppression des frais de représentation et des privilèges pécuniaires ; enfin, la réduction des émoluments au niveau du salaire ouvrier. Cette dernière mesure est pour Lénine, une mesure importante car elle n’incite pas les bureaucrates à rester dans la machine d’Etat puisqu’ils ne peuvent plus en tirer de profit pécuniaire. Mais ces mesures ne peuvent être pleinement efficaces que si elles s’accompagnent d’une autre mesure : que la propriété privée capitaliste des moyens de production devienne propriété sociale.

Lénine affine ce positionnement en précisant qu’il ne s’agit pas pour le prolétariat de se passer d’emblée de toute administration, mais de subordonner les fonctionnaires de l’Etat au prolétariat, c’est-à-dire de réduire leur rôle à celui de simples agents d’exécution. Ces mesures doivent conduire au dépérissement graduel de la bureaucratie, pour lui substituer l’établissement graduel d’un nouvel ordre où les fonctions simplifiées seront exécutées à tour de rôle par tous. 

C. L’État peut-il survivre à la révolution ?

Car la question centrale reste celle de l’Etat. Que devient l’Etat dans un processus révolutionnaire ?Lénine Quel rôle doit s’assigner le prolétariat révolutionnaire après le renversement de l’État bourgeois ? Pour Lénine, cette question est centrale. C’est à partir d’elle que se fait la différence entre les révolutionnaires les opportunistes – le courant social-démocrate et les mencheviks –, et avec les anarchistes.

Lorsque Lénine écrit, l’Europe est en pleine Première guerre mondiale. Les partis sociaux-démocrates français et allemands ont pitoyablement trahi leurs idéaux d’avant-guerre pour se lancer dans ce que Lénine définit de « social-chauvinisme ». Cette trahison est en partie explicable, selon Lénine, par la dérive opportuniste des partis sociaux-démocrates, dérive particulièrement perceptible sur la question de l’Etat : il cite Millerand et Jaurès pour la France, Kautsky pour l’Allemagne.

C’est la position de Kautsky qui retient l’attention de Lénine qui s’emploie à en montrer les errements par rapport à l’analyse de Marx et d’Engels. L’erreur fondamentale de Kautsky selon Lénine est son « respect superstitieux » de l’Etat. Kautsky n’analyse pas en profondeur la déformation de la pensée de Marx : il se retranche derrière le fait que l’on ne peut pas connaître à l’avance les formes concrètes de la démolition de l’Etat. Or, Marx est clair sur un point, la machine d’Etat doit être brisée. Pour Kautsky, ce n’est pas le cas : il s’en défend explicitement. Une fois le pouvoir pris, il théorise que les ouvriers dirigeront les grandes entreprises par le biais de « sortes de parlements » et leur rôle sera « d’établir le régime du travail et de surveiller le fonctionnement de l’appareil bureaucratique ». Ce à quoi Lénine répond non : leur rôle sera au contraire de briser la machine bureaucratique.

Concernant les thèses anarchistes, Lénine leur reproche de vouloir « la suppression complète de l’Etat du jour au lendemain sans comprendre les conditions qui la rendent possible ». Tout en réclamant la destruction de la machine d’Etat, les anarchistes « ne se représentent que très confusément par quoi le prolétariat la remplacera et comment il usera du pouvoir révolutionnaire ; ils repoussent même tout usage du pouvoir de l’Etat par le prolétariat révolutionnaire ; ils repoussent la dictature révolutionnaire de ce dernier. » Dernier point de divergence, alors que les marxistes pensent qu’il faut utiliser tous les moyens possibles dans le cadre de l’Etat capitaliste pour le renverser, les anarchistes sont contre.

Qu’est-ce qui différencie les marxistes des autres courants ? Une vision claire des choses : puisque l’Etat est une machine de domination et que les révolutionnaires veulent la disparition de toute domination quelle qu’elle soit, il faut donc briser, détruire, faire disparaître l’Etat. Mais contrairement aux anarchistes qui appellent de leurs vœux sa disparition complète lorsque le prolétariat aura pris le pouvoir, les marxistes ont une vision différente. 

D. Dépérissement de l’Etat et dictature du prolétariat

Les réflexions d’Engels sur le dépérissement de l’État ont donné lieu à des erreurs d’interprétation : selon une conception largement répandue, il suffirait d’attendre que le prolétariat s’empare de l’État pour que celui-ci dépérisse. Or, la pensée d’Engels est centrée sur la suppression de l’État de la bourgeoisie par la révolution prolétarienne. Le dépérissement de l’État s’applique non à l’État bourgeois mais à ce qui reste de l’État prolétarien. La suppression de l’État en tant qu’État s’effectue lorsque la « force spéciale de répression » exercée par la bourgeoisie sur le prolétariat devient son contraire, c’est-à-dire lorsqu’elle est exercée par le prolétariat sur la bourgeoisie : c’est la dictature du prolétariat. Le remplacement d’une « force spéciale » par l’autre ne peut aucunement se faire sous forme de « dépérissement ». Le dépérissement est immédiatement consécutif à la révolution socialiste.

Se pose donc la question du passage de la société socialiste à la société communiste. La transition ne peut se limiter à un simple élargissement de la démocratie : elle ne que peut prendre la forme de la dictature révolutionnaire du prolétariat. En même temps qu’elle se traduit par une série de restrictions à la liberté pour la bourgeoisie, cette dictature apporte un élargissement considérable de la démocratie pour le peuple.

Pour Marx, la « société communiste » sort des « flancs du capitalisme, et porte dans tous les domaines les stigmates de la vieille société », notamment le maintien de certains aspects du droit bourgeois, qui présuppose l’inégalité. Par suite, l’application de ce droit, notamment dans la redistribution du produit social, équivaut à une violation de l’égalité, à une injustice car les individus ne sont pas égaux. « A égalité de travail, et par conséquent à égalité de participation au fonds social de consommation, l’un reçoit effectivement plus que l’autre, l’un est plus riche que l’autre, etc. Pour éviter toutes ces difficultés, le droit devrait être non pas égal, mais inégal » explicite Marx.

lénineNi Marx ni Lénine ne pensent qu’il y aura justice et égalité dans la première phase du communisme : il subsistera des différences, mais l’exploitation de l’homme par l’homme sera rendue impossible car personne ne pourra s’emparer à titre de propriété privée des moyens de production. Dans cette phase, l’Etat n’a pas entièrement disparu : on continuera à protéger le « droit bourgeois » qui consacre l’inégalité de fait. « Pour que l’Etat disparaisse complètement, conclut Lénine, il faut le communisme intégral ».

Pour Lénine, même si personne n’est capable de définir les modalités et le temps que cela prendra, « L’Etat pourra disparaître totalement quand la société aura réalisé le principe :"De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins" ». Mais durant la phase de transition, dans la société socialiste, on verra l’expropriation des capitalistes, la transformation des citoyens en travailleurs de l’Etat et la subordination de tout le travail à un Etat vraiment démocratique. D’où la distinction entre socialisme et communisme, le socialisme étant ce que Marx a défini comme « première » phase, ou phase inférieure de la société communiste. Dans cette première phase, le communisme n’est pas complètement affranchi des traditions ou des vestiges du capitalisme.

Et Lénine décrit les modalités pratiques de cette société : « Recensement et contrôle, voilà l’essentiel pour l’organisation, pour le fonctionnement régulier de la société communiste dans sa première phase. » Quand la majorité du peuple effectuera ce contrôle des capitalistes, alors « toute la société ne sera plus qu’un grand bureau et un grand atelier avec égalité de travail et égalité de salaire ». Mais Lénine précise que cette discipline d’atelier n’est nullement « notre idéal ni notre but final », seulement un échelon nécessaire pour débarrasser la société de l’exploitation capitaliste. Une fois cet échelon atteint, « la nécessité d’observer les simples règles, les règles essentielles de toute société humaine deviendra très vite une habitude. Alors s’ouvrira toute grande la porte qui permettra de passer de la première phase de la société communiste à sa phase supérieure » qui se traduira par la disparition totale de l’Etat.