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Approches Marxistes
journal théorique de la Gauche communiste Il est publié trois fois par an. Abonnement : 10 € / an. Chaque numéro aborde des sujets théoriques et des thèmes d'actualité. Pour vous abonner : écrivez-nous à l'adresse suivante : gauche.communiste@yahoo.fr Retour à la page d'accueil d'Approches Marxistes Recherche par auteurs Classiques |
ETAT DE DROIT, CAPITALISME ET SOCIETE Marie-Catherine ANDREANI Qu’est-ce
qu’un Etat de Droit ?
Dans un
État de Droit, un certain
nombre de règles et de droits protègent les
individus contre l’arbitraire. La
réflexion moderne sur l’État est
fondée sur le concept de souveraineté qui
s’exerce sur un territoire et une population. Le peuple peut
être le détenteur
de la souveraineté, fixer les règles applicables
par tous par l’intermédiaire
de ses représentants à travers les institutions. Les
institutions qui exercent la
souveraineté au nom du peuple doivent prendre des
décisions conformes au droit.
Si le droit est modifié, ce doit être selon des
procédures elles-mêmes légales. En France,
aucun contrôle de la
constitutionnalité des lois n’existe avant la
Constitution de la Ve République. Les citoyens disposent d’une possibilité de recours contre les décisions de l’administration. L’idée que l’action de l’État doit se soumettre à des règles juridiques qui garantissent les libertés des citoyens est largement admise. Mais
on ne peut parler d’État de Droit que si les
gouvernants sont
responsables de leurs actes, les tribunaux indépendants, et
si les citoyens se
voient garantir un certain nombre de droits. La conception
d’un État soumis au
droit soulève cependant une difficulté
majeure : puisque c’est l’État
qui
produit le droit, il doit lui-même être soumis au
droit qu’il produit. Le concept
d’État de Droit se
heurte donc à un certain nombre de contradictions. Le concept
d’État de Droit est
fortement lié au libéralisme.
L’égalité devant la loi, assortie du
libre jeu du
marché, conduit à des
inégalités sociales qui remettent en cause
l’exercice de
la citoyenneté. Les individus dont les droits
économiques et sociaux ne sont
pas respectés ne peuvent guère exercer la
plénitude de leurs droits politiques.
Cette identification entre économie de marché et
État de Droit a été
démontrée
par Marx : l’affirmation de
l’égalité des droits et la
prétention de
l’État à servir
l’intérêt général
ne sont qu’une mystification. Quant
à l’ordre juridique, il
n’est légitime que si les citoyens sont
véritablement acteurs du processus
d’élaboration des lois. Davantage
de droits ou moins de droits ?
Les
sociétés occidentales
aujourd’hui se caractérisent par
l’importance croissante du droit dans les
rapports privés et publics. On assiste à une
inflation du droit, à une
multiplication des textes, et à des changements
accélérés du contenu des
textes. Cette évolution menace la
sécurité juridique fondée sur des
règles
stables et connues de tous. Les citoyens, et même
les professionnels du
droit, ont de plus en plus de peine à savoir quelles sont
les règles
applicables, et l’inégalité dans
l’accès au droit est manifeste. Cette
inflation des textes s’accompagne d’une influence
croissante des juges, tant au
civil qu’au pénal, voire au plan constitutionnel. D’autre
part, on note la montée en
puissance dans la hiérarchie des normes juridiques et
économiques des textes et
accords internationaux. C’est
donc en des termes nouveaux
que se pose la question de l’État de Droit. La Convention
européenne des
droits fondamentaux et les traités de l’Union
économique et monétaire ont
institué des règles s’imposant aux
systèmes internes des pays membres. Ce qui
limite la souveraineté de chaque État. L’État
de Droit n’est donc pas une
réalité statique. Il n’est pas
l’expression ou la traduction de principes
immuables. Il est une réalité dynamique,
liée à l’activité politique
et aux
changements de société. La démocratie et
l’Etat de Droit La
revendication de plus de
démocratie et d’humanisme dans la gestion des
affaires publiques a longtemps
été l’exclusive de la bourgeoisie
éclairée. La participation de tous au
système
d’exploitation est concomitante avec la disparition de la
classe ouvrière et
l’apparition d’un nouveau sujet, les classes
moyennes. Ces nouvelles strates de
producteurs-consommateurs veulent jouer pleinement leur rôle
de citoyens. Elles
font émerger des thématiques de
régulation sociale : environnement,
participation, anti-racisme, tiers-mondisme, humanitaire. Pour
l’État et le capital, il
s’agit de parachever le processus en délitant les
communautés et les
solidarités qui persistent :
démantèlement des grands centres de
production, quadrillage social et policier des quartiers et
cités populaires,
développement de structures caritatives, institutionnelles
ou non. L’idéologie
citoyenne des classes moyennes, née à travers SOS
Racisme et le nouveau
clientélisme dans les banlieues,
c’est-à-dire le « tissu
associatif », Restos du Cœur, DAL, ATTAC,
Ligue des droits de l’homme,
etc. se heurte à la vieille culture de résistance
et n’existe que contre elle.
L’ensemble de la société est
définie sous le vocable abstrait
d’« opinion
publique », dont personne ne sait qui elle
représente, ni comment elle est
consultée. On la fait s’exprimer à tout
bout de champ, dans tous les domaines,
sur tous les sujets. Ce processus
est d’ailleurs un
mouvement mondial. On assiste
ainsi à l’émergence de
notions visant à neutraliser toute forme d’action
revendicative hors des sphères
autorisées et en dehors des lieux de production. Il
s’agit de former des
groupes de pression, d’inciter à la participation
démocratique, de mieux
représenter la
« société
civile » au plus haut de l’appareil de
l’État. La montée en puissance de la
« société
civile » par
l’intermédiaire de ses représentants et
« partenaires sociaux »
traduit la montée d’une
société de contrôle, totalisante et
individualisante à
la fois. Démocratie
et capitalisme
L’horizon
mythique de la
démocratie directe et transparente se traduit en
réalité par une socialisation
du contrôle et de la représentation. Cette
restructuration du politique
suit la restructuration de l’économie. Ainsi
s’organise la division du travail
de gestion des populations, nécessaire à la
dynamique du capitalisme. L’efficacité
du « dispositif
citoyen » ne se révèle
qu’en relation à un territoire et à son
contrôle.
La métaphore du
« réseau »
témoigne de cette homologie entre les
nouveaux mouvements protestataires et les formes du capitalisme mises
en place
ces vingt dernières années. La critique de
la globalisation
remplit sa fonction de gestionnaire. Les « citoyens
du monde »
circulent en même temps que les flux de capitaux. Cette
citoyenneté se
développe essentiellement comme re-politisation inoffensive,
c’est plutôt une
politique de la dépolitisation. Droit
d’ingérence ou devoir
d’ingérence, question des droits de
l’homme au plan international,
anti-mondialisation, capitalisme à visage humain
appelé « économie
solidaire », action citoyenne, codifient les
comportements publics et
privés. Le conflit
entre les mouvements
anti-mondialisation et le capitalisme cache leur solidarité
et ne remet pas en
cause le fonctionnement du capitalisme. Un
« capitalisme à visage
humain » est une chimère, le capitalisme
étant par essence inhumain. Il ne
peut qu’aboutir à l’exploitation
maximale et ne s’encombre pas de respect des
droits de l’homme ou du code du travail. Derrière
les contre-sommets
(financés par des groupes comme la Fondation Soros par
exemple), c’est la même
vision de la société, un même objectif
de régulation sociale. Il s’agit de
restaurer la cohésion sociale
pulvérisée par la dynamique du capitalisme et de
garantir en dernière instance la participation de tous
à cette dernière. Le
citoyen dépossédé se projette alors en
expert amateur de la gestion sociale. Le
dispositif « citoyen » ainsi
conçu est avant tout un dispositif de
neutralisation. Une
citoyenneté au service du capital
Le mouvement
anti-globalisation,
ou anti-mondialisation, est un conglomérat
d’organisations
para-institutionnelles. Ses luttes contiennent un niveau
énorme de confusion
produit entre autres par l’omniprésence du
bourrage de crâne idéologique. Ce mouvement
repose sur la
croyance en une démocratie pouvant s’opposer au
capitalisme par le biais de
l’État chargé de mettre en place cette
politique. Les citoyens étant la base de
cette politique. Leur but étant d’humaniser le
capitalisme. Et la lutte des
classes est ainsi remplacée par la participation politique
des citoyens, qui
doivent élire des représentants pour faire
pression sur les élus afin qu’ils
appliquent ce pour quoi ils ont été
élus. Le rapport de
ce mouvement à
l’État est à la fois un rapport
d’opposition et de soutien. Il s’oppose
à
l’État, mais ne peut se passer de la
légitimation qu’il lui offre. Et
l’État
lui-même incite aux pratiques
« citoyennes », comme
l’ont montré les
« conférences
citoyennes » ou les
« concertations
citoyennes ». L’État
s’accommode ensuite de médiateurs, qui vont se
faire porte-paroles
de son programme en direction de la
« société
civile ». Ils jouent le
rôle qui était dévolu aux syndicats
dans le monde du travail pour tout ce qu’on
appelle les « problèmes de
société ». Cette
idéologie du
« citoyennisme » est
l’expression des préoccupations d’une
certaine
classe moyenne cultivée et d’une petite
bourgeoisie qui a vu ses privilèges et
son influence politique fondre en même temps que
disparaissait la classe
ouvrière. Ces classes moyennes se reconstituent à
travers le
« citoyennisme » une
identité de classe perdue. La gestion ouvrière
du capital s’est transformée en
« répartition des
richesses », en
« taxation du capital ». Or il
est illusoire de vouloir contraindre
le capitalisme à partager ses profits ! Le capital
s’est approprié ce qui
était nécessaire à la survie de
l’humanité. Et a transformé les
rapports de
telle manière qu’aujourd’hui presque
plus rien n’est produit pour être
consommé, mais pour être vendu. Le mouvement
d’accumulation et de production
pour l’accumulation passe par-dessus toute idée de
« besoin ». Le
capital ne suit que ses propres fins, il ne peut être un
projet humain. Une
société en recomposition
Les racines de
cette recomposition
politique sont à chercher dans la dissolution du mouvement
ouvrier. La
dissolution de la conscience de classe et du mouvement ouvrier ont pour
conséquence de laisser chacun seul face à tous
les aspects de la domination et
de l’exploitation. Et chaque aspect de la vie d’un
individu est soumis à la
globalisation du capital. Avec la crise
et la mise en place
de la mondialisation, le chômage de masse et les
délocalisations dans les pays
les plus pauvres, les entreprises se sont
débarrassées d’une bonne partie de
leur secteur productif pour le reléguer dans la
sous-traitance. C’est ce que
l’on appelle la « financiarisation du
capital ». Les entreprises se
contentent alors de « gérer la
marque ». On a un double mouvement de
concentration du capital et d’émiettement de la
production. Les États
accompagnent cette mondialisation en se défaisant du secteur
public hérité de
l’économie de guerre, en flexibilisant et en
réduisant le coût du travail. Le processus
d’accumulation du
capital jusqu’à la mondialisation actuelle a
laissé le monde du travail aphone.
Il en vient à douter de sa propre existence,
encouragé par nombre d’intellectuels.
Privée de perspectives, la lutte des classes s’est
enfermée dans des luttes
défensives. Toutes les
réformes entreprises
dans le capitalisme ne l’ont été que
pour sauver le capitalisme lui-même. Il
n’y a pas de réformes anticapitalistes. La
réalité du capitalisme, c’est
que les investissements ne se font pas par goût du risque ou
esprit
d’entreprise, mais pour réaliser des profits. Si la
conscience de classe du
monde ouvrier semble avoir disparu, surtout quand on n’en
parle plus, le monde
ouvrier reste la source des profits capitalistes. Si les luttes
des ouvriers ne font
pas la Une des médias, elles n’ont pas disparu
derrière les grands shows des
divers forums sociaux et des sommets tiers-mondains. Elles aussi se
recomposent et
personne ne peut dire quelle forme elles prendront… |